‹ Le Cantique des CantiquesChapitre 22 sur 81 · Dans Courtillier : Le GUa-Govinda · texte numérisé non relu

Dans Courtillier : Le GUa-Govinda

2. Sur Théocrite, voir Seiple : Theocritean parallels to tlie Song of Songs, dans V American Journal of semitic lang. and litter., t. XIX, pp. 108-115. La conclusion de l'auteur est négative : il y a des traits de ressemblance : mais ils s'expliquent par l'analogie des sujets traités. Il n'y a pas dépendance d'un poète à l'autre.

3. Voir, en particulier, Dalman, Palàstinischer Diwân (1901), pour la poésie arabe populaire.

demeurées étrangères. Le Cantique, en effet, n'est pas plus individualiste que le reste de la Bible (cf. n® 22) : ce n'est pas une âme individuelle qu'il envisage, mais bien la communauté nationale et religieuse. C'est la nation qui est l'Épouse de Jéhovah; c'est elle qui fait alliance avec Lui, qui est tantôt fidèle, tantôt infidèle, qui pèche, qui est punie, qui se repent et qui rentre dans la grâce de son Dieu. Ce n'est donc pas la sainteté personnelle que les Juifs devaient voir directement dans le poème, mais la sainteté d'Israël choisie par le Dieu très saint pour être son Épouse sans tache (cf. 4,7).

69. — Un des traits caractéristiques de la sainteté d'Israël, c'était la présence ou, pour parler comme la Bible, Vhabitaiion de Dieu parmi les siens. Jéhovah n'était pas loin d'eux; il était au contraire tout près, de sorte qu'ils pouvaient dire : « Quelle est la nation, si grande soit-elle, qui ait un dieu tout près d'elle, comme l'est pour nous Jéhovah notre Dieu... » (Deut. 4,7). Jéhovah, en effet, dès qu'il eut fait alliance avec Israël, voulut habiter avec son peuple. Le tabernacle et, plus tard, le temple furent construits pour servir de demeure à Jéhovah : « Ils me feront un sanctuaire, et j'habiterai au milieu d'eux » (Ex. 25,8). Jéhovah habite {pfT) dans le sanctuaire comme on habite dans une tente ou dans une maison. Aussi le lieu où Dieu habite est-il saint, et cette sainteté s'étend-elle à tout le pays environnant. La région cis-jordanique où se trouvait l'arche était sainte, tandis que la région trans-jordanique ne l'était pas, ou l'était moins (Jos. 22,19). La Présence de Dieu en Israël fut précisément désignée dans le judaïsme post-bibhque par le mot Habitation (Shekhina, nr^^lj). Dans leurs expéditions guerrières, les Juifs avaient la ressource d'emmener avec eux l'arche sainte où reposait la Présence de Jéhovah. La perte de l'arche à l'époque d'Héli et lors de la ruine du temple fut considérée comme le plus épouvantable des malheurs (cf. I Sam. 4,17; Jér. 3,16). Habiter dans le temple, près de Jéhovah, était le suprême bonheur des Juifs pieux (cf. Ps. 84,5; 65,5; etc.). Les principaux actes de la

religion d'Israël consistaient à venir visiter Jéhovah dans son temple, à le prier et à se réjouir devant lui. On peut donc dire que la présence de Dieu parmi son peuple était comme l'âme de la vie religieuse d'Israël. — Or, cette présence de Dieu fait précisément tout l'intérêt dramatique du Cantique. Tous les épisodes principaux, qui ne sont du reste que des faits historiques, se rapportent à la présence ou à la disparition de Jéhovah, comme on peut s'en convaincre en lisant l'analyse que nous avons donnée du poème (n° 10). L'arche sainte où demeurait Jéhovah est prise par les Philistins, puis retrouvée. L'Époux absent, c'est Jéhovah qui s'éloigne de son peuple. L'union de l'Épouse à l'Époux, c'est Israël jouissant de la présence de son Dieu dans le sanctuaire. Le Cantique est donc comme le poème de la présence de Dieu. A cet égard encore, il est bien dans la tradition biblique : il ne fait qu'exprimer, d'une façon particulièrement poétique, une idée caractéristique de la religion et de la piété juives (cf. n*" 93).

70. Caractère national du Cantique. — Israël étant essentiellement une nation religieuse, il est clair que le Cantique, qui chante les rapports historiques de Jéhovah et d'Israël, est en même temps qu'une œuvre profondément religieuse, un poème vraiment national.

Comme tous les poèmes nationaux, le Cantique est écrit à la gloire de la nation. Contrairement à l'usage des prophètes, qui ne songent guère qu'à rappeler les infidélités d'Israël, notre poète a manifestement cherché à voiler ces infidéhtés et à faire ressortir la grandeur du peuple élu'. L'infidélité du peuple en Égypte et la persécution endurée sont indiquées d'une main très légère : l'Épouse a perdu la fraîcheur de son teint en gardant les vignes de ses frères (1,5-6). La grande infidélité nationale elle-même, qui fut punie par la ruine de l'état juif et la destruction du temple, est présentée d'une façon extrêmement voilée (5,2- 7). Ce caractère du Cantique a été justement reconnu par

1. Scholz : « Die Untreue der Braut wird nur angedeutet » (p. xv).

R. Yehuda ben Haï qui a posé cette règle d'interprétation : n2Xûh ^<Sî< ''NJaS oni^irn ^'d'^M ^''s* : « on n'interprète pas le Cantique des Cantiques à la honte, mais bien à la gloire d'Israël » (Midrash in 1,12; 2,4). Le même rabbin dit encore : « Le Cantique est un chant dans lequel Dieu nous loue et dans lequel nous louons Dieu » (cf. Bâcher, Agada der Tannaiten^ II, 211). Le caractère optimiste et louangeur du poème est également reconnu par M^'' Meignan : « Le peuple juif ne pouvait être représenté dans le Cantique des Cantiques avec ses infidélités trop réelles et trop fréquentes. Les reproches n'auraient pas convenu au genre de l'épithalame. Comme un époux qui aime véritablement, Jéhovah voulait louer son épouse sans montrer ses torts et ses imperfections; il ne pouvait en dire du mal; l'églogue et la pastorale ne comportent rien de plus que de tendres reproches, et la poésie n'est pas de l'histoire » (p. 449). Le P. Gietmann, de son côté, appelle le Cantique un « liber consolatorius » (p. 342) ^ L'optimisme du poète n'est pas du reste limité à Israël : sa bienveillance s'étend encore , comme nous le verrons, aux nations étrangères (n° 90, 99) .

Notons enfin comme un trait de l'amour du poète pour la terre nationale la ravissante description du printem ps palestinien (2, 12 sq.).

71. Caractères littéraires du Cantique. — Après tous les développements qui précèdent sur l'interprétation du Cantique, nous pouvons résumer en peu de mots ce que nous pensons de la forme littéraire du poème. Tout d'abord, et c'est le point principal, le Cantique est une pure allé -

I. Le même caractère se retrouve d'une façon frappante dans Isaïe, chap. 40 sq. Voir Zillesen : Israël in Darstellung und Beurteilung Deuterojesajas (40-55), dans la Zeilschrift fur alites t. Wissenschaft, 1904, t. XXIV, pp. 25 sq. L'auteur fait reniarquer que Is. 40-55, tout en mentionnant l'infidélité d'Israël, cause de son châtiment, n'entre cependant dans aucun détail. Ainsi, le reproche d'adultère (= idolâtrie), si fréquent chez Osée et Ezéchiel n'est pas mentionné. Le passé est oublié; désormais c'est la consolation, l'amour, le salut (voir par exemple Is. 54, 7-8).

gorie, mais cette allégorie a ceci de très particulier qu'elle décrit une suite d'événements historiques. — Le poème est urij exactement comme cette suite d'événements est une : il se divise en deux grandes moitiés dont la seconde répète symétriquement la première, comme la seconde partie de l'histoire d'Israël devait être, selon la conception des prophètes (n° 101), la répétition de la première.

72. — Le poème est dialogué d'un bout à l'autre par trois personnages : l'Époux, l'Épouse et le chœur des « filles de Jérusalem ». Mais le dialogue ressemble aussi peu que possible à celui d'un véritable drame ou à une conversation réelle. C'est plutôt une suite de monologues récités (ou chantés) alternativement par chacun des personnages. Le Cantique est donc, à cet égard, fort peu dramatique. Gràtz a fait remarquer justement que le Cantique se compose plutôt de récits dramatiques que de scènes dramatiques. Notre poème serait donc une sorte de cantate dramatique composée de longs récitatifs interrompus par quelques morceaux plus lyriques et par quelques phrases proprement dialoguées. L'existence bien constatée d'un chœur, sans parler du titre du poème : Cantique des Cantiques^ favorise cette vue. On ne peut guère parler d'une représentation du Cantique : comment aurait-on pu jouer un poème où il n'y a pas d'action proprement dite? Mais on conçoit fort bien Vexécution d'une cantate : les personnages seraient simultanément présents, puisque tous les événements sont racontés et non joués*.

73. — De tout ce que nous avons dit, il ressort que le Cantique, loin d'être une œuvre d'un caractère primitif et populaire, comme beaucoup le prétendent, est au contraire un poème artificiel au plus haut point. Le seul fait de systématiser en un tout bien ordonné les éléments allégoriques

1. Renan, qui admet un véritable drame, suppose néanmoins que « dans les représentations du genre de celles auxquelles notre poëme donnait lieu, tous les acteurs étaient présents à la fois et qu'ils prenaient la parole tour à tour pour débiter leur rôle sans que les personnages étran gers à la scène fussent censés les entendre » (p. 19).

dispersés chez les prophètes et de développer une allégorie pendant huit chapitres montre bien que l'auteur était un savant et un lettré, et qu'il comptait sur des lecteurs instruits, capables de saisir ses allusions et de trouver la clef de ses énigmes. Le langage familier de certains passages (par exemple 5,3) n'est pas une objection : les idylles de Théocrite qui décrivent les mœurs champêtres ou populaires n'en sont pas moins une œuvre artificielle. L'obscurité même de notre poème est encore une preuve qu'il n'a pas une origine populaire. Le caractère artificiel et savant du Cantique est reconnu par Lagarde\ Gratz, Toy, Harper. Ce dernier fait remarquer (in 4,1^) que l'accumulation de noms de plantes exotiques serait invraisemblable si le Cantique était un poème d'origine populaire.

Bon nombre des remarques qui suivent sur les particularités du style montrent aussi le caractère artificiel et raffiné de Tœuvre.

74. Particularités de style. — L'allusion, qui est une allégorie ébauchée, est particulièrement goûtée de notre poète. C'est ainsi que la sortie d'Égypte et le séjour dans le désert sont indiqués par un choix de mots qui éveillent l'idée de l'Égypte {le teint yioir, 1,5; les chars de Pharaon, 1,9) et du dié^eri [tentes de Cédar, 1,5; troupeaux, demeures des pasteurs, 1,8). L'entrée en Palestine au printemps est marquée par la description du printemps palestinien (2, 11 sq.). Les renards (2,15) éveillent le souvenir des Philistins. Le premier temple est clairement désigné par l'emploi symbolique du nom de Salomon appliqué à Jéhovah (3,7- 11). Le mur, la porte et les tours de 8,8-10 font allusion à la reconstruction des murs de Jérusalem. Parfois l'allusion est purement verbale et par conséquent encore plus artificielle. Les Dmn (colliers) de 1,10 éveillent l'idée de la n"nn (loi) qu'Israël reçut comme cadeau de mariage à la sortie d'Ëgypte. Les nit^is (gazelles) et les mS''K (biches) de 2,7 désignent les nii^lï (armées célestes). La montagne de mi

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