ÉCLAIRCISSEMENTS
pelle le monde : çà et là il touche à la politique, surtout en parlant des ministres, et même il aborde les baillis. Cette pièce est donc comme une introduciiou dramatique au tableau
que nous avons trace de la situation générale de notre pa^'s dans le courant du dix-Jiuilième siècle. Le lecteur saura bien faire la part du temps el de ia satire dans ce morceau où , comme d'ordinaire, oelleHsl exagère moins par ce qu^elie ajoute que par ce qu'elle omet.
Le monde , les honnêtes gens. — « Sommes-nous plus déleslables, disaient donc les Brigands de noire auleur , que tant de perfides qu» » se trahissent en se faisant beau semblant ? n'avons-nous pas au moins » cela de louable que nous nous tenons fidélité « tandis que les autres
* se trahissent tous les jours?»
i^s gens affaires, — « Sommes-nous ptut conpables , que Uot
> de marebandt qui Tolent en plein midi ? Ce qo'its font de jour, nous le
> faisons de nuit. Nons avons quelque honte de nos actions ; mois eus » n'en onl point Nons Tolons rarement i mais eux filoutent à toute heure » do jour, effrontément Cèspercepteursquiliennentunedoublemesore, » l'une pour délivrer et l'antre pour recevoir, sont-ils moins dignes que » nous de cbilimenl? Si nous battons le grain , on nous trompe en nous
• mesursnt noire psîe. Ehcore que nons syons bien vsnné et nettoyé les » grains sitleurs, on ne laisse pas de les griveler avec des machines » qui ne retiennent que les plus gros grains. Les psuvres psysans s'en
> viennent en pleurant quand ils voient qu'il faut retourner à Tero-
> plette pour payer leurs censés : ne devrait-on pas visiter ces cribles » et les sceller, afin qu'on ne pAt pas voler si impudemment les pau- » vres laboureurs , qu'on réduit à devenir comme nous ? tes avocats, » les procureurs et sntres gens d'sfbires, aussi bien que les usuriers, » ne savent-ils pas adroitement sttraper le bien d'aotrui , et mteui que » nous encore? Us ont cet avantage qu'on les appelle : Messieurs, an
> lien que nous, on nous appelle: Brigands et Assassins. Nous vou- » d rions bien savoir piller comme eux ; mais chacun eierce la pro- » fession qn'il peut S'il fallail| fausser des serments, ou donner de » l'argent, pour parvenir à noire profession , comme les gens de charge » k la leur, nous serions contraints de brigander de jour pour nous » récupérer de ce qu'il nous en coûterait Les notaires qui font de
> faus écrits, qui font une lettre-de-rente avec quelques dépens et des » intérêts relardés , passent pour d'honuétes gens ; quand ils auraient » fait mille friponneries ils passent toujours ».
DU UYBE TMOISIBHE. LXXXY
Gens de loi et de justice, — On vient de voir ce que les brigaods pensaient des notaires, des avocats et des procureurs commes gens d'affaires. Voici maintenant leurs révélations, sans doute peu impartiales, sur la manière dont la justice était rendue de leur temps.
«Ceux qui nous poursuivent et qui nous condamnent , disenl-ils, en reprenanl leur refrain, a sonl-ils moins coupables que nous lor»- » qu'ils font tort |)our des présents ,. sécher et languir des années en- » tières les veuves, les orphelins et les pauvres? C'est une chose » connue: il y a des gens qui font payer des amendes arbitraires et qui » désolent de pauvres misérables, conlrainls par là de se jeter parmi » nooi pour y trouver de quoi subsister; et sans nous, ils se précipi- » teraient (ils se tueraient). Nous sommes bien réduits à chercher notre » vie comme noot pouvons, quand on n*a point de miséricorde pour » les pauvres gens qui sont endettés, qu'on les foule en dépens, et » qu'on eserce par la voie de la justice une espèce de brigandage » d'autant plus dangereux qu'on ne peut pas s'en défendre. On n'en
* veut qu'aux brigands des bois : qu'on nous donne des charges ; et » nous briganderons comme les brigands privilégiés et domestiques!
> nous saurons bien plumer, comme eux , la grive sans la faire crier. » Quand nous allons demander justice , on nous fait entendre qu'il faut
> payer du vin , ou faire quelque présent à un tel , à une telle , et nous » trouvons ensuite qu'on nous a donné on bon conseil.
«Mais, dit-on, vous devriez vous contenter d'Ater la bourse sans » ôter la vie , puisqu'un ne pend presque plus les voleurs. Cest bien 9 nous y topons : à la condition qu'on nous garantisse des tireurs de
> laine $ autrement il faudrait être bien renté si, pour un écu ou deux
> que nous aurions pru , un cbâtelatn , un seigneur , un bailli nous » allaient demander des cinquante , soixante ou cent écns, plus on
> moins, selon qu'il y aurait à prendre. Pour nous, nous croyons » qu'on ne souffre pis Unt d'être roué tout vif que d'être réduit avec » femme et enfants à une longue misère*
> Pourquoi nous a-t-on laissé venir si vieux sans nous corriger? » Hais qni nous aurait châtiés? Des ivrognes 1 des jnreurs ! des trom- » peurs! des gens de mauvaise foi et sans religion I Ne sait-on pas
> qu'on remplit les chambres de justices et de consistoires de gens » corrompus qni montent aux charges par des degrés d'or et d'argent? » de libertins, qni sont noircis de mille actions condamnées par les
• loix autant que les nôtres? Si ces gens-là ne reconnaissent point de » Dieu, sont-ils en droit de nous reprendre? N'avons- nous pas autant
> de droit qu'eux ? Et puisqu'on n'observe point les loix, pourquoi
> TMl-on •'•chamr à oolr« raine? Si Ton voyail Ici jntlioiera » pratiquer eni-mèmes ce qo'ils commaBdent , on peoaerait qu'ils » agiasenl de bonne foi. Si on les voyait ne pas se moqoer des prédi-
> cations , on aurait encore qnelqne retenue } car nous af ons pins
> peur des gens de bien que de rien autre, nous ne pouvons pas sou-
> tenir leur présence.
» Quand on veui nous châtier en consistoire on nous donne descon-
> seils pour éluder la peine* ou ponr gagner les jnges, ou pour les
• inliioider et les tenir en considération. On nous dit qu*il but aller » MX baillis et ans sesgnenrs pour avoir leur protection} et souvent » on Tobiieni , moyennant quelque offrande. Voilà ce qui nous a liit » brigands. Qu'on s'en prenne à nos maîtres 1
» On nous fait mourir pour avoir été attendre seulement une fois » les passants, tandis qu'un libertin qui a violé un grand nombre de » filles, ou double et triple adultère n'est pat seulement mis en pri-
• son ! Une débauchée qui aura fait cinq ou six bâtards et autant d'à-
> vortements, ne sera punie qu'en demeurant dans uo château à cou- » dreetàfiler! Toute sorte de crimes trouvent des protecteurs, il » n'y a que les pauvres brigands, qui font le moins Je mal vu leur pe«
> lit nombre, sur qui se décharge toute la sévérité des loix. >
Nobles et seigneurs , ou grands propriétaires. Vie de chà" teaux. — Notre aateur ne l*oubiie pas non plus. Il a ici en vue le beau monde, les gens riches, les gens d'esprit et de plaisir, et , continuant à prêter aux brigands pourchassés sa verve
satirique, il les fait parler ainsi sur ce nouvel article.
« Si nous allons (comme ouvriers) aux moissons, aux vendanges, les
• fermiers et vignerons, gueux comme des peintres, nous font plu- » sieurs récils des traitements durs et inhumains de leurs maîtres. » Ils n'en peuvent avoir aucune raison ni aucun compte. Le maître » lire tout et ne laisse rien. Si le vigneron ou le granger se plaint, on ■ le menace de le faire sortir de la ferme. De jolies filles-de-cham- » bre , des gouvernantes, sont les favorites des seigneurs j elles font » les maîtresses ; quand elles sont grosses, on a des receveurs (des inlen- » danls), des valets, des fruitiers (laitiers) à qui on les fait prendre ,
• moyennant une bonne somme d'argent. Ces sortes de filles sont Irèsj» propres à rendre leurs maris brigands ou larrons; elles vivent sans » religion, et leurs enfants deviennent de très-bons brigands avec le » temps, à moins qu'on ne les envoie noyer, ou dans les pays élran- » gers, par des gens de sac et de corde, qui commencent ainsi à de- » venir nos compagnons. On dresse des laquais et des receveurs à toui » faire Enfin c'est la meilleure école que nous ayons* Car, quand
DU UVBB TROlSitas. LIXZV»
» les tlornesliques ont vécu quelque temps dans ces châteaux , il n'est » point de meilleurs brigands; ils ne craignent ni Dieu ni diable; ils » savent mentir, jurer, maugréer cl blasphémer ; ils ont appris à pail- • » larder, à jouer, à filouter, d'une manière que dans peu ils dcvien-
> nent nos maîtres. Partoal où il y a des seigneurs, nous trouvons de » bnvM compagnons et très-peu ailleurs. Si nous mentons , au lieu » d'être roués, nous voulons être brdiés tout Tifs. »
Ministres. Religion. Eglise. . Dans ces châteaux, où nous allons » travailler quelquefois , nous entendons des railleries mordantes sur » les ministres et sur leurs prédications. On n'oublie rien de ce qui » peut les faire haïr et mépriser par les domestiques. On les décrie, » on les traverse , on les persécute. On en fait des contes ridicules. » Des plus gens de bien d'entre eux passent pour les plus méchants; » et les plus lâches sont applaudis et chéris. La noblesse surtout les » vilipende et les maltraite ; elle traverse môme ceux qui les liono-
> renl et les fréquentent. Ces gros messieurs les appellent pédants, » diables de prêtres, etc. On les traite de bourrus , de sols, de ri- B dicules et de demi-fols. Cela nous fait croire que la religion n'est
» peut-être qu'une invention des hommes ; et ce qui nous le confirme, ' B c'est que les gens de lettres sont les plus madrés trompeurs et les
> plus fms filous».
L'auteur revient à plusieurs reprises sur le peu d loflueoce et de popolaritë du clergé parmi les hautes classes ; ce sujet lui tieol évidemment fort à cœur, il u'en parle jamais qu'avec amertume et partialité. IL n'épargne pas même les séparata-
listes, les piétistes comme on les appelait alors, et ne redoute
pas moins les sectaires , on le voit, que les impies.
« On devrait bien laisser en repos les piétistes ! » s'écrie-t-il d'un ton moqueur et avec sa verve bourrue. Ce sont de braves gens , fort » raisonnables , qui ont en vue d'annéantir les charges qui nous sont » si contraires : ils décrient les ministres , nos grands ennemis , afin » qu'on n'aille plus à ces prêches incommodes qui nous épouvantent. » Il vaudrait bien mieux tenir des assemblées particulières dans les » maisons , pour y faire ce qu'on voudrait, chacun à sa mode et à sa
> croyance : les larrons feraient bande à part, les brigands à part, et » ainsi des aulres. Par ce moyen , peu-à-peu cette religion qui nous » géne , s'éteindrait, et nous viendrions à bout de nos maîtres. Il fau- » drait commencer par obliger les ministres à garder le cabinet, ren- » fermer ainsi les guets de la maison , afin qu'ils ne missent point le
> nez Uans les affaires civiles. Ho! qu'il est doux de vivre chacun à
LXIJLVIII ÉCLAIBCMSBMEHVS
» M» aise MM craindra la eaaiiire de été ineoainodet ! C«tt one
> iKMMia afiair* qn'ila nWnl plos deflMBdcrjiMlice quand on les nal-
> mène, 'parce qu'on leur donne too|oart tort, qu'on les traite de » chicaneort dès qu'ils penaent seulement i se plaindre : cela nous est » d'un grand soeoura ».
Au lieu d'un ministre si c'eût été , je suppose , un avocat, qui prît la défense ironique de nos bandits, il est à croire que parmi ces portrait» de seigneurs libertins, de juges iniques, de fripoDS cooaidérési d^bomicides latents i d'exacteurs sans loi et saoa ooDacieoce i de • braves voleurs • eo un mot, celui du pasteur mondain n*aurait pas dië oublié ! Mais il est encore possible à présent de remplir cette lacune et de compléter ainsi} par un tableau de la même couleur, la collection de ligures que notre puritain humoriste jugeait dignes d'urner les cavernes des brigands et leurs retraites dans les bois. Nous iravous pour cela qu'à donner la parole à l'un de ces piélistes si rudement coudoyés en passant par le premier orateur. Dans un sens général on désignait alors par le nom de piélistes, comme aujourd'hui par le nom de méthodistes , tous ceux qui , pour obéir & diverses vues reli^euses | se séparaient du train habituel du monde ou de Téglise établie. Du reste , à considérer ses opinions particulières , le nouveau personnage qui entre en scène , appartenait aux anabaptistes : alors cruellement persécutés, il publia pour leur défense trois mémoires d'un stj^le inculte, souvent grotesque, mais pleins de traits curieux et naïvement hardis, ils forment un petit volume y rarissime^ y dont il vaudrait la peine de donner de plus longs extraits. L'auteur i parfaitement inconnu je crois, est un homme simple, illettré, ayant pourtant fait ses classes, elïleuré l'Académie, et voyagé'; mais il méprise toute science
' Lettre mitêiife eicrite à Leurt Exeelleneet de Berne en Suûge par un de leun sifjets, (Nioolss-Saninel de Traytorrens, nom qui est encore celui de plus d'une fimille dans le pays.) - Ci-dessus, p. 1 170.
* « J'ai moi-même été, dès ma tendre jeunesse jusqu'à l'âge de » qninse sus , dans ces collégss , et puis dire d'y avoir vu souvent
> parmi les écoliers mes camarades des choses abominables avec » mille fripomieriss , jeux et débauches , et de m'être même malheu-