‹ Le Cantique des CantiquesChapitre 43 sur 81 · Je suis noire, mais belle, filles de Jérusalem · texte numérisé non relu

Je suis noire, mais belle, filles de Jérusalem

sincèrement (Rosenmûller etc.), ou avec raison (Ewald etc.); mais dans l'un et l'autre cas, le sens est bien froid après le chaud lyrisme des phrases qui précèdent. La Vulgate [recti] suppose une leçon □n'kl^''; de même la Peshitto : « (nous chanterons) ton amour plus que les justes ». La traduction des LXX : « la droiture t'a aimé » est étrange. — Spécimens d'interprétation : Targum : sortie d'Égypte et marche au Sinaï; Lyra, Orozco etc. : sortie d'Égypte. Mercerus : « Hebraeorum quidam volunt unius cujusque puellarum verba esse, quae vi unguentorum, id est rumorum Sponsi pertracta dicat : Trahe me; inde vero omnes dicere : Simul omnes post te curremus. » — Pour le rôle sympathique des nations dans le Cantique, voir ïntrod., 90.

5-2, 7. L'Exode. — Israël rappelle son séjour en Egypte et au désert. C'est dans le désert qu'elle trouve son Époux (1,5-8) ; Jéhovah lui donne la loi à la sortie d'Égypte (1,9-11) ; il habite avec son peuple dans le tabernacle du désert (1,12- 2,7). — Pour suggérer au lecteur, sans sortir de l'allégorie, la situation historique qu'il a en vue, le poète accumule dès le début du poème les détails allusionnistes. Le teint noirci par le soleil, les tentes de Cédar, les bâches de la tente de Salomon, la vigne que l'Épouse n'a pas gardée, les troupeaux et les bergers, la cavale des chars de Pharaon, tous ces détails pittoresques sont destinés à éveiller chez le lecteur l'idée du séjour d'Israël en Égypte et au désert (Voir Introd., 74). On remarquera que le poète, comme les prophètes, fait commencer l'histoire d'Israël à l'Exode (cf. v. g. Jér. 2,2).

5. — nnntî: noire. Il ne s'agit pas évidemment de la couleur des nègres, mais de la couleur brune causée par le hâle. L'Épouse emploie le mot ''U? noiî'e, à défaut d'un mot hébreu pour signifier la couleur brune. Au v. suivant elle emploiera une nuance atténuée du même mot ninin"ii* subnigra. — Le 1 a ici le sens de mais qui n'est pas rare dans la Bible; cf. Cant. 5,2; Gén. 2,17; Ps. 68,4. — Le mot hin: exprime la beauté en tant qu'elle est aimable et attrayante, c'est-à-dire la grâce, le charme, l'amabilité (cf. 1,10; 2,14;

eomme les tentes de Gédar, comme les bâches (du pa-

[villon) de Salomon.

4,3; 6,4). En néo-hébreu, le mot s'emploie couramment au sens d'aimable, v. g. Derek 'ères rabba, ch. 2 : « Sois aimable dans tes rapports avec les hommes. » Le teint hâlé de l'Épouse n'a pas ruiné les charmes de son ancienne beauté. Même dans les chants arabes, le teint brun est considéré comme un défaut (cf. Dalman, Palàst. Diwan, p. 294). — Filles de Jérusalem, c'est-à-dire les nations; VQir Introd., — Comme les tentes de Cédar. Les tentes des nomades du désert, tissées le plus souvent avec des poils de chèvre, sont d'une couleur noire. (Peut-être le nom de Qedar : noir^ somère^ vient-il delà couleur noire des tentes). Pour exprimer le noir intense, Apoc. 6,12 prend la comparaison d'un « tissu de crin », (xàjcKoç (qu'on traduit souvent à tort par sac). Pour la couleur des chèvres en Syrie, voir 4,1. — nî;'>"T' est la matière tissée dont on confectionne les bâches ou toiles des tentes (Is. 54,2; Jér. 4,20; 49,29). ~ Les bâches de (la tente de) Salomon, associées aux tentes de Cédar, désignent assez clairement le tabernacle du désert; l'auteur a même eu soin d'employer le mot nlî;''n'' qu'on trouve précisément pour désigner les toiles du tabernacle (Ex. 26,7 sq.; 36,14). — Salomon désigne Jéhovah comme partout dans le Cantique. — En dehors de l'interprétation allégorique, on devait naturellement conclure que le roi Salomon avait de magnifiques tentures noires (!) devant son palais : on n'y a pas manqué. — Le sens du verset est donc : Je suis noire, il est vrai, mais ma noirceur (qui n'est qu'accidentelle, v. 6) ne m'enlève pas ma beauté naturelle; les tentes que j'habitais au désert et le tabernacle de Jéhovah alliaient également la beauté à la cou- 1 leur noire. L'Épouse (= Israël) a contracté le teint bruni des | habitants de l'Égypte où elle a séjourné et où elle a été condamnée à de durs travaux. La noirceur est, du reste, dans la Bible, un symbole naturel de la souffrance et du malheur : Lam. 5,10 : « Notre peau est noircie comme un four » ; Job 30,28 : « Je marche noirci, mais non par le soleil ». Un proverbe arabe cité par Wetzstein (Zeitschrift fiir Ethnologie,

6. Ne faites pas attention à mon teint bruni : C'est le soleil qui m'a hâlée.

V, 294 [1873]), dit : Noirceur (i. e. malheur) sur noirceur, brise le cœur (sawâd fôq sawâd yo'mî el qalb). — Spécimens d'interprétation : L'allusion à la servitude en Egypte a été vue par plusieurs exégètes juifs : Ibn Ezra, etc.; l'allusion au tabernacle, par le Targum, Origène, Lyra. Le Targum attribue la noirceur d'Israël à radoration du veau d'or, dans le désert. Scholz (p. 10) : Les tentes de Cédar représentent les habitants de ces tentes, à savoir le peuple d'Israël opprimé et pénitent, c'est-à-dire l'Épouse elle-même.

6. — i2H^T) : forme masculine devant suffixes, §60/7 (Introd., 110). Le sens est ici regarder avec attention, remarquer^ comme JérA"^ ^3.— "CJ : cf. Introd., 106. — mninm, diminutif de min\27, suhnigra, hapax legomenon. Le masculin "imnt:; se trouve comme nom d'homme sur un sceau israélite de l'époque perse (cf. Clermont-Ganneau, dans Journal Asiatique, 1883, fév.-mars, p. 156). — s^îu; : ce mot n'est pas identique à de Job 20,9; 28,7 f (apercevoir) ; c'est bien plutôt (Ewald, Hontheim) le même mot que ïptt; de Gen. 41,6,23,27: brûler^ dessécher [le blé); ici, en parlant de la peau, hâler, comme traduit déjà Mercerus; Aquila : ff jvsxaucii [xe; sur l'alternance *T et î cf. § 19 a. — Uni nif al^çliî nnn (§ lox); mais il faut admettre probablement, outre la racine nnn s'enflammer, une seconde racine exprimant l'idée de contention, de querelle (Nif'al), de jalousie (Hilhpa'el), de rivalité (Jér. 12,5; 22,15). On trouve dans Ben Sira mnn au sens de querelle (31,29; 40,5); en néo-hébreu niinn; en judéo-araméen^minn (cf. Dalman : Streil). Le sens de s'irriter admis généralement pour le nifal est inconnu des anciennes versions. Dans notre passage, le sens de combattre est admis par LXX, Symm., Théod., Pesh., Vulg., et, indépendamment, par Ibn Ezra. La racine nin au sens de querelle, contention, existe en syriaque. Dans les deux autres exemples du nifal, Is. 41,11; 45,24, le sens est claiiYemeni quereller, contester, combattre quelqu'un. — ''JD^ avec deux accusatifs, comme

Les fils de ma mère m'ont combattue ; ils m'ont mise à garder les vignes ; ma vigne à moi, je ne l'ai pas gardée.

tous les verbes qui expriment raffectatioji d'une personne à un emploi, § 117 ii. — Sur niiDJ, voir in 8,11. — "iSiz; : cf. Introd., 106; même expression 8,12. — Les fils de ma mère : l'Épouse est représentée comme ayant une mère et des frères, mais pas de père. La chose a paru bizarre aux interprètes naturalistes : on a été jusqu'à voir dans ce trait un indice du matriarcat chez les Hébreux. Dans l'allégorie juive, l'explication est très simple : Israël est une des filles de la race humaine, laquelle est imaginée, tout naturellement, comme un personnage féminin; les frères sont les hommes des autres nations. La vigne^ c'est la part privilégiée donnée par Jéhovah à Israël, le royaume qu'il lui a confié, c'est-à-dire à la fois, semble-t-il, la terre de Jéhovah (= Chanaan) et le royaume spirituel^ à savoir la vraie religion (cf. Introd., 94). — Le sens de l'allégorie est assez transparent : Israël n'est pas restée dans sa vigne (cf. 2,15; 8,11), le pays de Chanaan, dont Abraham était devenu le légitime possesseur (Éz. 33,24); elle est venue en Egypte, mais les Égyptiens ses frères l'ont obligée à les servir et l'ont condamnée à de durs travaux. Il y a en même tempS;, semble-t-il, une allusion à l'infidélité d'Israël pendant son séjour en Égypte : Israël a abandonné sa religion à elle pour adopter celle des Égyptiens. L'idolâtrie d'Israël en Égypte est bien établie; cf. Josué 24,14 : « Faites disparaître les dieux qu'ont servis vos pères de l'autre côté du fleuve et en Égypte », Ézéchiel parle de l'idolâtrie en Égypte : 16,26; 20,7; 23,19. Kraetzschmar (in Ézéch. 16) trouve une opposition entre Ézéchiel et les prophètes antérieurs : d'après ceux-ci, Israël aurait été fidèle, au début de l'alliance. Oui, Israël a été fidèle dans le désert (Osée 2,17; Jér. 2,2), mais cela n'exclut pas l'idolâtrie en Égypte. Un passage du Midrash (in Cant. 2,8; p. 68) porte : « Les Israélites dirent à Moïse : Comment pourrions-nous être délivrés, alors que toute l'Égypte est souillée par notre idolâtrie? » Le cri de regret : Ma vigne à moi ^ je ne l'ai pas gar-

7. Dis-moi, ô toi que mon cœur aime, où tu pais (ton troupeau), où tu (le) fais reposer, à midi ;

dée s'explique mieux si l'auteur vise l'infidélité d'Israël en Égypte. La faute, du reste, est indiquée d'une façon extrêmement voilée, comme celle qui provoqua l'exil en Babylonie (cf. 5,2 sq.); voir Introd., 70. — Le soleil d'Égypte étant particulièrement brûlant , le teint hâlé que contracte Israël en Égypte lui est naturellement attribué. — Spécimens d'interprétation : Targum, 5 : Quand les Israélites fabriquèrent le veau d'or, leurs visages devinrent noirs comme ceux des Coushites; 6. Israël est devenue noire pour avoir adoré le soleil et la lune. — Rashi : Les fils de ma mère : les Égyptiens qui m'ont contrainte à l'idolâtrie. Lyra : les Égyptiens m'ont accablée de durs travaux. — L'anonyme d'Eppenstein (Introd., 42) : les a fils de ma mère » sont les nations, qui descendent d'Adam et d'Ève. (Cette explication, d'après Eppenstein, ne se trouve chez aucun des auteurs connus). — Gietmann voit dans les frères les Chaldéens, et en généralisant, les Égyptiens, les Assyriens, les Grecs et les Romains; « ea est ratio inter populos, quae inter fratres sororesque ». — Les interprètes naturalistes se perdent en conjectures sur les causes de la colère des frères; ils estiment, avec raison du reste, que la punition infligée n'était pas sans présenter des inconvénients pour la vertu de la jeune fille. Pour eux le mot vigne change de sens d'un stique à l'autre : les vignes sont des vignes réelles ; ma vigne a au contraire un sens figuré : ma beauté (Stickel), ma liberté (Zôckler), ma virginité (Siegfried, etc.), mes charmes (Budde).

7. — iS mUn : Ce sont précisément les mots que Joseph, dans des circonstances semblables, « égaré » dans la campagne, adresse à un habitant du pays de Ghanaan au sujet de ses frères (Gen. 37,16); voir Introd., 100. — n^Vs : Cet adverbe signifie toujours comment^ sauf ici et2R. 6,13, où le sens est^M.Ce serait, d'après Stade, un emploi du dialecte du nord (?). Le mot est araméen (Introd., 105), syr. 02/. — nyin : un complément, v. g. "j^];, est sous-entendu (cf. Gen. 37,13); de même avec yiin faire accroupir (le bétail) (cf. Is.

de penr que je ne vienne à m'égarer vers les troupeaux de tes compagnons.

13,20). Sur une raison probable de Tomission du complément, voir in 2,16. Les deux verbes sont également réunis Éz. 34,15. — naSu; (Introd., 106) a le sens de afin que ne, de peur que ne, comme l'araméen naS"*»!, Targum ^îcS il, syr.

— .T'TDj; : la vocalisation normale serait nnsi; (§ 75 u), ou iTûj;. Le sens serait comme une femme qui se voile, c'està-dire comme une femme en deuil (Brown), ou plutôt, comme une femme de mauvaise vie (cf. Gen. 38,14); les LXX, TcepiêaXXofxevY), peuvent avoir lu comme le TM : qui jette (v. g. un voile) autour de soi. Mais le sens voilée semble peu satisfaisant. Plusieurs versions (Peshitto, Vulgate, Symmaque) ont lu un mot signifiant qui erre, qui vagabonde. Ce mot, d'après Stickel, serait le mot même du TM, qu'il rapproche de i^mn errer (y = n). Qimhi explique simplement m^j par niDJ s'écarter. D'autres lisent n^'j'a qui s'égare; le verbe araméen n^'Q, qui se trouve une seule fois dans la Bible (Éz. 13,10), serait identique à l'hébreu nvn. Le contexte en tout cas semble bien demander le sens de s'égarer. — Le ^devant le participe semble donner la nuance se mettre à, commencer à; cf. Nomb. 11,1 : le peuple se mit à murmurer. — Après le symbole de la vigne, l'auteur passe sans transition au symbole de la vie pastorale : l'Époux est un pasteur, et l'Épouse a un troupeau; elle l'invoque et lui demande dans quel lieu elle pourra le trouver. Le poète, faisant allusion à l'Exode et au séjour dans le désert où Israël trouva son Dieu, emprunte tout naturellement ses images à la vie des pasteurs nomades. Les Israélites, du reste, étaient venus en Egypte comme pasteurs (Gen. 46,31). Le symbolisme qui représente Jéhovah comme le pasteur d'Israël est, pour ainsi dire, classique : Gen. 49,24; Ps. 23,1; 80,2; mais le poète semble s'inspirer surtout d'Éz. 34,15(nyit<, ^1:^^). Jéàus, en prenant ce symbolisme à son compte (Jean, 10,1 sq.), se faisait implicitement l'égal de Dieu. — A midi : à l'heure la plus accablante de la journée : est-ce encore une allusion aux épreuves d'Israël en Égypte? (cf. Introd., 96). — Les troupeaux de tes com-

8. Puisque tu l'ignores, ô la plus belle des femmes, va sur les traces des troupeaux, et pais tes chevreaux vers les demeures des bergers.

pagnons : Israël étant le troupeau de Jéhovah, les autres troupeaux représentent les nations. On pourrait penser que les compagnons, pasteurs de ces troupeaux, sont les rois des nations (Lyra, Tiefenthal) ; mais le mot annn doit désigner les mêmes personnages que dans 8,13. Je penserais donc qu'il s'agit des elohim qui composent la cour de Jéhovah (Ps. 97, 7; Job 1,6; 2,1; 38,7), qui sont ses compagnons, bien que très inférieurs à lui. Certains de ces elohim ou anges sont chargés de gouverner les nations; cf. Daniel 10,13 où un ange est appelé « prince du royaume des Perses ». Il n'est guère probable que le poète ait pu appeler les faux dieux des nations compagnons de l'Époux.

8. — ne peut guère se rendre par si^ car l'Épouse vient justement de dire qu'elle ignore où se trouve l'Époux. Houbigant traduit fort bien : Quoniam id non nosti. — "jS dativus commodi, § 119 s (cf. Introd., 107). — ~S : sur le h avec les verbes de mouvement, v. § 119 s; cf. 2,10, 11; 8,14. — nn;! chevreau^ hapax legomenon. — mJ3tt;a, demeures, désigne ici les tentes des bergers, comme Éz. 25, 4. — Diyin : c'est le mot employé Ex. 2,17 pour désigner les nomades du désert. — Ce verset forme la réponse à l'interrogation de l'Épouse, v. 7. On a tort, croyons-nous, de la mettre dans la bouche de l'Époux. L'expression « ô la plus belle des femmes », qui est propre au chœur (cf. 5,9; 6,1), montre que c'est le chœur qui répond; mais il est possible qu'il représente icTîes compagnons (v. 7), c'est-à-dire les angas, pasteurs des nations, plutôt que les nations ellesmêmes. Pour trouver Jéhovah, son pasteur, Israël doit sortir de l'Egypte, et habiter dans le désert, pays des nomades (cf. Ex. 6,11 etc.). Le mot n'î'îa jeune chèvre, chevreau, i est peut-être choisi pour exprimer la jeunesse du peuple ' d'Israël, à l'époque de l'Exode. Dans la symbolique biblique, Israël est toujours représentée comme ieune au temps de la première alliance : voir Osée 11,1; Éz. 16,8; Jér. 2,2; 3,4.

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