‹ Le cantonneierChapitre 5 sur 8 · E f: ANTON MKR Jj^g · texte numérisé non relu

E f: ANTON MKR Jj^g

i — Vive Jean Verhelst ! qu'il soit le bien revenu ! hourra, hourra !

Malgré tous les efforts de Frédéric Vereecken pour forcer le cantonnier à rester dans la voiture, celui-ci ne voulut pas y consentir. II avait vu son ami Jacques ; un peu plus loin il avait aperçu le maître d'école, et il était pressé de leur sauter au cou et de leur témoigner sa reconnaissance pour leur fidélité éprouvée. Sa femme, sa mère et ses enfants descendirent de la voiture après lui. Tout le monde voulait leur serrer les mains ; tout le monde les comblait de marques d'estime et d'affection, et ceux qui s'étaient montrés le plus exaspérés contre eux, leur prodiguaient les plus vives félicitations.

Les cris de : Vive Jean Verhelst, vive Marie- Jeanne recommençaient à chaque instant, et, quand le petit Alexandre passa à son tour, ses camarades de classe crièrent :

— Vive Alexandre ! vive Alexandre ! Hourra, hourra !

154 LE CANTONMEK

Le cantonnier était si profondément émi qu'il n'avait plus la force de parler, et qu'i( chancelait sur ses jambes.

Quand il arriva au chemin qui menait à ses^j barrières, son cœur se mit à battre avec une| violence extraordinaire. Frédéric Vereecken luv, avait apporté, en ville, Theureuse nouvelle qu'i était rétabli dans son emploi de garde-barrièreîl ! 11 pourrait donc encore demeurer dans son |

wagon^ se promener dans son joh jardinet, et travailler à sa pièce de terre ! Rien n'était changé dans sa vie, sauf que l'avenir de ses en "ants était assuré et qu'il n'avait plus à rien à craindre ^ des coups du sort. ^

La musique jouait une marche entraînante, bien que l'on s'avançât lentement.

Tout à coup le canon tonna de nouveau à trois reprises, lorsque Jean Verhelst, conduit par Frédéric et par le maître d'école, arriva devant le wagon. \

La vue de son humble demeure parut causer ^

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L'ILLUSION D'UNE MÈRE

Le vieux monsieur Somers se promenait avec agitation dans le large vestibule de sa maison de campagne, située non loin d'Auderghem, écoutant avec impatience s^il n'entendait pas devant la grand'porte d^autre bruit que le piaffement des chevaux et le sifflotement du cocher.

M. Somers devait être fort inquiet, et des pensées de nature différente devaient se croiser sans doute dans son esprit, car tantôt il arpentait son vestibule en frappant violemment du

158 L*ILLUSION d'une MÈRE

pied, tantôt il se passait la main sur le front d'un air abattu, et laissait échapper ces mots prononcés à voix basse :

Pauvre Frédéric, comme il doit souffrir 1 En ce moment une porte intérieure s'ouvrit et un domestique parut dans le vestibule, portant un sac de voyage.

M. Somers l'arrêta en demandant.

— Eh ! bien, Baptiste, mon fils partira-t-il enfin ? Il y a plus d'une demi-heure que la voiture est attelée.

— Dame ! monsieur, c'est qu'il lui en coùte^ allez ! répondit le domestique en secouant la tête d*un air de compassion. Mon jeune maître était presque fou de chagrin : mais à présent

cela va un peu mieux. Il s'est habillé et il des- .

cend. Il va partir à l'instant, dit-il.

— A la bonne heure ! murmura le vieux

monsieur avec un sourire de satisfaction ; puis il

se remit à marcher dans le vestibule et ouvrit

une porte latérale.

L*ILLUS10N d'une MÈUE i59

Il entra dans une petite salle dont tous les murs étaient garnis de bibliothèques vitrées, s'assit devant un bureau et dit en soupirant :

— Hélas, si l'amour est quelquefois la source de bien douces émotions, que de fois aussi nous cause-t-il d'indicibles douleurs et de sombres désespoirs? Pauvre garçon! c'est un cœur excellent, une vive intelligence ; mais comme il est impressionnable et facile à désespérer!... Cette nuit je ne pouvais pas fermer l'œil. N'étais-je point torturé par la crainte qu'il ne Ht un mauvais coup? Mais dieu merci, je me trom- \ pais... Ah ! 1^. perfide Van Hoogveld me le paiera ! Lui, en apparence mon meilleur ami, oser me faire une sanglante injure et briser le cœur

("e mon fils ! Je me vengerai. Oui, je me venge- >' rai! mais comment?... Tiens, tu es encore là,

Frédéric? Je te croyais déjà parti.

Un beau jeune homme d'environ vingt- cinq

ans venait d'entrer dans l'appartement, et s'était

laissé tomber sur une chaise près de la fenêtre.

fi

160 l'illusion d'ine mère

Il ne répondit que par un profond soupir à la question qui lui était adressée.

— Allons, allons, mon fils, dit le vieux monsieur, montre que tu es un homme et sois ferme. Vas à Gand, chez ton oncle; restes-y quelques jours ; cherche des distractions à ta douleur...

— Ah ! mon père, répondit le jeune homme, si vous saviez combien je suis malheureux ! Toute la nuit des idées désespérées m'ont traversé le cerveau. La tête me tourne, je suis malade... Avez-vous réellement fait sentir à M. Van Hoogveld qu'il me donnait le coup de la mort ?

— Certes, j'ai fait auprès de lui tout ce que

pouvaient m'inspirer mon amour pour toi et la

profonde douleur qu'il m'a infligée.

is

— Et lui, mon père, il a refusé impitoyable-

A ar

ment? Mais pourquoi donc, o mon Dieu! Nous

nt nous aimons, nous appartenons Tun et 1 autre

à une famille honorable, la fortune que nous

er avons à espérer est égale de part et d'autre.

l'illusion J)'li\E MÈRE 161

Pourquoi, pourquoi donc condamne-t-il sa pauvre Pauline et moi-même au plus amer désespoir?

— Je n'en sais rien, mon fils. Comme je te l'ai déjà dit, M. Van HoogveW n'a répondu qne ces seuls mots « c'est impossible » et chaque fois que j'insistais de nouveau, il m^a répété : (c c'est impossible; » et quand je me suis fâché et que je lui ai fait des reproches, il a courbé la tête tristement, d'un air confus, et répété enpore en soupirant : Impossible, ce que vous de- .mandez est tout-à-fait impossible.

— Ainsi, mon père, dit le jeune homme en appuyant ses deux mains sur sa poitrine, ainsi il n'y a plus d'espoir pour moi? Tous mes rêves de bonheur sont évanouis ! Ah I ma pauvi^e Pauline en mourra... surtout si son père la contraint à épouser le jeune baron de Corteback!... Elle le hait; il est laid. Hélas, Hélas ! elle mourra de douleur et de désespoir.

— Ah! tais-toi, mon pauvre Frédéric! interrompit M. Storms. Pourquoi donc, sans la moin-

162 l'illusion d'une mère

dre raison, l'enfoncer dans le cœur le poignard de la jalousie? J'ai interrogé M. Van Hoogveld au sujet de ce M. de Corteback, et il m'a répondu qu'il aimerait mille fois mieux donner la main de sa fille à toi qu'au jeune baron.

— Il vous trompe ou il se trompe lui-même^ répliqua le jeune homme. M. Van Hoogveld est, dit-on, d'origine noble.

— Mais il le conteste, mon fils, et il m'a assuré que ses ancêtres n'ont jamais été autre chose que des marchands et des bourgeois notables de la ville de Bruxelles. Vraiment je ne le comprends pas. Il parle de toi avec les plus grands* éloges, et il affirme que tu es un garçon d'esprit et de cœur qui rendrait certainement sa fille heureuse.

— Et il me repousse?

— Il pense que Pauline ne se mariera jamais^ ^^ ou très-tard.

— Ne jamais se marier? Mais pourquoi donc, ^ ô ciel ?

j/lLLUSlON d'UiNE MÈRE 163

— Pourquoi? Parce que c'est impossible. Je n'ai pas pu tirer autre chose de lui... Ainsi, mon pauvre enfant, suis mon conseil ; reste quelques jours à Gand ; laisse tes esprits se calmer; Tamour malheureux fait cruellement souffrir, mais on n'en meurt pas. Le temps guérit ce mal là comme tous les autres.

Le jeune homme se leva, s'approcha de son père la larme à l'œil, et lui serra la main sans rien dire. Il s'éloigna après cet adieu muet; mais il s'arrêta près de la porte et dit en soupirant :

— C'est donc décidé, mon père, je suis irrévocablement condamné? Pauline deviendra malade de chagrin et en mourra peut-être ?

— Non, non, Frédéric. Il ne faut pas mettre I toutes choses au pis. Tâche de te distraire et de

y t'amuser à Gand ; le courage te reviendra peu à

peu.

— Et vous, mon cher père, pendant mon absence ne tenterez-vous rien pour me consoler et me rendre un peu d'espoir...?

L ILLUSION 1> UNE MERE

— Que pourrais-je te promettre, mon enfant ? Ce matin, avant de descendre, j*ai envoyé un messager à M. Van Hoogveld avec une longue lettre où ie lui demandais, sur tous les tons, compte de sa cruauté, de sa fausseté, de son manque absolu d'égards. Après lui avoir rappelé que depuis quatre ans nous étions des amis de cœur — de son côté du moins il paraissait l'être — je l'ai menacé de mon mépris, de mon éternelle inimitié et de ma vengeance s'il ne me donnait pas au moins l'explication des raisons qui l'ont déterminé à faire une si cruelle blessure à ton cœur, et à ma propre dignité. M. Van Hoogvelcï répondra peut-être à ma lettre. Et qui sait si dd' cette réponse ne sortira pas pour nous un moyen de le faire revenir sur son refus grossier? Ce n'est qu'une faible espérance, mais accepte-la toujours comme un adoucissement à ta douleur.

— 0 mon père, s'écria Frédéric dont les yeux s'animèrent tout à coup, ce simple rayon de lu-

L*iLLUSiOi\ d'une Mère 165

mière, si faible qu'il soit, me rend un peu de courage. Si Dieu, dans sa miséricorde, pouvait nous être propice ! Je pars pour Gand. Mon cher père, je remets entre vos mains le bonheur de ma vie. Par la mémoire de ma défunte mère, je vous en conjure, faites encore quelque chose pom' moi... et pour la pauvre Pauline, qui mourrait certainement de chagrin si... Adieu, adieu !

M. Somers accompagna son fds jusqu'à la porte, le vit monter en voiture et le suivit du regard jusqu'à ce que le cabriolet eut disparu au tournant de la route.

; Alors il retourna dans sa bibliothèque et se

, Vcissit devant son hureau.

P^ Après s*ètre absoibé un instant dans ses pen-

J9bées, il murmura en lui-même :

i — Non, c'est inexplicable. Il reconnaît que

Il non fils est un bon parti pour sa fille et qu'ils

r'ieraient heureux ensemble... et il refuse de les iinir! Ce mariage est impossible, uit-ii. Il y a

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166 l'illusion d'une 31ÈRE

quelque chose là-dessous ; un secret peut-être qui pèse sur cette famille! maintenant que j'y pense, je serais assez disposé à le croire. Madame Van Hoogveld retombe tout à fait en enfance. Elle ne dit, le plus souvent, que des choses ridicules ou qui n'ont pas de sens. Elle a certainement perdu l'esprit. D'où vient que M. Van Hoogveld et Pauline seuls ont l'air de ne pas le savoir? Ils se conduisent du moins comme s'ils ne s'en étaient jamais aperçus. Quand Madame Van Hoogveld fixe sur Pauline son œil vitreux et s'absorbe dans de profondes rêveries, le père fait des efforts visibles pour la délivrer de ces fantômes. Il lui témoigne amour et respect, comme si elle pouvait le comprendre : il épie } ses moindres souhaits pour tâcher de les satisfaire. Est-ce bien volontairement qu'il se fait ainsi l'esclave d'une folle? Au commencement (■ j'ai été bien des fois sur le point de lui en tou- \> cher un mot. Mais le regard suppliant de mon ami clouait la parole sur mes lèvres, et je com-

y . '^'il^tVSlON d'une MÉBE 167

pris bientôt que la discrétion était pour moi un devoir imnprîpn^ a . ^

impérieux, (lue signifle ,out cela ? Oui

nui, peut-être y a-t-il là „„ . . '

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"la toute espérance Terrible incertitude ■

Ah .1 ,u est ceci V le domestique de M V»' Hoogveld? Une réponse 4 n,a lettre,

En effet, à travers la p„r,e „„verte i, vit " approcher un domestique.

Wiii-ci lui remit, de la par, de son maître, "" ^' e™ Paiiiet, puis s'éloigna M. Somers rompit avec précipitation ,.„„,,.

^ îeuilles de papier.

■i"e lettre, reconnaissable à sa teinte bleuâtre, : "«■ "«- "" Pa'iuet par terre. M. Somers la passa, et se mit à lire avec une curiosité et e surprise croissantes :

168 l'illusion u'lxe xMère

« Très-honoré M. Somers,

» Vous m'accusez de fausseté, d'orgueil, de cruauté envers vous, et vous me traitez comme si j'étais Thomme le plus vil et le plus méchant de la terre. Songez à ce que je dois souffrir de ces sanglants reproches, quand je vous affirme dans toute la sincérité de mon âme que je vous aime et vous estime, vous et votre fils, comme des gens honnêtes, bons, généreux, à l'amitié desquels j'attache le plus grand prix ! je vous pardonne cependant : Car vous êtes père, et je puis juger, par l'immense douleur de ma pauvre Pauline, du désespoir de votre Frédéric.

» Vous me haïrez et me mépriserez éternellement dites-vous, si je ne vous révèle pas les raisons de mon refus? que n'eussé-je pas donn'"* pour tenir ces raisons secrètes jusqu'au déc(^ d'une personne qui m'est chère par dessus toui Mais je commence à prévoir que ce mystère r ' pourra pas être gardé si longtemps. Et d'ailleur.

l'illusion d'une mèbe 169

pour écarter cette explication, il faudrait rendre ma Pauline malheureuse et la condamner pour toute sa vie au célibat et à Tisolement. Un pareil égoïsme de ma part, un pareil sacrifice de la part d'une innocente et douce créature m'épouvantent.

» Quelles que puissent être les suites de ma confidence, je vais vous expliquer pourquoi le mariage de ma Pauline avec votre cher Frédéric est impossible. Peut-être ne me rendrez-vous pas votre amitié ; mais, dans tous les cas, vous reconnaîtrez que ce n'est pas de mon plein gré et volontairement que je vous ai offensé.

» Voici donc le secret de mon refus ; Pauline iHi'^st pas notre hlle : elle est la fille d'un pau- V /re apprenti maçon, de Beersel, près de Brruxelles...

' M. Somers laissa échapper la lettre de ses Hî âins et poussa un cri de surprise.

— Qu'est- ceci? s'ccria-t-il. Mademoiselle Pauli /ne la tille d'un manœuvre? Elle est donc pau-

170 l'illusion d'une mère

vre et ne possède rien? Mais pourquoi nous a-ton...?

Il ramassa la lettre et continua sa lecture :

)> Cette confidence inattendue vous indigne, n'est-ce pas? Vous me prenez pour le plus faux des hommes et vous supposez sans doute que je vous ai caché Thumble origine de Pauline dans l'espoir calculé que votre fils, une fois bien épris d'elle, ne pourrait plus renoncer à son amour? Les apparences vous trompent : J'ai vu leur mutuel amour avec chagrin, car j'étais convaincu qu'un mariage entre eux ne pouvait avoir lieu.

)) Mais, allez-vous demander, pourquoi ne

m'avez-vous pas révélé plus tôt cette circons-J.-

tance? C'est parce qu'une autre raison plus^

puissante m'empêchait de parler. Ce qui pèse

sur moi et sur ma femme, c'est un autre et biei

c, cruel secret, dont la révélation m'effraie en i

coi'e et m3 fait hésiter même en ce moment. J (\i

L^ILLUSION d'une MÈRE 171

» Ce secret, je ne saurais vous le dévoiler dans cette lettre, car cette explication est l'histoire de ma vie entière. Dans ma jeunesse je me suis adonné à la littérature, et j'ai même publié un volume de poésies. Cette disposition d'esprit m'a poussé à décrire les douloureuses émotions que ma femme et moi nous avons eu à supporter dans notre triste vie. Lisez, je vous en prie, à votre aise et avec bienveillance, le manuscrit cijoint. S'il vous parait trop long, commencez à la page 3S. Vous y apprendrez l'origine et l'histoire de Thérèse Blompap (c'est ainsi que s'appelle Pauline) et en même temps cette lecture (VOUS donnera la conviction que j'avais des moi tifs de la plus haute importance pour hésiter ^' devant la confidence de mon secret. Espérant ^'^que, quelle que soit d'ailleurs votre décision, jvous me rendrez du moins votre amitié je reste votre serviteur et ami.

David Van Hoogveld. »

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