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LA FONDATION DE L’ESCALE DU CAP DE BONNE-ESPÉRANCE

I. — Vers la fin de l’année 1647, iln navire appartenant à la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, le Ilaerlem , faisant aiguade au Cap de Bonne- Espérance, dans la baie déjà appelée baie de la Table en raison de la forme singulière de la montagne qui la domine, fut jeté à la côte par une tempête. Les officiers et l’équipage sauvèrent la cargai-

l’escale du cap.

son, puis établirent un campement provisoire. Cinq mois s’étaient déjà écoulés, quand, à son tour, en février ou mars 1048, une flotte de la Compagnie, composée de douze navires et revenant de Batavia sous les ordres de Wollebrant Geleynsen, toucha au Cap, embarqua les naufragés et les rapatria.

Or, deux des officiers du Haerlem , Leendert Jansz et Nicolas Proot, jugèrent à propos, après leur retour, de résumer leurs observations sur le pays, où ils avaient fait ce séjour involontaire, dans un mémoire intitulé : Bref exposé montrant quels service, avantage et profit la Compagnie des Indes orientales tirera de l'établissement d'un fort et d'un jardin au Cap de Bonne-Espérance1 .

Ce fut ce mémoire, signé de deux officiers obscurs, qui donna le branle à la colonisation de l’Afrique australe par les Européens; il est daté du 26 juillet 1649.

« Bien que certains individus qui ont passé au Cap, mais sans prêter assez d'attention à ses ressources, disaient Leendert Jansz et Proot, prétendent ce lieu dénué de valeur et hors d’état de rembourser l'argent qu'on y dépensera, vu qu’on n’y trouve rien sauf de l’eau et de l’oseille sauvage, bien que d'autres soutiennent que la Compagnie est déjà

1. Texte hollandais et traduction anglaise dans H. C. V. Leibbrandt, Précis of the Archives of ihe Cape of Good Hope. Letters and documents reccived, 1649-62, I, p. 1-17. Traduction seulement dans Jtiebceck's Journal , I, p. 1-7.

assez chargée de forteresses et de postes, et qu elle n’a que faire à en fonder davantage, nous voulons tenter de montrer, conformément à notre conviction, brièvement et avec simplicité, combien ce fort et ce jardin seront utiles et nécessaires aux équipages de la Compagnie, et, en outre, que leur création sera rémunératrice et non onéreuse. »

Entre les Pays-Bas et les Indes, il faut une escale. Ouand les officiers « généralement bien pourvus de tout au carré, et plus soucieux (quelques braves gens exceptés) de la prime 1 à gagner que du bien du service, décident d’aller droit à Batavia, les hommes d'équipage, qui ne reçoivent que quatre ou cinq verres d’eau par jour, et du cuisinier rien pendant un mois ou un mois et demi que de la viande salée et du lard, tombent malades, et l’hôpital de Batavia se remplit d’invalides aux grands dépens et dommages de la Compagnie, ces malades restant indisponibles souvent des mois, et néanmoins touchant leur solde ».

Sainte-Hélène a été fort utile aux navires revenant des Indes, mais actuellement elle est ruinée 2.

La fondation d’un fort et d’un jardin au Cap de Bonne-Espérance présentera donc de grands avantages.

t. Prime touchée par les officiers de marine, quand la traversée des Pays-Bas à Batavia avait été accomplie en un certain laps de temps.

2. Gf. La prise de possession de Sainte-Hélène par la Grande- Bretagne au xvii" siècle, Journal des Savants , 1906, p. 264.

l'escale du cap.

L'eau douce, que les hommes ne puisent actuelle* ment qu’en plongeant jusqu’au cou, quelque froid qu’il fasse, pourra être amenée aux barques dans des tuyaux. Le sol convient à la culture des légumes : choux, carottes, radis, navets, oignons, aulx, etc., ainsi qu’à celle des arbres fruitiers, orangers, citronniers, pommiers, poiriers, pruniers, cerisiers, etc.

« Considérez, s’il vous plaît, quand on pourra se procurer tous ces fruits en abondance, combien de malades reviendront à la santé par la grâce de Dieu. » Non seulement les navires seront approvisionnés pendant l'escale, mais ils emporteront des vivres pour le reste du voyage.

Les frais d’entretien ne seront pas excessifs.

On trouve au Cap du poisson en abondance que l’on séchera et distribuera aux navires, des antilopes dont les peaux seront de quelque rapport, des oiseaux « par milliers » dont on nourrira la garnison. On pourra recueillir de l’huile en quantité, car à certaines saisons la baie de la Table est pleine de baleines et les phoques abondent dans les îles, de sorte « qu’une chaudière peut travailler constamment ».

On prétend que les indigènes sont des « brutes et des cannibales », c’est inexact. Ils trafiquaient très volontiers avec les hommes du Haerlem et leur amenaient des bœufs et des moutons. Si le commandant du fort les traite bien et leur paye toutes leurs fournitures, s’il leur « remplit l’estomac de

pois et de haricots, dont ils sont friands », on n'aura rien à en redouter.

De bons rapports établis avec eux, « quelquesuns de leurs enfants pourront être employés comme serviteurs de la Compagnie et instruits dans la foi chrétienne, de sorte que Dieu tout-puissant répandant ses bénédictions sur l’oeuvre entreprise, des aines nombreuses seront amenées à la religion chrétienne réformée et à Dieu ».

Enfin si le Cap n’est pas occupé, les ennemis de la Compagnie, Portugais, Espagnols et Turcs, peuvent y attendre ses vaisseaux et, bien préparés au combat, les capturer aisément les uns après les autres.

Leendert Jansz et Proot présentèrent leur mémoire à la Chambre d’Amsterdam de la Compagnie des Indes orientales. Mais cette Chambre n’avait pas qualité pour prendre seule une décision en une matière aussi grave.

II. — Au commencement du xvne siècle, les diverses compagnies néerlandaises, qui depuis 1596 se livraient au commerce des épices dans les îles de la Sonde et s'y faisaient une concurrence ruineuse, la « Compagnie van Verre », l’« Oude Compagnie », la « Nieuwe Brabantsche Compagnie », l'« Oost- Indische Compagnie te Amsterdam » avaient, à la suite de longues négociations conduites par le grand pensionnaire Jean Olden Barnevelt, fini par fusionner. Le 20 mars 1602, la Compagnie générale néer-

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landaise unie à charte des Indes orientales, « De generale vef.eenigde Nederlantse geoctroijeerde Oost-Indische Compagnie » avait été fondée, et la partie du globe comprise entre le Cap de Bonne-Espérance à l’ouest et le détroit de Magellan à l’est réservée à son trafic1.

Les anciennes compagnies, en s’associant, avaient toutefois conservé respectivement une certaine indépendance commerciale et leur désignation régionale. La Compagnie des Indes orientales, il est nécessaire de le rappeler, était composée de six Chambres : Amsterdam, Middelburg, Delft et Rotterdam (ou Chambres sur la Meuse), Hoorn et Enkhuizen (ou Chambres de la Hollande du nord). Chacune de ces Chambres était administrée par un comité de directeurs nommés par les bourgmestres de la ville où elle siégeait. Un tableau de Jan de Baen, conservé au Musée de Hoorn, représente, par exemple, les sept directeurs ou bewindhebbers de la Chambre de Hoorn en 1682.

La direction supérieure de la Compagnie appartenait au Conseil des Dix-Sept, composé des délégués des Chambres2.

1. Les rivages africain et américain de l’Océan Atlantique formèrent le domaine commercial de la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales, qui fut fondée en 1021.

2. Estabüssement es Provinces Unies des Pays-Bas d’une compagnie pour le trafic es Indes orientales l’an 1002. Bibliothèque de l’Institut, mss. fonds Godefroy, t. 61, p. 76-84. — G. C. Klerk de Reus, Geschichtlicher Ueberblick der administrative n, rechtlichen und finanzicllen Entwicklung der Niederlandisch-Ostindischen Compagnie,

C’était à ce Conseil des Dix-Sept. aux Seigneurs maîtres, aux Seigneurs supérieurs, « Heeren Masters », « Heeren Majores », ainsi qu'on les nommait, qu'il appartenait de prendre ou non en considération le mémoire présenté par Leendert Jansz et Proot à la Chambre d’Amsterdam. Les Dix-Sept consultèrent d’abord les cinq autres Chambres; les avis ayant été favorables, ils décidèrent, le 20 août 1650, qu'un poste serait établi au Cap de Bonne- Espérance. Puis un comité technique siégeant à la Haye, et nommé « de Haagsche Besogne 1 », ayant étudié la question et remis son rapport, les Dix-Sept invitèrent le 20 mai 1651, la Chambre d'Amsterdam à se charger, conformément à la décision prise, de l’établissement du nouveau poste 2.

III. — Les Directeurs de la Chambre d’Amsterdam firent appel au concours d’un officier, nommé Johan van Biebeeck3, qui, à bord de l'un des navires de la

1 vol. in-40. Batavia, La Haye, 1894, p. 1-46. — Cf. Études sur l’Afrique, lre série, p. 245.

1. Le rùle de ce comité était d'alléger la tâche des Dix-Sept en étudiant les questions, notamment au point de vue commercial et financier. Il prenait aussi connaissance de la correspondance de l'Inde, dès qu'elle arrivait. Il était formé en 1650 par quatre délésrués de la Chambre d'Amsterdam, deux de la Chambre de Zélande, et un de chacune des quatre autres Chambres. (Klerk de Reus. ouv. cité, p. 46-7.)

2. G. Mac Call Theal, History of South Africa under the administration of the Dutch East India Company, 2 vol. in-S°, Londres, 1897, I, p. 4.

3. Johan van Riebeeck orthographiait son nom de façons variées : Johan van Riebeecq, Joan van Riebeecq, Jan van Rie-

l’escale du cap.

flotte de retour commandée par Wollebrant Geleynsen, avait eu l'occasion, en 1648, de séjourner trois semaines au Cap. Prié de donner son avis sur le mémoire de Leendert Jansz et Proot, van Riebeeck s'était, dans son Rapport x, rencontré avec eux sur presque tous les points. Il estimait, comme eux, qu’un établissement permanent à l'extrémité de l’Afrique rendrait les plus grands services : « la Compagnie ferait un grand bénéfice, la santé des hommes s’en trouverait bien et une grande quantité de provisions serait épargnée ». Toutefois il ne partageait pas leur opinion sur les indigènes. « On ne peut pas se fier à celte clique, sans foi, et le fort doit être propre à une défense sérieuse. »

En même temps van Riebeeck avait été évidemment pressenti sur l'acceptation éventuelle du conhmandement de la future expédition, puisqu'il terminait son Rapport en ces termes : « Quoique vous décidiez, si je reçois le commandement, je mettrai tout mon zèle à bien exécuter vos ordres, priant Dieu qu'il me donne la sagesse et l’intelligence nécessaires pour vous bien servir ».

L’éventualité à laquelle van Riebeeck faisait allusion se réalisa, et il fut nommé par la Chambre

beeck, Jan van Riebeecq; mais c’est la forme Joban van Riebeeck qui est de beaucoup la plus fréquente. (H. C. V. Leibbrandt, Pi'ecis of tlie Archives of thc Cape of Good Hope. Letters despatched, 1 652-62, passirn.)

1. Texte et traduction dans Letters received, 1649-62, p. 18-28. Traduction seulement dans Riebeeck’ s Journal, 1, p. 7-10.

d’Amsterdam « marchand 1 et commandant des hommes sur le point de partir pour le Cap de Bonne- Espérance pour une période de cinq ans, avec un salaire mensuel de soixante-quinze florins 2 ». Comme il fallait tout prévoir, la Chambre désigna pour le remplacer en cas de maladie ou de décès, le capitaine David de Coninck.

Johan van Riebeeck était né en 1618 ou en 1619, probablement à Cuylenburgh (aujourd’hui Culenborg), dans la province de Gueldre3; en 1651, il avait donc trente-deux ou trente-trois ans. Il semble que son père Antonius van Riebeeck ait, lui aussi, cherché fortune dans les expéditions d’outre-mer; on sait du moins qu'il mourut en mai 1639 au Brésil, et fut enterré en l’église de San Paolo de Pernambouc 4.

Malgré sa jeunesse relative, Johan van Riebeeck avait déjà beaucoup navigué et dans les contrées les plus diverses du globe. 11 fait allusion, dans le Rapport précédemment cité, à certains usages qu’il a remarqués dans les « îles Caraïbes », c’est-à-dire

1. La hiérarchie des fonctionnaires de la Compagnie des Indes orientales comportait les grades suivants : assistant, sous-marchand, marchand, marchand supérieur. (Klerk de Reus, ouv. cité, p. 98.)

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