‹ Le cantique du doux parlerChapitre 19 sur 35 · DEPUIS · texte numérisé non relu

DEPUIS

A rhonorable sir LoMER GouiN, premier ministre de la province de Québec.

aA^oë/ j ni une (1760).

A M. l'abbé Camille Roy, de la Société royale du Canada ;

A tous les bons « Habitants », fidèles gardiens du français.

C'est Noël, et pourtant sur la morne étendue Toute blanche — la cloche obstinément s'est tue ; Pourtant dans cette nuit, où les seuils restent clos, Pas un traîneau ne glisse agitant ses grelots, Pas une ombre ne court sur la raquette agile. C'est Noël, et pourtant le Dieu de l'Evangile Ne reçoit point chez lui ses dévots pèlerins... Jean-Baptisle. ce soir, ruminant ses chagrins. Grave, tiifjae à l'oreille et les jambes croisées, Suit à son foyer clair le jeu des attisées. Tandis que sa Josette, arrêtant le rouet, Dans les plis de son front suit son rêve inquiet. Parfois, près de la corne à poudre familière. Son regard cherche au mur son bon fusil à pierre,

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Trésor qu'il dut livrer en prêtant le serment...

Depuis le jour d'avril, où, Lévis l'enflammanl, Aux plaines d'Abraham il défit la défaite Dans un dernier rayon de triomphe et de fête. Quel drame il a vécu, sur son fleuve penché : L'Anglais dans sa conquête à son tour retranché, Québec presque reprise, aux Lis bientôt rendue, Le guet à l'horizon d'une voile attendue... Quand apparaît — ô rage ! o poignantes douleurs ! — L'essaim des lourds vaisseaux battant d'autres couleurs, Puis ton beau désespoir, \auquelin, — XAtalante jN'offrant avec ses morts qu'une épave brûlante, L'invasion qui monte et force à reculer, Montréal aux abois qui doit capituler. Enfin, là-bas, sur l'eau frémissante du fleuve. Qu'attriste la suprême et déchirante épreuve, L'adieu des tillacs pleins, à jamais remportant La France, qu'on arrache à son cœur palpitant 1

Alors de quelle joie amère il vit descendre Sur les débris fumants de la patrie en cendre Le linceul protecteur de l'Hiver canadien ! Que ton brutal baiser, Nordel, lui fit du bien ! Qu'il fut aise, au premier //-a^/Y, sur les haltures. De voir dans le brouillard s'enfoncer les mâtures. Où ne pouvait flotter qu'un autre pavillon ! Qu'il fut aise encor plus, lorsqu'à gros tourbillon Farouche, par bordée immense, avec furie, Sans trêve, plusieurs jours, l'aveugle poudrerie,

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Où s'enferme et défend l'habitant isolé. Etendit sur le sol tout un ciel écroulé, EfTaça les chemins et les traces anglaises, Autour des toits masqués souleva des falaises, Sur tout, bois, champs, royalement ensevelis, Déversa des blancheurs vengeresses de lis ! Et dans sa maison chaude en hâte réparée. Les châssis doubles clos et la porte embarrée, Comme il se sentit fier et libre et courageux Dans l'infini silence au grand désert neigeux !

Et ce soir, c'est Noël : un Sauveur est né !..,

,^. ., , — « Femme,

Dit-il, n'entends-tu pas jusqu'au fond de ton âme Sonner dans notre ennui les noëls du passé ? Au gîte du bon Dieu l'autel est renversé. Nous n'adorerons pas dans sa crèche, — fidèles, Le beau Jésus, vêtu de rose et de dentelles ; Mais rien, rien n'est changé dans nos cœurs et nos voix- Femme, j'entends sonner les noëis d'autrefois. Mets dans l'âtre une bûche encor pour la veillée, Et fais-moi tôt venir la troupe bien grevée ' Des enfants : pour l'amour du Seigneur, avec eux Nous formerons ce soir un chœur de beaux chanleiix. « — X J'y pensais, dit Josette ; ils sont parés, n — La bande. ^ ite autour des parents se déploie en guirlande, Tous forts, résoins, tous farauds, grands et petits, ' Dans leurs habits de bonne étoffe du pays. Jean-Baptiste se dresse, et, content, les regarde,

LÉ CANTIQUE j/j

Gomme un homme qui sait qu'en sa lignée il garde

L'espérance de son Canada tout entier...

Debout, front découvert, il ouvre son psautier,

Son livre unique, etcherche un vieux, très vieux cantique, '

Dont le berça d'abord l'air naïf et rustique.

Dont il aime déjà qu'à son tour soit bercé

Aux genoux maternels son dernier baptisé.

« Chantons tous à la naissance « Du Rédempteur incarné »...

Il chante avec ses fds l'ancien nocl de France.

(( Chantons tous à la naissance « Du Rédempteur incarné :

(( Noé ! Noé ! Noé ! Noé I « Puisque c'est notre croyance, « Entonnons-lui : Kyrie ^ ! »

Il chante avec ses fds le noël populaire, Emu, mieux que jamais, sans doute afin de plaire Là-Haut, — parce qu'aussi sur sa lèvre, joyeux, Se ranime l'esprit de tous les grands aïeux.

« Il est né dans une étable « Pauvre, faible et tout glacé :

I. Dans le journal des Jésuites, on peut lire que le a5 décembre 1645, c'est ce noël qui fut chanté à la maison delà Compagnie à Québec.

« iSoé 1 Noé I iNoc I >'oc !

« Il aura pour agréable (( Qu'on répète : Kyrie ! »

Jean-Baplisle, parmi ses fils, fervent et grave, Chante... L'hymne jamais ne vibra plus suave, Plus parfumé du miel des grâces de jadis : Il semble lui rouvrir de lointains paradis. Rendre à sa confiance et le ciel et la terre. Christ, dont le peuple franc s'est fait le mandataire, iSe peut laisser mourir son peuple abandonné ; Ce vieux chant le dit bien : son Rédempteur est né

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