‹ Le Cantique des CantiquesChapitre 25 sur 81 · Afin de mieux comprendre combien l'emploi de · texte numérisé non relu

Afin de mieux comprendre combien l'emploi de

l'aHégorie du mariage pour exprimer les rapports de Jéhovah et d'Israël était familier à l'esprit juif, il ne sera pas inutile d'indiquer brièvement l'usage que les prophètes en ont fait. C'est Osée qui semble avoir surtout rendu ce symbolisme populaire. Il le développe longuement au chapitre 2, où Jéhovah s'adressant aux Israélites leur dit (v. 4 sq.) : « Plaidez contre votre mère, plaidez contre elle, car elle n'est plus ma femme, et je ne suis plus son mari! Qu'elle bannisse de sa face ses fornications, et de son sein ses adultères... 7... Car elle a dit : J'irai après mes amants qui me donnent mon pain et mon eau, ma laine et mon lin, mon huile et ma boisson... 9... Elle poursuivra ses amants et elle ne pourra les atteindre, elle les cherchera et elle ne les trouvera point. Alors elle dira : J'irai et je retournerai vers mon premier mari, car alors j'étais plus heureuse que maintenant. » Le même symbolisme fournit un développement pathétique à Jérémie (3,1 sq.) : « S'il arrive qu'un homme répudie sa femme, qu'elle le quitte et devienne la femme d'un autre, cet homme peut-il retourner vers elle? Est-ce que le pays n'en serait pas souillé? Et toi, tu t'es prostituée à de nombreux amants, et tu reviendrais à moi? » (Voir aussi vv. 6, 8). Mais le morceau où le symbolisme du mariage est exploité de la façon la plus systématique et dans une allégorie suivie, c'est le chapitre 16 d'Ézéchiel, dans lequel le prophète décrit Israël comme une femme que Jéhovah a aimée dès sa naissance et qui, oublieuse de ses bienfaits, s'est prostituée à tous les dieux étrangers. Ézéchiel développe sa sombre allégorie avec une rigueur logique qu'on ne trouvera guère au même degré que dans le Cantique. On dirait presque que l'auteur de notre poème avait sous les yeux le lugubre tableau d'Ézécliiel et qu'il a voulu en donner comme la contrepartie. Dans une autre longue allégorie, Ézéchiel (chap. 23) compare Samarie et Jérusalem à deux sœurs prostituées.

Comme nous devons nous y attendre, nous ne trouvons guère décrit chez les prophètes que l'aspect le plus sombre des relations entre Jéhovah et Israël. Cependant les jours heureux de la fidélité ne sont pas complètement passés sous

silence, témoin cette ravissante allégorie de Jérémie (2,2) : « Ainsi parle Jéhovah : Je me souviens de ton amour quand tu étais jeune, de ton affection quand tu étais ma jeune épouse, quand tu me suivais dans le désert, dans une terre désolée. »

D'après Isaïe (54,5 sq.; 62,4 sq.), Israël, un instant délaissée par Jéhovah, redeviendra son Épouse.

Dans le psaume 45, qui me semble postérieur au Cantique, Israël est également représentée comme une Épouse, mais ici l'Époux est plutôt le Messie que Jéhovah (cf. in Gant. 8,1).

La comparaison d'Israël à une épouse était si familière aux écrivains bibliques que les infidélités du peuple envers Jéhovah sont appelées couramment des adultères (cf. Osée 4,12; 9,1; Jér. 3,1 sq.; Ps. 73,27). L'épithète caractéristique de Dieu jaloux donnée à Jéhovah (Ex. 20,5; 34,14; Dt. 5,9; 6,15) suppose également le symbolisme du mariage ^

85. — Le Nouveau Testament a continué le symbolisme de l'Ancien en appliquant au Messie la qualité d'Époux de l'Israël régénérée (Jean 3,29; 2 Cor. 11,2; Eph. 5,27, 32; Apoc. 19,7; 21,2, 9) et à l'Éghse la qualité d'Épouse (Apoc. 19,7; 21,2). Mais ce symbolisme du Nouveau Testament se rattache aussi bien à celui des prophètes qu'à celui du Cantique. Un seul texte (Eph. 5,27) semble s'inspirer directement de notre poème (4,7).

On le voit, le symbolisme du mariage pour représenter les relations de Jéhovah et d'Israël était si familier à la pensée juive que les premiers lecteurs du Cantique n'ont pas dû trouver étrange l'allégorie de notre poème ; encore moins ont-ils pu hésiter à y reconnaître le symbolisme popularisé par les prophètes et à voir dans l'Époux et dans l'Épouse Jéhovah et Israël.

86. L'Époux. — Le personnage masculin du poème a le rôle d'Époux. Il ne reçoit cependant ce nom qu'une seule fois, au V. 5,16 où l'Épouse l'appelle, en parlant au chœur,

1. La comparaison de la Sagesse à une épouse (v. g. Sap. 8,2) ne se rattache pas, au moins directement, à notre symbolisme.

•jyi « mon compagnon », c'est-à-dire « mon épouK ». L'Épouse l'appelle partout ailleurs son « bien-aimé » (25 fois). Il est parlé du « jour de ses épousailles » (3,11). L'Époux désigne, sans doute possible, Jéhovah le Dieu d'Israël. Ce symbolisme est courant dans la Bible où Jéhovah reçoit le nom de mari d'Israël : hv^. (Is. 54,5; 62,5); 'é^i^ (Os. 2,4 sq.). l'Époux est représenté dans le Cantique tantôt comme un roi (1,4, 12; 7,6), tantôt comme un pasteur (1,7; 2,16; 6,3). Dans deux passages il est appelé symboliquement Salomon (3,7 sq. ; 8,11 sq.). Il est parlé une fois de la mère de l'Époux (3,11), mais dans un passage où Jéhovah est représenté sous les traits du roi Salomon couronné par sa mère (voir in 3,11).

87. L'Épouse. — Le personnage féminin du Cantique est représenté comme une épouse. L'Époux l'appelle neuf fois TT'yi : proprement <c ma compagne » ; mais en fait, iniy"! répondant à ''"n'î(cf. 1,15, 16 etc.), doit se traduire par « ma bien-aimée »; la Vulgate traduit fort bien : amxca mea. Il lui donne six fois le nom de hSd épousée, jeune épouse (et non fiancée ^ au sens propre de ce mot; cf. in 4,8) : cette appellation ne se trouve que dans la première partie du poème (4,8 sq. ; 5,1). L'appellation affectueuse de sœur lui est donnée cinq fois par l'Époux; mais elle ne l'appelle jamais frère (cf. in 8,1) ^. Les autres termes de tendresse dont se sert l'Époux envers elle sont : TiS'' ma belle (2,10, 14) ; tnJTi ma colombe (2,15; 5,2; 6,9); inan ma parfaite (5,2; 6,9); n^HK bien-aimée (2,7 et parallèles; 7,7). Le contraste entre cette profusion d'appellations affectueuses dans la bouche

1. La question de savoir si la bien-aimée est simplement fiancée ou si elle est déjà épouse, divise beaucoup les interprètes naturalistes [a crucial question, dit Rothstein, dans Hastings, Dict. of the Bible, IV, 594). Pour nous, qui n'admettons qu'un mariage allégorique, la question n'a guère d'intérêt. Dès le début du Cantique, Israël est l'épouse de Jéhovah (cf. l, 9, 13; 2,6). Cependant l'Époux ne l'appelle nSo qu'après « le jour des épousailles » (= dédicace du temple) (3,11).

2. "Wiinsche, qui admet les vues de Budde, ne peut cependant s'erapécher de faire remarquer que dans les anciens chants égyptiens l'épouse donne au contraire à l'époux le nom de frère, tout comme l'époux la nomme sa sœur [Die Schônheit der Bibel, 1906, p. .'375).

de l'Époux, et l'extrême réserve de l'Épouse qui se contente du seul terme nn mon bien-aimé est très frappant. Il ne peut s'expliquer d'une façon satisfaisante que dans l'allégorie : Israël bien qu'élevée à la dignité d'Épouse de Jéhovah ne peut pas oublier la distance infinie qui la sépare du Dieu de majesté.

88. — L'Épouse parle deux fois de la « maison de sa mère » où elle veut introduire l'Époux (3,4; 8,2). Dans cette expression qui désigne le sanctuaire d'Israël, la mère représente ou Jérusalem, ou la nation elle-même (voir in 3,4); dans 8,5 la mère désigne l'ancienne Israël que Jéhovah avait abandonnée.

Les frères de l'Épouse, ceux qu'elle appelle « les fils de ma mère » (1,6), représentent les nations : ce sont ces mêmes frères, semble-t-il, qui reparaissent au v. 8,8. Les peuples sont les fils de la même humanité qu'Israël. On le voit, le symbolisme de la mère varie; mais cet inconvénient est sans importance puisque la mère ne joue aucun rôle actif.

L'Épouse, par contre, n'a pas de père, ce qui est tout na turel dans l'allégorie, mais dans l'exégèse naturaliste semble assez étrange.

89. Les filles de Jérusalem. — Outre l'Époux et l'Épouse, nous trouvons un troisième interlocuteur qui parle et qu'on interpelle au pluriel : ce sont les « filles de Jérusalem » qui sont aussi appelées une fois « filles de Sion » (3,11). Ce personnage collectif remplit un rôle assez analogue à celui du chœur dans la tragédie grecque ; c'est avec lui que l'Épouse dialogue lorsque l'Époux est censé absent; c'est lui que l'Époux interpelle quand l'Épouse est censée endormie. Ce rôle semble créé surtout pour les besoins du drame et sa valeur est principalement économique. Aussi ne doit-on pas s'étonner si les personnages réels représentés par le chœur ne sont pas identiquement les mêmes d'un bout du poème à l'autre. Presque partout, il est vrai, le chœur représente les nations (1,1-4; 2,7 et parallèles; 5,8,16; 6,8-10; 7,1b; 8,5). Mais au v. 1,8 la réponse du chœur semble plutôt faite par les compagnons (= anges des nations) que par les nations

elles-mêmes) et le v. 8,8 semble devoir être attribué aux frères de l'Épouse (qui représentent aussi, il est vrai, les nations). Dans 3,6-11 enfin, le chœur représente les « filles de Sion », ainsi que le poète les appelle expressément (3,11) : il semblerait qu'il ait voulu, par ce changement de nom, indiquer la variation de son symbolisme. L'aflîrmation que les « filles de Jérusalem » représentent ordinairement les nations sera justifiée dans le détail du commentaire. Qu'il sufiîse présentement de rappeler que cette interprétation fait partie de la plus ancienne tradition exégétique du Cantique. C'est l'opinion d'Akiba\ du Targum (v. g. in 1,6), du Midrash (passim). Rashi n'est que l'écho de la tradition quand il dit (in 1,5) : « L'Épouse appelle les nations : filles de Jérusalem^ parce que Jérusalem doit devenir la métropole de toutes les nations, ainsi qu'il est écrit : Je te les donnerai comme filles (Éz. 16,61). » Pour Rashi, les filles de Jérusalem représentent toujours les nations. Scholz, malgré le caractère trop imprécis de son interprétation générale du Cantique, a bien vu (v. g. pp. 6, 10) que les filles de Jérusalem figuraient les nations.

90. — Les nations sont présentées par le poète sous un jour très bienveillant. Elles sont les amies et les admiratrices d'Israël (6,10; 7,2 sq.); elles cherchent l'Époux avec elle (6,1); elles l'aident à reconstruire Jérusalem (8,8-9); bien plus, elles semblent, si nous comprenons bien les versets 1,2-4, aspirer elles aussi à l'alliance de Jéhovah. Le poète a donc sur les nations les idées les plus élevées et les plus bienveillantes. En ceci encore il est d'accord avec la doctrine des prophètes touchant l'avenir de la gentilité à l'époque de la seconde alliance : les nations se convertiront à Jéhovah ; elles seront réunies et soumises à Israël, et Jéhovah régnera par Israël sur l'univers entier (cf. n° 99).

Le rôle à la fois vague et bienveillant des filles de Jérusalem rappelle d'une façon assez frappante le chœur de la tragédie grecque. Bien entendu cette similitude peut s'ex-

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