Tome IV
suffirait pas toujours à créer une certitude ni même une sérieuse probabilité.
98. — Nous avons vu, dans l'analyse du poème (n** 10), que l'auteur connaît la ruine de Jérusalem et l'exil en Babylonie. D'autre part, on ne voit pas qu'il ait connaissance des grandes épreuves qui ne tardèrent pas à accabler les Juifs peu de temps après le retour en Palestine ; le Cantique se termine dans la joie : le poète entrevoit déjà la reconstruction des murs de la cité sainte et il déclare qu'Israël a « retrouvé la paix » (8,8-10).
L'observation des temps employés par l'auteur nous conduit également à la conclusion que tout l'exil en Babylonie appartient pour lui au passé. Le dernier fait raconté au passé est la visite faite par l'Époux en Palestine pour voir si le mo ment de ramener l'Épouse de l'exil est arrivé (6,11-12). Tout ce qui suit estau présent : Israël rentre en Palestine (7,1) avec l'Époux (7,12 sq,; 8,5) et invite celui-ci à établir sa demeure dans le second temple (8,14). Le présent, pour le poète, est donc la fin de l'exil ou le commencement de la restauration.
Cet argument, il est vrai, croulerait par la base, si l'on prouvait que Salomon a prophétisé les événements postérieurs à son époque qui font le sujet de la seconde moitié du poème (5,2-8,14). Mais rien n'autorise à penser que le livre est proprement prophétique, La Bible qui mentionne la science et la sagesse de Salomon n'aurait pas omis le don de prophétie s'il en avait été favorisé. La place assignée au Cantique, dans le Canon juif, parmi les Ketubîm (Hagiographes) et non parmi les Prophètes est également une indication qui n'est pas sans valeur. Le poème diffère tellement comme forme et comme ton de toute la littérature prophétique qu'on serait fort étonné qu'un prophète eût choisi ce genre littéraire ^ Le caractère messianique de 8,1 2,14 n'implique pas nécessairement pour l'auteur inspiré le charisme personnel de la prophétie.
1. Le P. Gietmann lui-même, pour qui l'auteur est Salomon, ne le considère pas cependant comme un prophète (p. 411).
99. — L'importance donnée aux anges (voir in 1,7; 2,7; 5,7) est encore une vraisemblance en faveur de l'origine exilienne ou post-exilienne du Cantique.
Le rôle sympathique que l'auteur prête aux nations (cf. n^ 90) s'explique beaucoup mieux si l'ouvrage a été écrit à une époque où les Juifs ont nourri à l'égard des nations des sentiments de bienveillance. Or nous ne connaissons guère, à cet égard, que les premières années qui suivirent le retour de la captivité. Les Juifs ont eu grandement à se louer de Cyrus qui leur permit de se réorganiser en corps de nation, et de ses successeurs qui les aidèrent efTicacement à reconstruire le temple et les murs de Jérusalem.
100. — La dépendance du Cantique par rapport à d'autres livres bibliques peut aussi nous fournir quelque indication sur l'époque de sa composition.
Les coïncidences verbales avec la Genèse sont si fréquentes pour un poème relativement si court qu'elles ne peuvent guère être attribuées au hasard. Notre auteur semble bien connaître les récits que nous lisons dans la Genèse ^ Parmi les réminiscences au moins probables de la Genèse, je citerai : 1,7 et Gen. 37,16: 3,4 (8,2) et Gen. 24, 67; 7,11 et Gen. 3,16; 7,12 et Gen. 4,8; 7,14 et Gen. 30,14; 8,6 et Gen. 49,7 (Deut. 4,24).
101. — Mais c'est surtout vis-à-vis de la littérature prophétique que la dépendance de notre poète est frappante. Me permettra-t-on de dire que c'est précisément en lisant les prophètes et avant d'avoir eu connaissance de l'exégèse juive traditionnelle que les grandes lignes de l'interprétation se dessinèrent dans mon esprit. Ce qui attira tout d'abord mon attention, ce fut la division bipartite du Cantique avec ses répétitions d'un parallélisme si curieux (cf. n° 10). Or les prophètes envisagent précisément l'histoire d'Israël comme se divisant en deux parties, dont la seconde (qui pour eux est encore à venir) doit être la répétition de la première. Leur conception de l'histoire du passé et de This-
1. « Le Cantique aime les allusions au Pentateuque » (Scholz, p. 107).
toire de l'avenir peut se résumer en quelques traits : La nation élue par Jéhovah a été infidèle à son Dieu en Égypte ; elle s'y est « prostituée », elle y a été « captive^ ». Jéhovah, dans sa miséricorde, Ta délivrée de cette captivité égyptienne; il a fait alliance avec elle; il l'a prise pour Épouse au désert ; il l'a introduite dans son pays, la terre de Chanaan. Mais, de nouveau, Israël a été infidèle et Jéhovah se doit à lui-même de ne pas la laisser impunie : la série des mêmes événements va se répéter. Israël sera une seconde fois captive dans une autre « Égypte ^ » ; puis Jéhovah aura encore pitié d'elle; il la délivrera; il la reconduira « au désert 3 »; il fera avec elle une nouvelle alliance, alliance éternelle cette fois; et il la fera rentrer en Palestine. Alors s'ouvrira l'ère messianique, caractérisée par la rédemption spirituelle et l'admission de la gentilité à l'alliance de Jéhovah^. Beaucoup de dépendances de détail seront relevées dans le commentaire. Scholz exprime donc une idée juste quand il dit que le Cantique « suppose la connaissance des prophètes » (in 5,5, p. 75). Au siècle, le Karaïte Yaphet disait déjà que le Cantique ne peut être compris que par la lecture des prophètes (p. 5). Notre poète leur doit en effet non seulement sa donnée allégorique principale mais encore la division bipartite du poème et une bonne partie de son symbolisme. Le Cantique étant postérieur à V ensemble de la littérature prophétique ne peut guère être antérieur à l'exil.
402. — Le genre extrêmement artificiel (cf. n'' 73) choisi par l'auteur est également l'indice d'une époque relativement tardive. Nous avons dans le Cantique l'ouvrage le plus