MAI
A Mgr O. E. Mathiêo, évêque de Régiiia.
«La religion est la sauvegarde des peuples. Quelle reconnaissance la race canadienne-française ne doitelle pas à son clergé ? Si elle a conservé sa nationalité, sa langue, ses institutions, à qui le doit-elle, sinon à ce corps vénérable ? »
(Georges-Etienne Cartier.)
Depuis trois ans, fidèle aux missions anciennes, Sur les blanches maisons des rives laurentiennes, Sur les granges, sur les froments et les troupeaux, Sur l'été qui travaille et l'hiver en repos.
La cloche de paroisse, ignorant les défaites, Constante, avait sonné les midis et les fêtes, Sans que rien altérât son timbre et son accent.
Pourtant, ce matin-là, plus tendre et plus pressant, L'airain dominical appelait pour la messe, Plus pressant et plus tendre, avec une promesse De révéler au prône un important secret. Avec un trouble étrange où le son soupirait, Un tremblement de voix, auquel devaient répondre Les battements des cœurs qu'il excelle à confondre. . . Aussi, ce matin-là, dans l'église, empressés. Tous remplissaient les bancs, vieillards, enfants, blessés Dont le front montre encor la glorieuse empreinte ; Tous muets, recueillis, attendaient avec crainte Les mots qui tout à l'heure allaient tomber sur eux, Décret de grâce, — arrêt de mort peut-être affreux 1
Et déjà vers la chaire, où venait d'apparaître,
Haut et droit, couronné de cheveux blancs, le Prêtre,
Tous les regards montaient, tous les cœurs haletants...
C'était lui, leur pasteur, qui, fils du sol, des temps
De Frontenac et de Louis le Quatorzième,
Comme un bon laboureur connaît sa terre et sème.
N'a pas cessé, selon leurs vœux et leurs besoins,
De leur distribuer la vie avec ses soins.
Ce fut lui soixante ans l'inspirateur, le père,
Lui qui, dans la tourmente où le deuil s'exaspère,
A l'heure où tous les chefs quittaient le gouvernail,
Seul en le consolant rassembla le bercail.
-^ i5o -T- Tous les yeux s'attachaient au pasteur qui leur reste.
Là-haut, le vieillard blanc, grave, d'un ample geste
Fit, par tous imité, le signe de la croix ;
Puis il dit : « Mes enfants, prions d'abord. Je crois
Qu'à l'instant du conseil suprême — la prière
Peut attirer le plus de force et de lumière
Prions pour tous nos morts : qu'ils régnent triomphants!
Avec les morts aussi prions pour les vivants :
Les pères pour les fils dans le ciel intercèdent.
Disons, avec nos saints, nos héros, — pour qu'ils aident
Près du Dieu Rédempteur à nous gagner l'accès,
L'oraisondu Christ même en leurschers mots français! »
Il dit, et quand l'élan de la ferveur publique Eut fait vibrer l'autel du verbe évangélique. Répétant sur les fronts le signe du salut, Lentement, d'une voix qu'il voulait ferme, il lut :
« Traité de paix et d'amitié entre Sa Majesté Rritannique et le Roi Très Chrétien, signé à Paris le lo février 1763... »
« Article IV. — Sa Majesté Très Chrétienne renonce à toutes les prétentions qu'elle a pu former à la Nouvelle-Ecosse ou à l'Acadie en toutes ses parties, et la garantit tout entière avec toutes dépendances au Roi de la Grande-Bretagne... »
— IDI
« Pour le peuple acadien, martyr que Dieu couronne, « Pour Israël, au bord des eaux de Babylone, « Pour nos frères, qu'un vol inique expatria, « Disons pieusement un Ave, Maria ! n
— Et l'adjuration s'éleva, monotone, Comme dans la forêt une plainte d'automne, Puis le lecteur reprit : mais les mots, malaisés. Sortaient, de plus en plus hésitants et brisés.
(( ... De plus Sa Majesté Très Chrétienne... cède... et garantit... à sa dite Majesté Britannique... en toute propriété... le Canada... »
Au nom de son pays, sa voix, comme étranglée. S'arrêta ; tout son corps tremblait... Sur l'assemblée Pesait une stupeur, un silence de mort... Et le Prêtre acheva dans un dernier effort :
<( ... le Canada... avec toutes ses dépendances..., avec souveraineté... propriété... possession..., tous droits... que le Roi Très Chrétien et la Cour de France ont eus jusqu'à présent sur lesdits pays, îles, terres, lieux, côtes... et leurs habitants... »
Il se tut... Et les yeux soudain voilés d'une ombre, Comme celle où descend le naufragé qui sombre, Tous sentirent ensemble en leur cœur torturé Quelque chose douloureusement déchiré...
— Quoi ? c'était bien fini sans retour ? L'impossible Avait pu s'accomplir ;' D'un pacte irrémissible
Vous vous trouviez trahis, livrés par votre Roi, Cœurs de preux, de Français, vainqueursde Sainte-Foy ! Vous vous trouviez livrés, cédés avec la terre Qu'un long passé d'exploits fit votre tributaire, Avec tout ce que France y sut créer de bien, Y sut mettre de doux, de noble et de chrétien ! — Les mères étreignaient leurs fils avec des plaintes ; L'église en sanglotant peuplait ses voûtes saintes Des cris de désespoir qui montaient de Rama ; Les rudes miliciens, que Montcalm enflamma, De leurs gros doigts calleux , qui chargèrent tant d'armes, Vainement refoulaient le flot amer des larmes : Tous unirent leur peine en un grand chœur sacré De voix de litanie et de miserere 1...
Mais alors, sous un clair rayon de la verrière. Le Prêtre redressa sur le peuple en prière Son front méditatif qu'il tenait dans ses mains. L'interprète du Ciel, qui montre les chemins, Maintenant calme et fort, aux troubles, aux faiblesses, S'apprêtait à verser le baume des Sagesses : — (( Mes enfants, mes petits enfants, apaisez-vous 1 Un chrétien doit souffrir d'un cœur contrit et doux : Pour lui, désespérer est chose impie et folle, Car le Dieu qui le frappe est le Dieu qui console. Votre Dieu, Canadiens, ne vous a pas quittés : Il demeure avec vous, secourable... Ecoutez ! »
« ... Sa Majesté Britannique convient d'accorder aux habitants du Canada la liberté de la Religion Catholique. En conséquence elle donnera les ordres
les plus précis et les plus effectifs pour que ses nouveaux sujets Catholiques Romains puissent professer le culte de leur religion selon le rite de l'Eglise romaine... »
« Rendez grâces, mes fils, au Seigneur qui vous mène,
Catholiques français de l'Eglise romaine,
Sous un autre drapeau, mais libres ! — Gloire et los
Au Tout-Puissant qui dit : « Disponam populos.
Des peuples je ferai ce que veut ma justice ! »
Ce temple, où votre vie aux doigts divins se tisse,
De la patrie absente aujourd'hui vous tient lieu.
César seul est changé, mais non point votre Dieu.
Nous rendrons à César ce que César réclame ;
Mais le Christ gardera pour lui notre vieille âme,
De façon, Canadiens, que vous la transmettiez.
Pure, des fiers aïeux à vos fiers héritiers.
Qui déserte sa foi, seul, s'expose et s'exile :
L'église, c'est l'abri familial, l'asile
Où les persécuteurs n'ont jamais fait plier :
Gloire à Dieu, notre force et notre bouclier,
Qui de l'iniquité des hommes nous délivre.
Et qui, si nous savons dans sa paix toujours vivre.
Rendra chez vos enfants vos pères immortels I
Confiez, tous unis autour de vos autels.
L'insigne patrimoine au Dieu des tabernacles :
Le Dieu qui vous protège est un Dieu de miracles,
De résurrections !... Donnez-lui, Canadiens,
Pour les mieux préserver, les plus chers de vos biens,
Vos souvenirs, raisons d'espérer, vos tendresses, Vos us, ceux des aïeux, et toutes les richesses De pensée, et tous les trésors de sentiment, Dont votre doux parler vous transmet l'aliment ! Donnez au Christ Sauveur le beau cœur de la race. Et dès que vous craindrez dehors une menace, Sur vous dès que des fers voudront s'appesantir. Rentrez au sanctuaire ici vous garantir ! Ici refleurira sans fm, dans le silence, Un coin de vieux pays, de paradis de France. Où Dieu vous laissera, quittes d'un joug brutal, De tout votre désir respirer l'air natal ! Puis de là, plus dispos, les forces retrempées. Vous courrez aux combats, oîi, mieux que les épé<' L'acier de vos vouloirs, le fil de vos esprits. Trancheront les complots de vos tyrans surpris. Et, sans verser de sang, toutes sans tache et blanche Par Christ, je vous promets les suprêmes revanches Dont le Maître des temps honore ses lutteurs, Les revanches du droit sur ses blasphémateurs ! »