LES MUSES DE LA NOUVELLE-FRANCE
(en acadie, 1 604-1607) ^ >^ ^
A l'honorable
M. A. -F. AuSENAULT,
ministre dans le gouvernement de V lle-du-Prince-Edouard-
q la (ff ta 11 ce.
France ! tandis qu'ardente à l'œuvre qui se fonde, S'obstine une rumeur de hache et de rabot, L'un de vos fils, ami des Muses, Lescarbot, Vous consacre ces vers, éclos au Nouveau-Monde.
Faites de cette terre, ô France, votre enfant : Elle s'offre si belle et si digne de l'être ! Suivez l'astre du jour fécond, qui trace en maître Son sillon glorieux de l'Aurore au Ponant !
« Bel œil de l'univers », « chère mère », « nourrice Des Lettres et des Arts », « secours des affligés », Hàtez-vous sur ces bords trop longtemps négligés D'étendre vos rayons de clarté rédemptrice !
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(ije ihéâtte de S^epiune,
(al port-royal)
^4 M. le Sénateur
Pascal Poirieiî
Pour fêter le retour du seigneur de ce fief, Les mousquets en liesse ont fait chanter la poudre Neptune a dû, quittant ses grottes, se résoudre -V saluer en \ers, fort galamment, le Chef.
Si loin, la belle humeur gauloise se respire Parmi les frais rameaux de verdure en festons : Une fanfare éclate, et le chœur des Tritons Annonce au Béarnais un « florissant empire ».
Pendant qu'avec ses dieux dépaysés discourt La Muse allégorique — un peu parfois espiègle — En sa cour de Micmacs, qu'orne la plume d'aigle, Sourit, heureux, le bon Sire de Poutrincourt.
(L'Vtdte du ^011 ^emps,
(mis en avant premièrement par ciiamplain)
La table est fraternelle et les menus superbes Avec leurs saupiquets de cerf ou d'orignal. Monsieur c l'Architriclin », qui donna le signal, Mais que seconde Hébert, l'adroit « ramasscurd'berbes » .
Serviette au col, baguette en main, surveille tout... L'hôte ami, qui souvent dans cette pastorale Vient s'asseoir, pour humer la (( liqueur septembrale », C'est le vieux Sagamo. l'illustre Membertou.
Et lorsqu'au cher pays chacun a porté brinde, Quand l'encens du a pétun » fume des calumets, L'avocat de Paris verse auN joyeux gourmets Quelque hymne de Bacchus vendangé sur le Pinde.
T^zeniièze gezbe.
A tous les semeurs acadiens ; « tous les moissonneurs de gerbes nouvelles.
. « Pour la posséder, il faut se camper sur la terre et la bien cultiver. » Lescarbot.i
Pourtant, gentil poêle, infatigablement Au gré de la saison — selon les graves règles. Tu bêchais, tu semais les orges et les seigles Et le roi des sillons de France, le froment.
I\a^i, chaque matin, penché sur un mystère.
Tu guettais le progrès de tes blés généreux.
Qui, plus hauts et plus drus, de leurs lances de preux
Promettaient vaillamment de conquérir la terre.
Et sur ce sol nouveau, que premier tu rompis, Il nous plaît de revoir dans un naïf cantique Ta Muse sans apprêts, moissonneuse rustique, ^■lleversur sa tête une gerbe d'épis !
dédicace du « ^oii de 'Dieu ».
(honfleur, i3 avril 1608)
.4 Mgr Paquet, P. A., vicaire général de Québec.
Et provignons au loin une France plus belle-
(Lescarbot.)
Notre-Dame de Grâce, Etoile tutélaire, Préserve ce vaisseau qui part — de la colère Du vent, de l'écueil et des flots !
Tant d'ennemis dans l'ombre ourdissent leurs complots! Notre-Dame de Grâce, appui des matelots. Mène à bonport lanef de France !
Tu sais ce que sa voile emporte d'espérance Pour la terre sauvage ! Aide à la délivrance De tant de misères là-bas !
Tant d'âmes vont mourir, si tu n'y pourvois pas ! La nef de France emporte, instruments de combats. La sape, le pic et la bêche,
Nos plus braves froments aussi, pour qu'en la brèche Immense des forêts, sur un sol moins revêche Montent les humaines moissons 1
Elle emporte — la nef de France — pour rançons D'un monde, le meilleur de ce que nous pensons. Les plus fiers trésors de la race.
Le vieux cœur des Croisés, plus fort que leur cuirasse, Cet idéal chrétien, qui partout teint sa trace
D'un beau sang d'apôtre et de preux,
Et l'oubli de soi-même, et l'honneur, amoureux Du péril, et ce goût amèrement heureux De s'offrir à toute détresse.
Et tous ces mots d'amour, dont la douceur caresse, Et toutes ces vertus de divine allégresse
Qui font mieux vivre et mieux mourir !...
Notre-Dame de Grâce, aide à faire atterrir Là-bas, pour que notre âme y puisse refleurir, La nef de France évangélique 1
Que les peuples plus tard répètent cet aveu : " Ce qu'envoya la France aux rives d'Amérique, C'était vraiment le Don de Dieu ! »
(Le t eût a me ni de ^hamplain,
A l'honorable M. P. Landry.
Président du Sénat du Canada.
. « Qu'avec la langue française , ils conçoivent un cœur et un courage français. »
(Chaniplain.)
C'est au Fort Saiiil-Louis de Québec, en décembre.
La neige bat la vitre avec rage, et la chambre, Qu'un long souffle lugubre enclôt dans sa rumeur, S'assombrit, froide et triste, avec son feu qui meurt, Comme s'il faut, le maître absent, que tout s'endorme. vVutour du lit défait, qui garde encor la forme Du Mort, quelques amis, en silence assemblés, — Laboureurs et soldats — pleurent, inconsolés,
Pareils à des entants partout cherchant leur père. Et tous, le cœur désemparé, dans ce mystère Qui suit un grand départ, ont peine à contenir Leur intime tourment : — « Qu'allons-nous devenir ? u Sans lui — quels joursdespoir pouvons-nous nous promettre? u Que font les serviteurs dans la maison sans maître P « Maintenantqu'iln'estplus, faut-ilque nous mourions? »— 7 Et leur regard \o'ûé s'attache aux morions. Aux corselets de fer froissés, à l'arquebuse, Au mousquet, dont souvent il déjoua la ruse Iroquoise, au hoyau défricheur, aux compas, A la carte, où lui-même inscrivit tous ses pas... Mais alors, médecin de ces âmes blessées, Le pieux confident des suprêmes pensées Du Chef, le secourable ami, qui doucement L'avait fait « naître au Ciel», — leurlit son testament.
M Mon Dieu, vous m'appelez à Vous par la souffrance. L'ombre descend... Notre-Dame de Recouvrance Me convie au repos de sa cloche du soir... Maître, me voici prêt. Pour vous bien recevoir. De votre serviteur la lampe est allumée... Mais avant de partir. Seigneur, sur l'œuvre aimée, Sur mon Québec, sur mon jeune peuple très cher, Laissez se réjouir cncor mes yeux de chair...
Oh 1 ce vaste horizon si doux de tant de lieues,
Ce fleuve de soleil et ces montagnes bleues.
Au regard d'un mourant rien ne s'offre plus beau 1
Où j'ai le plus vécu, je demande un tombeau.
Mon Québec ! c'est pour toi, mon plus glorieux songe,
Que j'ai quitté, là-bas, mon pays de Saintonge,
Pour toi, que j'ai trente ans lutté, versé mon sang !
Mais je m'en vais heureux et tranquille, en pensant
Que mon effort survit, — que sur ce promontoire,
— De France, par delà la mer, une Victoire Plana, posa son vol d'azur, et dut laisser L'empreinte de son pas qui ne peut s'effacer. ..
Mon Québec ! c'est d'ici qu'on partait en conquête, Ici qu'on rapportait pour butin, l'àme en lête, Quelques secrets surpris de cantons inconnus. Pendant que mes vaillants, sur ton sol retenus, S'ouvrant d'âpres sillons aux broussailles voisines. D'une France rustique y fixaient les racines,
— Moi, je visitais mon royaume, j'explorais L'immensité des eaux, l'épaisseur des forêts, Je frayais des chemins aux vieilles solitudes. J'allais partout, bravant les travaux les plus rudes, La faim, la soif, et la froidure, et l'Iroquois Méchant, dont sur moi seul se vidait le carquois... J'allais avec Jésus, aux pauvres sauvagesses Essayant d'enseigner les divines sagesses,
A sa couronne — heureux d'ajouter pour fleuron La naïve àme d'or de mon frère Huron ! Et démon cœur fervent, de mes mains, de ma bouche, Je donnais une forme à la terre farouche !
Tout le pays, dont j'ai dessiné Jes contours. Les fleuves, dont ma rame a remonté le cours, Les lacs, les bois, les monts, qu'une carte nouvelle Pour la première fois au Vieux Monde révèle. Avec des noms amis, garants de mes succès, Tout s'est mis à parler humainement français !
Mais chaque fois, après l'aventure, — fidèle Et joyeux, vers toi, mon Québec, la citadelle De ma race, si bien assise à ton rocher Que nulle main jamais ne l'en doit détacher, Vers toi, l'abri sacré, le foyer domestique, J'accourais réclamer, comme une aide mystique, Sous l'aile lutélaire et blanche des drapeaux, Le rafraîchissement, la force et le repos 1
A présent — grâce àDieu — j'ai fini ma journée... La nuit vient : près de la faucille abandonnée, Sur l'amas des épis croulants, avec bonheur, S'incline et va dormir le front du moissonneur. A vous mes compagnons, qu'à ma place j'enrôle. Ce patrimoine ! A vous, sur votre mâle épaule De charger mon fardeau de rêve et d'avenir 1 A vous, de bien défendre, en sachant vous unir, L'honneur de ma maison... une maison de France [ — Et n'ayez peur de rien. Mais pour plus d'assurance. Mes iils, dites chacun toujours : « Je me souviens ! « Voilà ce que Champlain croyait, disait. Ses biens, 1« Son langage et sa foi, sont demeurés les nôtres : «Tels qu'il nous les transmit, nouslesdevons à d'autres.
<( Aujourd'hui comme hier, demain comme aujourd'hui <( Je me souviens 1 Je parle et je crois comme lui. » Dites cela, mes fils, et je puis vous promettre De ma tombe, qu'avec l'aide du Divin Maître, Vivants et morts ensemble associant nos cœurs, Sur le roc de Québec nous régnerons vainqueurs I »
— C'est ainsi qu'à genoux, en ce soir de décembre, Les amis du Héros, réunis dans sa chambre. Comme ils s'y rassemblaient pour prier chaque soir Crurent l'entendre encor ranimer leur espoir. La cloche de Notre-Dame de Recouvrance Tintait... Il leur revint une grande vaillance. La mort, c'est aux croyants le seuil d'éternité : Champlain dans tous ses fils vivait ressuscité !