‹ Le cantonneierChapitre 3 sur 8 · K CANTONiVIEK QQ · texte numérisé non relu

K CANTONiVIEK QQ

— Hélas, oui, monsieur,

- Pour votre mari, surtout. Si le notaire /ait guéri, il aurait pu expliquer comment le ilbury s'est trouvé sur la voie ferrée, et peul-

re l'innocence de votre mari ressortirait-elle ae là.

- Et maintenant, monsieur, mon pauvre fils ^j sera-t il condamné ? s'écria l'aveugle.

- Je ne le sais pas, femme. L'affaire fait tantde bruit que le Procureur du Roi a voulu la réserver pour lui-même. Je suis son substitut ; vous me connaissez bien ; c'est moi qui, le jour de 1 accident, ai tâché de vous consoler, vous et vos enfants.

/ ~^'' ^^"*' "^^'^ bon monsieur, que Dieu /ous en récompense ! Ah ! vous êtes de la jus-

, ce! N'y a-t-il donc aucun moyen de me faire ^oir mon malheureux mari ? Ayez pitié de nous. - J'allais justement à Bolderhout, femme

et je venais vous apprendre que vous pouvez

visiter votre mari dans sa prison.

Marie-Jeanne le regarda fixement avec incre-jj^ dulité, mais toute prête à laisser éclater sa joie/^^ si cette bonne nouvelle était confirmée. '^^^

— Nous pourrons aller le voir... dans sa pr^ ^ son? balbutia-t- elle. >trt;

— Sans doute, femme. Allez à la prison, e^ > on vous introduira auprès de lui. J'ai parlé au ^ directeur, et le concierge a reçu Tordre de vous recevoir avec bienveillance. ^

Marie-Jeanne, ses enfants et la vieille mère ^g se mirent a pousser des cris de joie, à s'embras- ^q r ser, à se serrer dans les bras les uns des autres, et à adresser au ciel leurs vives actions de grâce. Ils allaient donc revoir leur fils, leur mari, leur père^ Tembrasser, lui prodiguer leurs caresses, lui exprimer leur amour et verser dans ) son cœur les plus douces consolations.

Ils comblèrent le substitut de bénédictions, e' ,] rappelèrent leur bienfaiteur, leur sauveur, leur y bon ange. e^A]

— Monsieur, pardonnez à une épouse affligée,

prit-elle après un moment de silence. Nous ^ouvons rendre visite à mon mari! Quel jour? i quelle heure, s'il vous plaît?

— Aujourd'hui même, tout de suite, si vous voulez.

— Ah î fasse Dieu que nous le trouvions en bonne santé !

— Il se porte bien, ma bonne femme.

— L*avez-vous vu, monsieur?

— Oui, ce matin.

— Ma mère, mes enfants, ce monsieur a vu Jean ce matin ! Il est bien portant ! Ah ! quelle bonne nouvelle ! Quel bonheur, quel bonheur !

Pendant ce temps le substitut avait tiré son portefeuille, et se mit à écrire quelques mots au crayon. Puis tendit une carte à Marie- Jeanne en lui disant :

— Savéz-vous où est la prison?

— Oui, monsieur, je suis née dans la ville et j'y ai demeuré longtemps.

— Eh bien, vous sonnez à la porte, et vous

i02 LE CANTONNIER 1

montrez cette carte à Thomme qui viendra voi ouvrir. Il appellera immédiatement d'autre^ employés qui vous conduiront auprès de votre <^ mari. Consolez-vous donc, et espérez que Jearj^^ Verhelst, s'il est innocent comme je suis porté ^ à le croire, sera acquitté par le tribunal. *'\

Il fit signe à sa voiture de s'approcher et y remonta. Puis, pour se dérober aux témoignages dé reconnaissance dont on l'accablait, il fit un signe de la main à ces pauvres gens, et cria à son cocher :

— Fouettez vos chevaux ! à Bolderhout au grand trot ! Descendez-moi au château de madame Van der Henvel.

Il resta longtemps pensif. Probablement il réfléchissait aux procédés de la justice, qui, pour frapper les coupables, font souvent souffrir des innocents. Il sentait grandir de plus en plus dans son esprit la conviction que Jean Verhelst disait la vérité et qu'il avait réellement fermé les barrières... Mais qui pouvait le prouver? îl

n'existait pas d'autres témoins que les victimes elles-mêmes. Le cocher était mort sur le coup, et peut-être le notaire avait-il succombé également. Dans ces tristes conjectures il pouvait bien arriver que le pauvre cantonnier, innocent ou coupable, fût condamné par le tribunal.

Cette idée Taffligea ; son visage s'assombrit, et un profond soupir souleva sa poitrine.

Bientôt cependant il secoua la tèle^et un souire légèrement railleur vint se jouer sur ses I lèvres.

— Un substitut qui s'attendrit sur le sort d'un rn^Y^venu! murmura-t-il ! Si l'on devait s'en rapcrter à la croyance générale^ nous serions com- Henant insensibles à ces sortes de choses; mais i y as! ne sommes-nous pas restes hommes, dans \i Vs pénibles fonctions? Ah! souvent notre sé- \ \ ^re devoir est bien douloureux à remplir!... ne sais pas pourquoi je me sens une si grande ipathie I our ce garde... Sa vieille mèreaveu- \ : ses petits enfants, son courageux dévoue-

i04 LE CANTONNIER

ment, peut-être? Quoi qu'il en soit, il me semble que j'apprendrais son acquittement avec plaisir. Mais tout annonce que...

Un tilbury parut au détour de la route. Le substitut salua et fit un signe à la personne qui était assise dans ce cabriolet.

Les deux voitures s'arrêtèrent.

— Bonjour, monsieur le bourgmestre, dit le substitut. Et le notaire? Vit-il encore?

— Certainement, monsieur le substitut, répon dit l'autre ; et il va mieux depuis ce matin.

— Mieux?

— Oui, beaucoup mieux.

— A-t-il repris connaissance? -j

— Sans doute, car il a déjà parlé, etreconisa femme et ses enfants. j

— Dieu soit loué! nous allons donc sav( comment l'accident est arrivé. Bourgmestre, i i lui a-t-on pas demandé d'explications à ce ç jet? / '«

— Je ne pourrais pas vous le dire. ^ •

loi

LE CANTONNIER lOS

— Ah! Je le saurai tout-à-l'heure!... Bon voyage, monsieur le bourgmestre.

Les deux voitures reprirent leur course interrompue.

— Tout droit à la maison du notaire Vereecken, ordonna le substitut à son cocher.

Une demi-heure après, il descendait devant la belle maison du notaire, et demandait au domestique qui vint lui ouvrir la porte s'il ne pourrait point parler à M. Frédéric.

I Le substitut devait être bien connu chez le ! notaire, peut-être était-il un ami de la maison, car le domestique, sans autre cérémonie, le conluisil au jardin, et lui dit :

\ — Là-bas^ sous ce frêne, vous trouverez \ li. Frédéric, du moins il était assis là sur un Danc, il n'y a pas cinq minutes.

I En effet, lorsque le substitut fut arrivé au bout d'un sentier qui serpentait à travers le jar- I din, il vit le fils aîné du notaire assis à l'ombre, j sous les branches pendantes d'un frêne.

Le jeune homme paraissait plongé dans s

réflexioQS. Mais il se leva dès qu'il entendit un

t bruit de pas qui s'approchaient. Il tendit la main

^ e au substitut en souriant d'un air aimable, et

s'écria joyeusement :

— Bonjour, monsieur Masmans ; il y a de

bonnes nouvelles aujourd'hui. i

— On m'a donc dit la vérité ! Votre père va •

mieux !

— Beaucoup mieux, Dieu soit loué! Il guérira, dit le docteur.... Yenez^ monsieur le substitut, asseyez-vous à l'ombre près de moi, nous pourrons causer à notre aise. Mon père dort main- / tenant.

Le substitut prit place sur le banc à côté du jeune homme, et demanda : \C '

— On m'a raconté qu'hier au soir un prêtre a été appelé en toute hâte auprès de votre père. \ C'était donc un faux bruit.

— Non pas. Depuis cet affreux malheur^ mon père était resté sans mouvement. Le docteur

croyait qu'il avait été blessé au cerveau, et qu'il s'éteindrait doucement sans avoir secoué son lourd sommeil. Mais hier au soir mou père parut s'éveiller tout-àcoup. II regarda autour de lui et nous considéra avec élonnement, comme une personne qui reprend possession d'elle-même. Le docteur parla d'une crise suprême et fit appeler le curé. Nous quittâmes la chambre. Longtemps après il nous fut permis de nous rapprocher du lit du malade. Mon père avait les yeux ouverts, et quoique son regard fût encore incertain et même hagard, on y voyait luire de temps en temps quelque chose comme une éiincdle d'intelligence. Enfin il commença h murmurer des paroles confuses et presque inintelligibles ; il me sembla même qu'il bégayait mon nom.' Mais le docteur nous avait défendu de parler ou Ide laire le moindre bruit. Nous remarquions bien que mon père avait encore la tête lourde et .l'esprit assoupi. Aussi, vers le milieu de lanuii, U 1 tomba dans uu profond sommeil qui dure en-

JQ3 I.E CANTONNIER

core. Le docteur a veillé longtemps auprès de son lit, et nous a dit, avec une grande joie, que c'est le premier sommeil naturel que goûte mon père depuis l'accident. 11 nous a assuré qu'à son réveil il aura l'esprit beaucoup plus clair, et qu'il nous reconnaîtra probablement tous.

Ainsi votre père n'a pas encore parle distinctement ? demanda le substitut d'un air pensif. Et vous n'avez encore pu lui adresser aucune

question?

Quelle question pourrais-je lui faire? et de

quel air singulier vous me dites cela !

Ab I songez-y Frédéric, il est le seul témoin - encore vivant de l'accident du chemin de fer. Lui seul peut expliquer comment cela est ar- ^

rivé. . i

Mais, mon cher substitut, c'est clair comm^

le jour! s'écria le jeune homme. Le cantonnie, ^ a négligé de fermer les barrières.

- Cela n'est pas certain.

Comment, pas certain?

— Réfléchissez^ Frédéric, qu'il s'agit ici de jioimeur et de la liberté d'un pauvre père de iinille. Il ne faut pas juger sans avoir des

A'euves positives.

Cette observation parut causer quelque étonlement au jeune homme et même le blesser ; car i répliqua avec un peu d'aigreur :

— Quoi? vous un magistrat.^ vous défendez 'employé coupable qui a commis un homicide

ar sa négligence : qui a mis mon père au bord

ela tombe, et qui l'a fait souffrir pendant huit

purs comme un martyr ?

— Je ne le défends pas, mais je ne suis pas

Convaincu de sa culpabilité.

1 — S'il avait fermé les barrières, comme il le brétend, comment l'accident aurait-il pu arriver? j — Et si quelqu'autre les avait ouvertes? iL y — Cela n'est pas possible, monsieur le substitut. Le cantonnier est obhgé de fermer les barrières quelques minutes seulement avant le passage du train. Il faisait un temps épouvan-

110 LE CANTOXMEK

table ; il tonnait et il grêlait comme si lemonc allait périr. Tout le monde se tenait à l'abri av efifroi. Qui donc aurait, pour son plaisir, défié Y rage afin d'allerouvrir lesbarrières?JeanVerhe^o ^ n'avait pas un seul ennemi. Avant l'accident, i était estimé et aimé de tout le monde. Non, noc il est coupable'. La peur du mauvais temps Vi fait rester dans son wagon, et par sa lâche iner tie il a fait périr notre cocher, et blessé mortel lement mon père.

— Espérons, Frédéric, que votre père guérira Lui seul peut prononcer sur le sort du pauvr cantonnier.

— Mais, monsieur Masmans, mon père ne pourra rien dire, sinon que les barrières étaient ouvertes. Vous devez bien le comprendre. San; cela notre cocher n'aurait pas pu conduire 1 tilbury sur la voie. Je suis bien sur que les juge! condamneront Tinfidèle cantonnier.

— Peut-être! Faute de témoins le doute subsiste toujours.

— Ah! Je voudrais bien voir qu'on laissât impunie une si coupable conduite ! Et pour être bien certain qu'on suivra Tafifaire comme il convient, je veux me porter partie civile et Prendre un avocat renommé pour demander /engeance contre Tauteur de cette sanglante i^atastrophe.

I — A votre place je ne ferais pas cela, Frédé-

|:ic, dit le substitut en secouant gravement la

'fête. Si les juges acquittent le cantonnier, ce sera

probablement parce que sa culpabilité ne leur

paraîtra pas suffisamment démontrée. L'idée que

vous pourriez faire condamner un innocent ne

ivous effraye-t-elle pas?

, — Mais je me tiens pour convaincu qu'il avait

laissé les barrières ouvertes !

^ ~ Ayez du moins pitié de sa pauvre vieille

mère aveugle et de ses malheureux petits enfants !

Ah ! si vous aviez vu, comme moi, ces pauvres

gens pleurant, gémissant, désespérés...

— Je les ai vus, monsieur le substitut, et en

secret j'ai pu retenir Texpression d'une certaine^ pitié pour sa famille innocente, et surtout pour son fils Alexandre, un enfant intelligent et bon ' que nous aimions tous. Mais n'ai-je pas à rem-^ ^î plir un devoir sacré envers mon père , envers notrf - , domestique tué, envers la société tout entière *P Laisserait- on impunie une négligence aussf* meurtrière, et contribuerait-on, par une indulgence intempestive, à multiplier les accidents del i chemin de fer ? ;

Il fut interrompu dans son argumentation par ! l'arrivée d'un domestique qui vint lui dire avec | un air de satisfaction : ',

— Monsieur Frédéric, M. votre père est éveillé. Il va, dieu, merci beaucoup mieux! Il vous cher-

che des yeux et prononce votre nom à voix i; | basse.

— Dieu soit loué ! s'écria joyeusement le jeune homme. Je viens, je viens!... Monsieur le substitut, vous comprenez, n'est-ce pas? Il faut que je vous quitte.

— Puis -je attendre ici de bonnes nouvelles? demanda le jeune magistrat. Oh! Je suis heu-

/ baux plus que je ne puis le dire, à Fidée que votre père est sauvé !

— Restez, restez^ dit Frédéric, mais ne v^ous impatientez pas ; je viendrai moimême vous rendre compte de l'état de mon père.

En achevant ces mots il disparut derrière la charmille.

Le substitut se promena assez longtemps seul lans le jardin.

Enfin il vit revenir Frédéric qui lui fit signe ie loin dès qu'il l'aperçut.

— Eh bien, comment se trouve votre père? 'emanda-t-il dès qu'ils se furent rejoints.

— Aussi bien que possible, répondit le jeune xiomme, il a par moments presque toute sa connaissance.

— Et vous ne lui avez pas parlé de l'accident?

— Non, je n'ai pas osé. Cela pourrait Tagiter trop fortement, si nous lui faisions connaître / Thorrible fin de notre cocher. ' *

— Mais il n'est pas nécessaire de la lui ap prendre.

— C'est égal , mon cher substitut, nous avons résolu de né rien risquer avant l'arrivée du mé^ decin. J'ai dit à mon père que vous étiez venu demander de ses nouvelles, et que vous voui^ promeniez dans le jardin en attendant. Il m' semblé qu'il éprouvait le désir de vous voir.Vou lez-vous me suivre? ri^

— Sans doute, sans doute, s'écria le substitu| avec un empressement qu'il ne chercha pas i dissimuler.

— Mais ne lui rappellerez-vous pas lemalheu dont il a été victime ? ^

— Non ; à moins qu'il ne m'en parle lui-même..

On ne peut pas savoir.

^ — Venez do nc^ substitut^ je vais vosis conduire auprès de lui.

à Lorsqu'ils ouvrirent la porte de la chambre glu malade, ou leur fit signe qu'il fallait garder 1 e silence.

Madame Vereecken était assise à une certaine llistance du lit avec une garde-malade. Le no- Ijîire était couché sur le dos. Il tenait les yeux etuverts, et son regard fixe et vitreux se dirigeait t^rs le plafond. Il paraissait encore sous Tinq uence d'une sorte d'égarement que traversait e.omme un point lumineux une perception vague ie son état, c Frédéric s'approcha de lui, et lui dit en bais-

' sant la voix :

— Mon père, voici M. Masmans, noire ami, qui vient vous voir.

Le malade sembla d'abord ne pas avoir en-

I tendu. Mais, comme si son esprit s'éveillait peu

r à peu, la lumière et la vie revinrent dans son regard. Il tourna légèrement la tête sur le côté, regarda le substitut d'abord d'un air interroga-

^, teur, puis avec un sourire presqu'imperceptible,

et essaya même de lever la maia vers liii<

— Bonjour, substitut, murmura-t-il. Ah! qu.,., j'ai été malade 1 et comme cela a duré longtemps.

— Ea effet, notaire, vous avez été gravemen malade, et vous avez sans doute terriblemeD; souffert, répondit le substitut; mais Dieu merci c'est fini maintenant. Vous allez guérir. Encorjl/ quelques jours, et vous vous promènerez dang(\; votre jardin, aux rayons d'un soleil bienfat sant.

A cette consolante prédiction, le notaire souriJ|| de nouveau ; mais en même temps une impres-^ sion pénible se peignit sur son visage. Il porta sa main tremblante au côté gauche de sa tête, et dit en soupirant :

— Ce n'est pas encore fini. J'ai mal là ; ma tête a été brisée. J'ai reçu un coup. . . un coup terrible... Où... Comment?...

Sa femme et ses enfants tremblaient de crainte que ce terrible souvenir ne se réveillât tout-

à coup en lui. Le substitut n'^to-.

^on cœur battait •i,!''''"""^'"^"^ "^" ' " attendait et écoutait

«ne attention soutenue. '"^'^

I^e malade se tut et rea-arda ^.

i'air. Mais on voyait f7 "'"'''" ^'^

^^^ voyait larilerrjpnf A P' i . .

lier de ses yeui «„ , ' "='"' ^'"8"-

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«»•« faisai, des eJJ „ " '°°'""' ^'

cerveau. '^ '' ™"' "'"i' <l»"s son

-t::ir:j:f^""'^» »--'»-. e

-Où est Joseph, le cocher?

Tous les assistants nâlirpnt - .

inattendue. ^ ''"'^ «ï^e^tion

Frédéric s'approcha vivement m ■ ton au'ii <,'.». , vivement et repondit d'un ' ^ '^ '^"^^'^^ ^'« rendre inditTérent ~ -Le cocher est dans l'écurie n.' ' , chevaux, mon père. '^^"^^^ Pr^s de .os

lad! " '"' '^ "'^^^^^^' ^— la le ...

— Le renvoyer ?

— Je ne veux plus qu'il reparaisse devant moi,

— C'est bien, mon père, je le lui dirai.

— Pourquoi donc étes-vous fâché contre votre cocher? demanda le substitut avec une intention

secrète.

— Il est la cause de ma maladie, dit le notaire avec plus de force et de vivacité. Ah! je me souviens maintenant : le tonnerre, la grêle, le train express...

— Votre domestique a ouvert les barrières? demanda le substitut.

— Oui, il les a ouvertes.

— Avec votre consentement?

— Je le lui avais défendu ; il avait bu ; il faisait un temps épouvantable.

— Votre domestique est donc descendu pour ouvrir les barrières !

— Hélas, oui, malgré mes cris.

— Et vous êtes certain que les barrières étaient bien fermées?

— Très-certain.

Le substitut s'approcha de Frédéric, et lui dit à demi-voix.

— Vous l'avez entendu, n'est-ce pas? Jean Verhelst est innocent. Permettez-moi maintenant d'aller remplir un devoir d'humanité et de justice. Je vous quitte, doublement réjoui de la guérison du bon monsieur Vereecken, et de la délivrance d^'un honnête homme.

Frédéric demeurait tout stupéfait de cette révélation inattendue. Il tenait les yeux baissés, et ne répondit que par un hochement de tète.

Le substitut sortit de Tappartement après avoir salué tout le monde en silence, et descendit rapidement Tescalier ; mais Frédéric courut après lui, l'arrêta dans le vestibule, lui prit la main, Tentraîna dans im salon, et lui dit les larmes aux yeux :

— Mon cher ami, au fond de votre cœur vous m'accusez de méchancelé, n'est-ce pas? En effet je suis en grande partie la cause de tout ce que

le pauvre Jean Verhel?t et sa malheureuse famille ont souffert. J'ai excité la population contre lui, j'ai provoqué son incarcération^ je lui ai fait enlever sa place de cantonnier. Et cependant avant l'accidentj 'avais beaucoup d'estime pour lui, etje ne lui voulais que du bien, àlui et à ses enfants. Je puis trouver une excuse dans la conviction que j'avais do sa culpabilité... et pourtant ma conscience se soulève, pourtant je suis troublé, affligé et confus, et je souhaiterais qu'il me fût possible, à nlmporte quel prix, de réparer le mal que j'ai lait à ces malheureux innocents.

— Que cela ne vous inquiète pas, Frédéric, répondit le substitut. C'est bien facile. Dès que le juge aura connaissance de la déclaration de votre père, il s'empressera de mettre Jean Verhelst en liberté Avec un peu d'argent vous l pourrez l'indemniser du dommage qu'il a souf- i fert et lui faire oublier ses chagrins. Cherchez ^ pour lui un autre emploi, et en attendant mettez-le à l'abri du besoin... Ces gens-là sont d'une

jiature bonne et reconnaissante ; ils vous béni- IjOnt encore comme leur bienfaiteur.

T^. — Ah ! vous me consolez et vous me rendez çpurage! Mais je ne veux par rester inactif. Je f.'ai pas hésité à courir cinq ou six fois à la ville 'pour demander vengeance contre Jean Verhelst. Il était si heureux dans son wagon, le brave homme, il a des goûts si simples! S'il ne peut pas obtenir qu'on lui rende son emploi à Bolderhout, il le regrettera longtemps, quelle que soit la place qu'on parvienne à lui procurer.

— Vous rentrez en ville?

— Naturellement.

— Tout de suite?

— Sans retard, Frédéric. Je me rends au calinet du juge d'instruction pour obtenir une orionnance d'élargissement en faveur de Jean

fVerhelst. Malheureusement le juge sera h sa îlmaison de campagne. Elle est située de l'autre côté de la ville, hors du faubourg. Mais je me [lâterai.

— Eh bien, mon cher substitut, il y a place

dans votre voiture : je ferai une partie du chemii '

avec vous. Vous me descendrez à la station d

chemin de fer. Je veux aller demander au direr

tenr le rétablissement de Jean Verhelst dans soi.

poste de garde-barrière. îl est l'ami de mon père, ^

et îl ne me refusera pas. ]

— Mais le nouveau cantonnier.

— Bah! dussions-nous Tentretenir pendant des années, jusqu'à ce qu'il ait trouvé une autre place ; qu'est-ce que ce léger sacrifice e comparaison de tout ce que ces pauvres innocei îts ont souffert à cause de moi...

— C'est vrai^ Frédéric. Ce que vous dites-lkV part d'un noble cœur.

— Voici mon projet, mon ami. Vous me don nerez un mot pour entrer à la prison. Je me hâterai ; et si je puis être le premier à annoncer; cette bonne nouvelle à Jean Verhelst, j'en sera^ bien heureux. Pendant ce temps-là vous irez che le juge d'instruction et vous viendrez à laprisoil I

avec l'ordre de mise en liberté. Si vous ne m'y

^ trouvez pas, attendez-moi ; car je veux prendre

part à la délivrance de la victime de ma fatale

erreur. Maintenant, je vous prie, hâtez-vous de

faire atteler la voiture, et revenez me chercher

ici. J'aurai pris alors les précautions nécessaires

j pour pouvoir m'absenter pendant quelques

1 lieures.

En parlant ainsi, il reconduisit le substitut à ^ ravers le jardin jusqu'à la grille.

En revenant il rencontra le jardinier et lui dit javec une sorte d'enthousiasme.

, — Jacques, mon garçon, ce que je vais vous pire vous fera grand plaisir. Jean Verhelst était un de vos bons amis, et vous n'avez jamais vou- [u croire qu'il fût la cause de l'accident sur le ti-hemin de fer...

— Je ne le crois pas encore, monsieur, répondit le jardinier.

~ Eh bien, vous aviez raison : mon père a arlé. C'est Joseph, le cocher, qui a ouvert les

barrières. Il avait trop bu, et il n'a pas voulu écouter mon père cjuile lui défendait.

— Hourra! Hourra! vive Jean Verhelst! s'écria le jardinier en jetant son bonnet en l'air pour manifester sa joie. - '^

— Restez tranquille et écoutez-moi, dit Fré- j déric. Les gens de Bolderhout ont fait mille af- \i fronts à Jean Verhelst. Il reviendra ici demain. Courez faire le tour du village, et publier partou' son innocence, pour qu'il soit accueilli comm: il le mérite.

- Monsieur, monsieur, me permettez-vous^ de faire à ma guise? demanda le jardinier.

— Oui, je désire que l'on fasse oublier à Jeacj Verhelst son malheur.

— Et si cela devait coûter quelques francs, monsieur, les paierez- vous?

— Il ne faut pas regarder à cette bagatelle ;\ je vous donne carte blanche.

— Ah! ah! iVlorsnous allons nous en donner vous verrez, monsieur Frédéric, f i

ft — Je m'en rapporte à vous, Jacques, puisque '^^ trous êtes son ami.

— Hourra, hourra, vive Jean Verhelst!

Et^ agitant ses mains au-dessus de sa tête, Jacques s'élança hors du jardin en poussant des exclamations joyeuses.

Il était au moins onze heures du matin lorsque Marie-Jeanne, traînant avec elle ses petits enfants et sa belle-mère aveugle, entra dans les rues de J^

la ville.

^s Ils marchaient depuis le lever du soleil ; la

sueur perlait sur lours fronts ; ils avaient la |

figure empourprée par l'animation de la mar-jM*.

che ; mais, malgré leur fatigue ils paraissaient I

joyeux, et une étincelle d'espérance brillait danst ,

leurs regards.

Même Taspect des sombres murailles de la^

prison séculaire, les grilles de fer aux fenêtres

du rez-de-chaussée, les meurtrières de la façade,

rien de ce qui, une heure auparavant, les aurait

yfait frissonner, ne pouvait diminuer ce contentement intérieur. Une seule idée les absorbait complètement ; encore quelques minutes, et ils allaient revoir un père, un époux, un fils chéri, 3t l'accabler de caresses.

Forte du laissez-passer que le substitut lui

avait remis, Marie- Jeanne sonna sans hésitau

^ion.

La porte s*ouvrit à moitié.

— Que voulez-vous? demanda le portier, d'une voix rude et en regardant la famille pauvre avec

^néflance.

Mais dès qu'il eut vu le laissez-passer, il ouvrit

a porte toute grande, et dit avec la même briè-

veié :

— Entrez. Là, dans cette salle, et attendez.

y Ils entrèrent dans la pièce indiquée. Leur j cœur battait violemment, car ils croyaient que le / portier était allé chercher le prisonnier. Les enfants et la vieille mère tendaient même déjà machinalement les bras pour Fembrasser,

Ils entendirent bientôt un cliquetis de clefs ; un autre employé parut sur le seuil. i.; ■

— Qui de vous est la femme du nommé Jean f" Verhelst? demanda-t-il. .

— C'est moi, monsieur, pour vous servir, répondit Marie- Jeanne. 1

— J'ai Tordre de vous conduire auprès de votr^ mari. Suivez-moi.

— Venez^ mes enfants, venez grand'mère, s'écria Marie- Jeanne. Nous allons voir...

— Oh ! oh ! cela ne va pas ainsi, interrompit le porte-clefs en les retenant par le bras. Vou seule, femme Verhelst, vous pouvez me su vre.

— Et mes pauvres enfants, ô ciel?

— Ils attendront dans cette pièce jusqu'à ce que vous reveniez.

— Et moi, sa mère aveugle? ayez pitié de mojfi pour l'amour de Dieu ! l

— Mon ordre est précis, il ne porte qu'ui» | seul nom. Cessez ces plaintes inutiles. m l

J Tous alors consternés et tremblants, courbè- 'ent la tête devant la froide impassibilité de cet ^lomme.

Marie-Jeanne la première surmonta ses impressions et, joignant ses mains suppliantes :

— Ah! mon ami, dit-elle, vous êtes pourtant un chrétien aussi. Pensez donc, ce pauvre Jean Verhelst ! Il saurait que sa pauvre vieille mère aveugle et ses petits enfants, qu'il aime tant, sont là tout près de lui, et il ne pourrait pas les embrasser? Mais cela suffirait pour lui briser le cœur. Voyez ces malheureuses petites créatures tout en larmes ! Sa pauvre mère aveugle près de tomber en faiblesse... Soyez miséricordieux : le ciel vous récompensera.

— Pitié! oh! pitié! s'écria la grand'mère.

i Mais ils eurent beau prier et supplier, le porte-

(clefs demeura froid et inflexible. Il avait reçu

l^ordre de conduire la femme Verhelst auprès de

son mari, et sous aucun prétexte il ne pouvait

ni ne voulait outrepasser cet ordre.

— Ma mère, mes chers enfants, ne pleure, i pas, dit Marie-Jeanne d'une voix étranglée. Notre sort est cruel , mais il était pire encore ce matin, et nous devons nous soumettre à la volonté du Seigneur. Je vais auprès de votre père, de votre fils. Je Tembrasserai pour vous tous, je le consolerai en votre nom, et je vous rapporterai fidèlement ses douces paroles. Je ne puis pas le faire attendre plus longtemps, le pauvre prisonnier ! Prenez courage et tenez-vous fermes. Alexandre, veille bien sur la petite Barbe jusqu'à mon retour.

Elle mit l'enfant sur les bras de son fils, et s'écria avec une sorte d'effusion fiévreuse, en s'élancant dans le sombre couloir :

— Allons, monsieur, allons, je vous suis. Ils avaient déjà marché quelque temps dans

les corridors de la prison, lorsque le porte clefi lui dit avec compassion :

— Ainsi, vous êtes la femme de Jean Verheist,' le garde-barrière, qui a causé la mort de deux

rsonnes en négligeant de remplir son devoir? V: — Oh! monsieur, cela n'est pas vrai. Soyez Brtain qu'il n a rien à se reprocher.

— Naturellement, vous ne pouvez pas parler . . xiutrement. Je plains votre sort^ femme. Qu'allezvous faire avec vos pauvres enfants et votre mère aveugle?

\ — Mais vous supposez donc que mon mari sera condamné?

— N'en doutez pas, femme. Tâchez de vous !\ accoutumer à cette triste pensée, et vous serez

' rappée moins cruellement, quand vous enten ^Irez prononcer sa condamnation.

Marie-Jeanne, consternée et profondément lessée allait se répandre en plaintes amères coure l'injustice des hommes, lorsqu'elle vit son ' juide mettre la clef dans la serrure d'une petite ()orte noire. Sa douleur avait disparu, ses yeux r)e ranimèrent, on aurait pu entendre les battements de son cœur... Elle poussa un cri étouffé, , mélangé de joie et d'anxiété, en distinguant,

dans la demi-obscurité du cachot, le visage am»'* gri de son mari.

Elle sauta à son cou, et faillit s'évanouir en ] serrant sur sa poitrine, tant son émotion éta? violente.

— Vous avez une demi-heure à rester ensemble, dit le porte-clefs. Je monte la garde devant le guichet, et je viendrai vous chercher cinq minutes avant midi ; telles sont mes instructions.

Le cantonnier tint un moment sa femme serrée dans ses bras sans prononcer une parole. Des larmes coulaient silencieusement de leurs yeux, et lorsqu'enfm ils purent parler, ils ne

trouvèrent pas autre chose à se dire que :

— Ma bonne Marie-Jeanne, ma chère femme

— Jean, mon cher Jean!

Lorsqu'ils eurent exprimé, à mots entrecoupé^

et sans suite, le bonheur qu'ils éprouvaient d^ se revoir après une si cruelle séparation, le dé^^' tenu conduisit sa femme à son banc, s'assit à

; côté d'elle et lui prit les mains dans les siennes.

^jj r — Prenons courage, Marie-Jeanne, dit-il. Nous n'avons qu'une demi-heure devant nous, et il

I nous reste à parler de tant de choses, et de choses si importantes ! Tu me regardes bien

1 1 tristement? Tu me demandes pourquoi j'ai tant ma'gri depuis si peu de jours? C'est parce que je n'avais aucune nouvelle de toi, de ma mère et de nos enfants. Maintenant je suis consolé et

^ je me sens fort. Dis-moi d'abord, je t'en prie, comment les choses se sont passées en mon absence? Ma mère n'est-elle pas tombée malade ? Et les enfants ? Le notaire guérira-t-il.? qui surveille maintenant les barrières?

I — Ta mère et les enfants se portent bien,

^^ répondit Marie-Jeanne avec une certaine hésita-

. v tion. Ton cœur ne te dit-il pas, Jean, qu'ils sont < près de toi ?

-j y — Comment, près de moi? Que veux-tu dire? — Ils attendent dans une pièce près de la porte de la prison, et ils pleurent parce qu'ils

ne peuvent pas te voir. Pauvres enfants ! Pauvresenfants ! ils étaient venus dans Tespoir de t'embrasser, et voilà qu'on ne le leur permet pas !

De nouvelles larmes coulèrent le long de ses joues.

— 0 ciel, mes pauvres enfants, innocentes petites créatures, quel mal ont-elles fait? murmura Jean Verhelst. Mais il maîtrisa bientôt sa douleur et dit d'un ton résolu :

— Marie-Jeanne, étouffons notre chagrin. Le temps s'envole. Vite, dis-moi comment tu t'es tirée d'affaire depuis mon départ. Alors je te parlerai de choses graves.

La femme désolée sembla le comprendre ; car elle secoua la tête comme si elle luttait contre sa douleur, et répondit rapidement.

— Le notaire allait très mal hier au soir. On craignail qu'il ne passât pas la nuit. Grand'mère n'est pas tombée malade. Je lui ai donné du courage, ainsi qu'aux enfants, et je les ai consolés en leur faisant espérer que tu serais ac-

quitté. J'avais moi-même la fièvre de crainte et Âiiède désespoir; mais je comprenais bien ce que ^'pme prescrivait mon devoir de mère, et je feignais d'être forte pour donner de la force aux autres. On a nommé un nouveau garde-barw rière...

— Hélas ! soupira Jean Verhelst, notre cher wagon, notre petit jardin, notre terre, l'école de

^ notre petit Alexandre^ perdus, perdus pour toujours ! Nous étions trop heureux ; cela ne pouvait pas durer... Continue, Marie-Jeanne.

{ — Le nouveau cantonnier est un excellent ' homme ; il voulait nous laisser demeurer dans i le wagon jusqu'au jour de ton jugement ; mais les gens de Bolderhout nous poursuivaient sans j pitié et nous faisaient tant d'affronts, à moi et à j! nos pauvres enfants, que nous avons résolu de i louer une couple de petites chambres en ville.

— Mais, ô ciel, femme, comment les gens de Bolderhout sont-ils devenus tout à coup si mé-

chants et si cruels, eux que je considérais comm^ les meilleures gens du monde ! \

— C'est la faute de M. Frédéric Vereecken. 11 est sur la route du matin au soir, occupé à ameuter tous les habitants du pays, à les exciter contre nous. Tiens, Jean, je ne l'aurais jamais cru, mais M. Frédéric est un méchant homme !

• — Ah ! Marie-Jeanne, murmura le cantonnier, le pauvre jeune homme voit mourir son père. Il s'imagine que je suis la cause de sa mort. Lui qui avait toujours été si bon et si aimable pour nous ! Véritablement, la douleur Tégare ; j'ai pitié de lui.

— Deux amis seulement nous sont restés fidèles dans notre malheur, reprit la femme, et Dieu nous a envoyé un généreux protecteur C'est Jacques, le jardinier du notaire^ le maître d'école de notre petit Alexandre, et le substitut du tribunal. Quel excellent cœur il a, ce substitut ! C'est lui qui m'a donné un laissez-passer pour venir te voir. Je le bénirai jusqu'à ma der-

il,

LE CANTO?JNIER 137

ière heure. 11 t'a consolé aussi dans ta prison, 'est-ce pas?

Jean Yerhelst ne répondit pas. Il avait l'air de rassembler ses forces pour une conversation ' solennelle.

Il reprit la main do Mario-Jeanne et dit avec une gravité do-ice :

— Marie-Jeanne^ je s -ils obligé de t'affliger profondément : mais dos QÇ:Ti?^ tels que nous, impuissants et misérables comme nous sommes, doivent savoir lutter coi-tre le sort cruel, et rester forts jusqu^'à la fin. Jla chère femme, les desseins de Dieu sont impénétrables ; et nous y soumettre avec résignation est tout ce que nous

' pouvons faire. Ecoute donc, calme et recueillie, ce que j'ai à te dire. Il n'y a pas de témoins pour prouver mon innocence : je serai condamné... Ne plenre pas, Marie-Jeanne, cela ne sert de rien. Tu es mère, songe à nos enfants.

— Pauvre Jean, gémi! la femme, toi si bon, si honnête, tu resterais en prison pendant des années?

i38 LE CANTONNIER

— Non, deux ans seulement. L'aumônier qui i, est venu me voir m'a expliqué que telle est la peine prononcée par la loi contre Ttiomicide par ' ^^ imprudence. Deux ans sont bien vite passés! Si

ce n'était le triste sort de nos enfants, htlasl j'attendrais mon jugement avec résignation... n As-tu déjà réfléchi, Marie-Jeanne, à ce tu vas faire pendant ma détention ?

— Je travaillerai tant que mes doigts ne me refuseront pas le service, Jean, et avec l'aide de Dieu...

— Travailler, toi^ mon bon ange? s'écria le cantonnier dont les yeux se mouillèrent d'attendrissement et d'admiration. Travailler! Mais , quand même tu devrais mourir à la peine, tu 7] ne pourrais pas gagner assez pour ton entretien, celui de ma mère et celui de mes enfants. J'y ai pensé jour et nuit. Il faut prendre une résolution courageuse, si cruelle que soit la blessure qu'une impitoyable nécessité doive infliger à ton cœur aimant. Voici donc ce qu'il convient

LE CANTONNIE

ide faire : j'invoquerai Taide du bon

le chef d'atelier de la station se souviendra qu'il

a été autrefois mon meilleur ami. Ma mère

ira dans une hospice jusqu'à ce que j'aie fait mon

temps.

— Ah ! cela est affreux, Jean, ta pauvre mère aveugle dans un hospice.

— Il le faut, Marie- Jeanne. Et ce n'est pas encore là le plus cruel. Tu garderas Alexandre auprès de toi. Mais tu dois porter la petite Barbe

chez ma sœur, à Vilvorde. Elle consentira bien, j

par compassion, à se charger de l'enfant pendant deux ans... Tu pleures, Marie-Jeanne. Je comprends bien que ton cœur se déchire, mais la nécessité est inexorable... Quant à André, il faut le placer chez ton vieil oncle le charron. Alexandre entrera comme apprenti dans le grand atelier de la station, et il ne tardera pas à gagner un peu d'argent... Tu pourras ainsi, sans te rendre malade et sans être réduite à tendre la main, lutter victorieusement contre

Ji4>" LE CANTONNIER

Finjusticë du sort, jusqu'à ce que je revienni»...^-^ Allons, chère femme, sèche tes oleurs, et re-|»f prends un peu de courage. y|

Marie-Jeanne se taisait; elle fondait en larmes, sanglotait tout haut, et paraissait en proie à une fièvre nerveuse. Son mari l'avait prise dans ses bras, et, par ses douces paroles, s'efforçait de la tirer de Fabîme de désespoir où elle était plongée.

— Songe que la nécessité s'impose à nous, murmura-t-il ; sans cela, me résoudrais-je à te torturer comme un bourreau, toi que j'aime et que j'honore comme l'image de la plus grande bonté et de l'amour le plus pur? Tes larmes me font saigner le cœur.

— Ah I Jean, Jean, s'écria-t elle, je crois que je deviens foUe... Laisse-m,oi pleurer, laisse-moi \ sangloter, ou je suffoque. Ne suis je donc pas ^ mère? me séparer ainsi de tous mes enfants? ^ chacun emportera un morceau de mon cœur. " Ne succomberai-je pas? N'en mourrai-je pas?

* mon Dieu, nous avez vous complètement jandonnés? N'y a-t-il plus de pitié au ciel .pour es infortunés tels que nous ?

La porte de la prison s'ouvrit, et le geôlier, qui avait monté la garde devant le guichet, entra dans la celliile.

— La demi-heure est écoulée, dit-il. Venez, femme, suivez-moi sans retard.

Marie-Jeanne poussa un cri perçant.

— Le quitter, le quitter? s'écria-t-elle à demi folle. Non, non, arrachez-moi les bras, mettezmoi en pièces. Je ne tiens plus à rien ; j'implore la mort comme un suprême bienfait.

Le guichetier lai prit le bras, et, tout en s'e (forçant de l'emmener, il dit tout bas à l'oreille du cantonnier :

— Soyez raisonnable, mon ami, et aidez-moi. 'Il n'y a rien à y faire, m.es ordres sont formels.

Jean Verhelst poussa une sourde exclamation \ei laissa retomber sa tête sur ses mains, comme anéanti. Avoir recours à la violence pour éloi-

142 LE CANTONNIER i

gner de lui sa malheureuse femme, hélas '^^ n'en avait pas la force. .^3

Marie-Jeanne lutta un instant contre le port clefs ; mais enfin, obéissant aux prières de sa yj mari, elle ce.'^sa toute résistance, et murmura :

— Emmenez-moi ; tout m'est indifférent... Mais en ce moment même apparut tout à coup

sur le seuil de la porte un personnage dont l'aspect fit reculer Marie- Jeanne, qui s'écria en se détournant avec horreur : i

— Lui ! M. Frédéric ! notre persécuteur, notre bourreau !

Le jeune monsieur Vereecken s'approcha, ety se tournant vers le prisonnier, il lui dit d'un voix profondément émue :

— Verhelst, vous avez le droit de me hair | je vous ai fait beaucoup de mal, je le sais ; mais accordez-moi votre pardon, car je viens vous rendre l'honneur et la liberté. .,

Le cantonnier et sa femme le regardèren^t avec stupeur. Devaient-ils en croire leurt

illes ? Ils tremblaient, pâles d'anxiété et d'es- Je gérance.

— Mon père guérira, reprit Frédéric. Il a parlé et il a attesté votre innocence. Notre cocher avait, malgré la défense de mon père, ouvert les barrières. En ce moment M. le substitut est chez le juge d'instruction afin de lui demander pour vous une ordonnance de mise en liberté. Ne doutez plus : aujourd'hui même vous quitterez la prison.

Alors seulement le cantonnier et sa femme

* tombèrent dans les bras l'un de Tautre avec une

joie folle, bénissant le saint nom du Seigneur

qui, dans sa bonté miséricordieuse, avait eu

pitié d'eux au moment même où ils avaient perdu

leur dernière espérance.

— Veuillez m'écouter maintenant, dit le jeune Vereecken. Recouvrer l'honneur et la liberté vous semble le bonheur suprême. Ce n'est pas assez pour moi-. J'ai mal agi envers vous, parce que je vous^ croyais coupable; mais maintenan

je veux, autant que possible, réparer le mal^s' , le dommage que vous avez souffert par ma ((; faute. Que votre sort à venir ne vous inquiète plus. Je me suis déjà rendu auprès du directeur du chemin de fer poar vous faire rétablir dans votre emploi à Bolderhout. Malheureusement le directeur était absent; cependant je lui parlerai aujoxu^d'hui même. Quoi qu'il en soit je veux • vous aider, vous soutenir, vous protéger, jus- ^ qu'à ce que vous me disiez vous-même : nous sommes satisfaits. Quant à l'avenir de votre fils ) Alexandre, c'est moi qui m'en charge; et si vos autres enfants ont jamais besoin de quelque chose, je serai, ma vie durant, prêt à leur payer la dette que j'ai contractée envers leur brave père. Comme un nouvel employé est installé aujourd'hui dans votre maison de garde, dès que vous aurez reçu votre ordre d'élargissement, je vous conduirai dans une bonne auberge en ville, et vous y demeurerez jusqu'à ce que j'aie fait préparer pour vous une demeure à Bolderhout.

Jean Verhelst et Marie-Jeanne s'embrassèrent àdifférentes reprises en murmurant des paroles de joie et de reconnaissance.

— Ah ! comment est-il possible que le sort d'un homme change ainsi ! soupira Marie-Jeanne. Il n'y a qu'un instant j'avais le cœur brisé, je pleurais sur toi et sur nos enfants... et voilà que nous sommes tous heureux de nouveau comme les anges dans le ciel.

— Eh bien, Verhelst, m'accordez- vous votre pardon? demanda le jeune homme.

— Mais, M. Frédéric, au fond du cœur, je ne vous ai jamais accusé, répondit le garde-route. Au contraire, j'avais pitié do votre afîieux chagrin. Ma femme en est témoin î

— C'est vrai, monsieur, affirma Marie- Jeanne. Moi je vous ai accusé, j'étais bien irritée contre vous. Mais maintenant je vois bien que je m'étais trompée. Vous êtes toujours aussi bien qu'au-

) paravant.

— Merci, merci, murmurp Frédéric profon-

dément touché. Donnez-moi la main, bonnesgens. Je serai et je resterai un ami pour vous. Il faut que votre sort s'améliore. Dites, Jean Verhelst, que désirez-vous.

— La liberté^ la liberté, monsieur.

— Naturellement, mais ce n'est pas de cela que je veux parler.

— Ah! si je pouvais être rétabli dans mon emploi à Bolderhout, et retourner avec ma femme et mes enfants dans mon wagon, revoir mon jardin et ma terre...

— Je ne doute nullement de l'accomplissement de ces vœux trop modestes. Pour ce qui est de votre liberté, le substitut...

Quelques voix confuses se firent entendre au loin dans le couloir.

— Ciel, qu'entends-je? s'écria le cantonnier: ma mère, mes enfants...

^ A peine avait-il achevé ces paroles que toute sa famille, sautant de joie et tendant les maijis vers lui, entra dans son cachot.

— Mon père, mon cher père, libre, libre ! fut ' >ut ce qu'il entendit pendant que ses enfants

accablaient de caresses et grimpaient sur ses ras et sur ses épaules. Pendant quelques milutes on n'entendit que le bruit des baisers et des tendres embrassements.

Le substitut, qui avait amené avec lui les enfants et la mère aveugle, montra à Jean Verhelst un papier, et lui dit :

— Verhelst, voici votre ordre de mise en lihevié. Je suis heureux d'avoir pu contribuer à 'faire éclater Tinnocence d'un brave et honnête

employé !

Marie- Jeanne s'arracha des bras de son mari, i et se laissa tomber à genoux devant le substitut.

— Vous, monsieur, vous êtes notre libérateur! s'écria-t-elle. Oh ! mes enfants et moi nousi^

prierons pour vous avec ferveur tous les jours de notre vie. '^

La grand'mère s'avança et tàta dans le vide ( Elle dit d'une voix tremblante :

— Oh ! monsieur, mes pauvres yeux ne peuvent plus vous voir. Mais laissez-moi du moins toucher les mains de Thomme généreux qui nous a secourus comme un frère, nous pauvres misérables !

Le substitut lui tendit la main ; elle la saisit avec une joie fébrile et la porta à ses lèvres. Une larme tomba de ses yeux sans vie, qui brilla comme une perle de reconnaissance sur les doigts du jeune magistrat.

— Vous êtes libre, quittez cette prison maintenant, personne ne vous retiendra, dit-il. Quant à moi, j'ai encore quelque chose à faire

Et il sortit rapidement, comme s'il avait hâte de se dérober aux témoignages de reconnaissance de ces braves gens.

— Maintenant venez avec moi à lauberge, dit Frédéric. Un bon dîner vous y attend, pour célébrer votre délivrance.

Tout le monde le suivit.

LE CANtONNlKR 149

Lorsque la grande porte de la prison s'ouvrit levant eux, Jean Verhelst s'élança dehors. Entouré de son heureuse famille, il respira phisieurs fois à longs traits, comme s'il voulait remplir sa poitrine de l'air pur de la liherté. jA.lors il leva les yeux et les bras au ciel, s'élança jen avant, et s'écria :

— Libre ! Je suis libre ! Hourra, hourra !

— Hourra, hourra ! notre père est libre, répétèrent ses enfants, et ils le suivirent en sautant, en poussant des cris de joie, et en jetant leurs casquettes en Tair.

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