LE TOURNOI
Les événements de cette nuit de novembre avaient suscité bien des commentaires dans la ville d'abord, et par tout le pays
ensuite. Les ennemis de la race avaient élevé une voix vengeresse contre le massacre fait par le capitaine Aramèle au King's Inn et en sa salle d'armes. La tête du capitaine avait été exigée. Quelques jours plus tard une délégation des notables anglais de la cité, conduit par le major Whittle à peine remis du coup d'épée d'Aramèle, s'était présentée devant le gouverneur pour lui demander de chasser du pays ce Français réfractaire qui, disaient les notables, devenait un perpétuel danger pour la paix de la ville et des campagnes. Des membres de cette délégation voulurent exiger du gouverneur un procès au capitaine français.
Le major Whittle, qui se doutait bien que Murray professait pour Aramèle une certaine sympathie, ne voulut pas trop insister de lui-même par crainte de s'aliéner les bonnes dispositions du gouverneur à son égard. Il avait proposé ceci:
— Il importerait tout au moins, Excellence, qu'on le désarmât et qu'il n'eût plus le droit de porter une épée!
— Soit, avait répondu Murray avec un fin sourire, je vous abadonne ce soin, major, désarmez-le!
Whittle se souvint du projet qu'il avait élaboré et qu'il avait confié ensuite au lieutenant Hampton: projet qui consistait à faire mesurer Aramèle avec Spinnhead en champ clos. Il répliqua au général:
— J'aurais un plan fort simple à vous soumettre à ce sujet, dit-il en hésitant: et si vous daignez me le permettre, je viendrai un jour vous entretenir de ce projet.
— Ah! fit le gouverneur avec un étonnement amusé, vous avez un plan qui soit capable de désarmer le capitaine?
— Pour le désarmer en douceur, oui.
Excellence.
Murray demeura sceptique.
Mais toutes ces suggestions ne paraissaient pas satisfaire tous les notables. Quelques-uns demandèrent tout simplement qu'on bannît Aramèle, Etienne Lebrand et sa soeur, ainsi que la famille DesSerres. On chercha à représenter M. DesSerres comme un dangereux agent, un agitateur aux gages de la France.
Devant l'insistance et les clameurs Murray allait peut-être se laisser aller à quelque terrible injustice, lorsque ce jeune inconnu, qui avait arraché Thérèse des mains de Hampton et qui était intervenu en l'affaire de la basse-ville, parla quelques minutes à voix basse à l'oreille de Murray.
Celui-ci alors congédia la délégation, promettant de réfléchir et commandant à Whittle en même temps de se présenter le lendemain pour soumettre le plan qu'il avait imaginé.
Et le temps s'écoula, avec le temps le souvenir des drames récents parut s'éteindre dans l'esprit du peuple.
Chez Aramèle la vie avait repris son cours ordinaire. Seulement, depuis sa bataille homérique au King's Inn, il avait vu le nombre des amateurs d'escrime grandir rapidement, si bien que sa salle d'armes se trouva trop petite. Et, chose étonnante, Aramèle donnait des leçons surtout à de jeunes officiers anglais de la garnison. Il en était même venu de Trois-Rivières et de Montréal. En peu de temps Aramèle était devenu populaire. Son prestige avait fait taire les clameurs de ses ennemis. Etait-ce bien uniquement à cause de son prestige?... Non, il y avait une autre cause.
Whittle avait dévoilé son plan d'un combat singulier entre le capitaine et Spinnhead, et Murray l'avait accepté. Puis Spinnhead avait été embauché sans difficulté, de même qu'Aramèle avait consenti à mesurer sa rapière contre celle de Spinnhead, si le public le voulait.
S'il le voulait... mais le public l'exigeait, il réclamait ce spectacle pour le jour de la fête que le gouverneur avait fixé pour le mois de mai prochain, fête à laquelle, disait-on, le roi George enverrait un représentant spécial. Ce serait donc un jour national, un jour du puple, et le spectacle ne pouvait être qu'unique. Or, ce tournoi, qui avait été annoncé comme la plus grande "attraction" du jour, prenait dans l'esprit du peuple une importance telle qu'on ne parlait plus que de cette rencontre. La chose avait tellement exalté l'esprit de la jeunesse qu'on avait été de suite dévoré de l'envie d'apprendre cet art remarquable de l'escrime, et bientôt la salle d'armes d'Aramèle ne désemplissait pas. Et le capitaine, tout en acquérant une immense popularité, faisait peu à peu sa fortune, fortune qu'il voulait gagner pour Etienne et Thérèse.
Il n'était donc plus question dans les conversations que de la prochaine rencontre d'Aramèle avec Sir James Spinnhead.
Il va sans dire qu'on souhaitait la victoire pour Spinnhead, puisqu'on savait, sans le dire haut, que cette affaire avait été montée pour désarmer et humilier le capitaine français, sinon pour le tuer. On sa-
vourait donc à l'avance une victoire anglaise et une vengeance, et la fête annoncée n'en devenait que plus ardemment attendue.
Et la présence d'un envoyé spécial du roi était loin de diminuer l'importance de l'événement. Cette circonstance aidait à la propagande, et la Gazette de Québec, qu'on venait de fonder, en profitait pour lancer de fois à autre un article en français et en anglais, afin de mieux préparer le peuple aux réjouissances que l'on préparait. Dans ces articles l'auteur se plaisait à décerner à Sir James Spinnhead, le célèbre ferrailleur anglais ,des éloges effarants, et il s'étendait complaisamment sur les prouesses de l'escrimeur à travers les continents du vieux monde. D'autres fois, par contre, le même journal faisait un vif portrait d'Aramèle, il vantait son habileté à l'épée et le montrait comme un adversaire redoutable à Spinnhead, mais tout en laissant voir l'infériorité du capitaine: c'était probablement pour le motif de faire aller les paris du côté de l'Anglais. Une chose certaine, cette réclame mettait de plus en plus la curiosité en éveil, et elle allait attirer en la ville une foule considérable de spectateurs pour ce jour-là.
Aramèle, qui ne manquait pas de lire ces dithyrambes, riait sous cape. Il avait deviné le truc de ses ennemis: le désarmer en sourdine. Il avait même envie de rire aux éclats, lorsqu'il lisait de si beaux éloges écrits à l'adresse de Spinnhead. Aramèle avait déjà entendu parler de ce Spinnhead bien avant qu'il ne fût venu en Nouvelle- France. Selon lui, ce Spinnhead n'était qu'un hâbleur de l'épée, un aventurier plus fanfaron qu'habile, un bretteur plus audacieux que "scientifique". Mais cela n'empêchait pas, comme Aramèle s'en doutait, que tous les paris tombaient sur Spinnhead. Le capitaine s'en réjouissait, d'autant plus qu'il mesurait à l'avance la grandeur de la belle victoire qu'il allait en champ clos conquérir à la France. Cette victoire lui apparaissait comme une superbe revanche de la défaite de 1759!
— Ahî pensait-il, si le prix de cette victoire eut été la reconquête de la Nouvelle- France!...
N'importe! ce serait une fois encore l'honneur de la France défendu!
Avril était venu, un peu froid, mais brillant de soleil. La navigation fluviale avait repris son mouvement. Etienne Lebrant s'était embarqué sur un petit navire
pour continuer son apprentissage de marin, et de jour en jour il devenait un fort et beau garçon dans lequel on devinait toute la vigueur de sa race.
M. DesSerres avait décidé de se livrer enfin au commerce, et, depuis quelques jours, il était en pourparlers pour acheter le fonds de commerce d'un gros négociant anglais de la haute-ville, qui abandonnait le Canada pour aller s'établir dans la Nouvelle-Angleterre.
Entre Thérèse et Léon, qui allait seconder son père dans le commerce, les amours allaient de mieux en mieux, et il avait été entendu que le mariage aurait lieu à l'automne suivant.
Quelques jours après que cette décision importante eut été rendue publique, la jeune Canadienne avait reçu une lettre de provenance inconnue, qu'un courrier spécial avait apportée à la basse-ville et qui était reparti sans donner d'explications. La lettre contenait une belle feuille de parchemin sur laquelle ces mots français avaient été tracés d'une main fine et allongée:
"Recevez mes compliments et mes "hommages respectueux, et croyez que "je fais pour vous les plus grands voeux "de bonheur."
Pour toute signature il n'y avait qu'un grand "M".
Mais Thérèse, qui durant le cours de l'hiver avait à diverses reprises aperçu son mystérieux protecteur qui, chaque fois, n'avait pas manqué de la reconnaître et de la saluer courtoisement, se douta bien que ces souhaits de bonheur venaient de lui.
Par un beau jour de février, pendant que Thérèse se promenait par les rues de la haute-ville en compagnie de son fiancé, les citadins avaient vu passer un jeune et beau cavalier monté sur un magnifique cheval noir, très fringant, qu'il conduisait avec une remarquable adresse. Toutes les têtes féminines se retournaient à l'envi pour jeter à ce superbe cavalier des regards d'admiration. Thérèse l'avait aussi admiré, et elle l'avait admiré plus que les autres parce qu'elle l'avait reconnu. C'était Lui!... Et le cavalier l'avait remarquée et saluée fort galamment.
— Ah! c'est votre inconnu? avait demandé Léon qui, non moins que l'orpheline, gardait pour cet étranger une recon naissance sans borne.
— Oui, c'est Lui! répondit Thérèse. Ne l'avez-vous pas reconnu également, Léon?
— Je ne l'ai vu qu'une fois, ce soir de novembre dernier où il était apparu avec le général Murray!
— Oui, oui, je me rappelle, Léon.
— Aussi, comme j'étais très désireux de lui exprimer ma reconnaissance, j'ai cherché à savoir qui il était. Mais je n'ai pu arriver à aucune certitude. Seulement, certaines gens m'ont informé qu'il appartenait à une très grande famille anglaise, et qu'il voyageait pour son agrément et pour parfaire en même temps ses études et étendre le champ de ses connaissances. Quelquesuns ont pensé qu'il pouvait être apparenté au général Murray, attendu que pendant son séjour en notre ville il se retire au Château Saint-Louis.
Mais à la fin d'avril Thérèse, tout comme Léon et Aramèle, avait cru deviner l'identité véritable de l'étranger, quand, un "i^^ Caz'2t*"'î irvforrn^ ■<^nV»iir r^^^o ^^> représentant officiel du roi George aux fctes du 1 5 mai prochain serait le jeune duc de Manchester, l'un des plus grands personnages, à cette époque, de la cour et du royaume d'Angleterre.
Naturellement ce nom avait ébloui Thérèse et ses amis, et tous, dans l'incertitude où ils demeuraient que leur protecteur fût réellement le jeune duc de Manchester, attendirent avec une grande impatience le jour fixé pour la grande fête.
Cette impatience de nos amis était dans tous les esprits, on ne se préoccupait plus que des fêtes prochaines, on oubliait les affaires importantes, on oubliait la politique, et toutes les conversations bientôt tournaient sans cesse autour des deux héros de la fête: Spinnhead et Aramèle.
Mais un incident allait, dans l'entrefaite, survenir et manquer de faire rayer du programme de la fête la bataille si impatiemment attendue et désirée.
En effet, le fameux spadassin qui, sous le roi George II, avait fait les délices de la cour à Hampton-Court, c'est-à-dire Sir James Spinnhead, était arrivé à Québec dans les derniers jours du mois d'avril. Mais il y était venu incognito sous le pseudonyme de Sir James Howe. Il est vrai que le major Whittle avait révélé son incognito à quelques-uns de ses amis: car.
liE CAPITAINE ARAMÈL.E
sur son invitation et peut-être plus encore par les instances empressées de Mrs Whittle, Sir James avait accepté, pour la durée de son séjour dans la capitale du Canada, l'hospitalité du major qui, tous les jours, donnait réception en l'honneur du célèbre bretteur.
Spinnhead, d'ailleurs, était un personnage remarquable sous plus d'un aspect.
C'était, comme l'avait pensé Aramèle, le beau fanfaron qui faisait grand cas de sa propre renommée, et non seulement de cette renommée qu'il avait su acquérir par l'art de manier la rapière, mais aussi et surtout d'une renommée venue de ses galanteries innombrables précieusement inscrites aux pages de ses aventures, aventures survenues tant à la cour d'Angleterre que sur tous les continents qu'il avait traversés. Oui, Spinnhead était l'un de ces beaux Don Juan qui, à cinquante ans et même au delà, s'estiment encore les favoris de la femme mondaine. Mais Spinnhead, fort heureusement, ne portait pas son âge, et il demeurait toujours d'une fort belle taille et d'un physique très agréable. Soit par une nature prodigue, soit par artifice, les traits de son visage restaient tout jeunes et on ne lui eût donné tout au plus que trente-cinq ans. Toutefois, en écoutant les ouï-dire, on était porté à attribuer aux artifices la belle jeunesse de Spinnhead, artifices qui jouaient le grand rôle: on se chuchotait à l'oreille que le digne spadassin donnait à son masque autant sinon plus de soins que ces jeunes femmes très élégantes et très jolies qui débutent à la cour, et qui entendent se faire remarquer des plus galants et des plus glorieux gentilshommes. Ajoutons que Spinnhead avait pour lui aussi la nature, car il avait l'avantage de posséder une bouche de jeune fille avec des lèvres toujours rouges — probablement de fard — et avec de superbes dents, petites, aiguës, bien rangées, éclatantes d'une blancheur d'ivoire. Et ces lèvres avaient acquis ce sourire légèrement ironique et dédaigneux qu'ont ces belles jeunes femmes qui savent avoir conquis, par leurs charmes et leur grâce, toute la fleur de la gentilhommerie.
Voilà qui en dit long déjà du fameux escrimeur, et, pourtant, ce n'est pas tout. Que le lecteur nous pardonne cette longue esquisse de ce personnage; mais nous la croyons nécessaire parce qu'il devient subitement un héros et qu'il tente d'éclipser notre capitaine Jacques Aramèle.
Sir James, donc, dédaignait de porter la perruque du temps, parce qu'il avait mieux: une superbe chevelure très longue, d'un châtain remarquable, artistiquement ondulée au fer chaud par les soins de son valet de chambre. Ce valet n'était autre qu'un ancien perruquier de la cour du roi George II, perruquier doublé d'un bretteur et qui, avec les fonctions de valet de chambre, cumulait celle d'entraîneur. Tous les jours, en effet, le valet et le maître faisaient des armes pour s'entretenir la main. Avec cette chevelure artistique Sir James Spinnhead possédait, partant des tempes et descendant jusqu'au lobe des oreilles, les plus beaux favoris du monde; et il les portait à une époque où les favoris n'étaient guère en faveur, car on n'en découvrait rarement que par ci par là et seulement sur des masques rustiques. Mais il faut dire que Sir James était un excentrique, et peut-être même un excentrique de très basse extraction, puisqu'on ne savait rien de précis sur son origine, aussi ne voulait-il pas faire comme tout le monde. Et si Sir James était vraiment de basse et d'obscure naissance, il l'avait oublié; il croyait sincèrement que l'épée et le roi l'avaient annobli d'une noblesse qui en valait bien d'autres. Sur ce point la médisance et la calomnie ne l'affectaient pas, il se contentait de sourinarquoisement et de flatter doucement ses splendides favoris, car il y tenait à ses favoris et positivement... Pour cause?... Un de ses amis intimes affirmait que toutes les bonnes fortunes de Sir James auprès de la gent féminine lui avaient été conquises par ses favoris, qui étaient d'un châtain un peu plus clair que ses cheveux, et si doux au toucher que maints doigts de femme y avaient trouvé à s'y promener des jouissances exquises!
Une autre qualité de Sir James Spinnhead — qualité physique encore — c'était sa belle vigueur corporelle et sa santé, vigueur et santé qu'il savait entretenir et ménager par un régime de mets choisis et de liqueurs les plus fines. Et ces mets et liqueurs étaient strictement absorbés aux mêmes hcuires et aux mêmes doses.
Intellectuellement ce n'était pas un imbécile, et il n'était nullement un encombrement dans les salons. Doué d'une grande mémoire, armé d'une pensée souple, favorisé par une facilité extraordinaire de la parole, il savait causer de tout avec une grâce parfaite et une assurance prodigieuse. Tou-
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tes ces qualités s'étaient naturellement fort développées au cours des nombreux voyages qu'il avait accomplis de par le monde, et par le contact d'une société de gens cultives qu'il avait eu la bonne fortune de coudoyer sur le parcours de son chemin. De ce fait il avait acquis de si vastes connaissances qu'il était impossible de le trouver en défaut de savoir. Et, parole très facile, esprit plié à toutes les règles de la plus scrupuleuse courtoisie et de la plus minutieuse étiquette, connaissant sur le bout des doigts toutes les civilisations et toutes les barbaries, parlant dix langues et peut-être davantage avec une aisance qui tenait du merveilleux. Sir James, enfin, représentait le type le mieux accompli du cosmopolitain.
Et si nous ajoutons à ce portrait que c'était le plus philosophe d'entre les philosophes, nous aurons une assez forte idée de l'homme qui allait se mesurer contre le capitaine Aramèle, et nous comprendrons qu'il ne pouvait manquer de faire les délices de la société anglaise de la cité de Québec.
Moralement, il serait plus difficile de faire le portrait de cet homme prodigieux. Il ne dédaignait pas de se vanter qu'il avait coudoyé la plus fine fleur des sociétés mondaines. Tout de même, l'on pouvait penser qu'il savait se plier aux circonstances de lieu, de temps et de personnes, et l'on pouvait croire qu'il pouvait fort bien, le cas échéant, se frotter aux couches sociales moins policées et étiquetées. Car Spinnhead , comme il le disait lui-même sans honte aucune, aimait beaucoup les plaisirs de la vie... tous les plaisirs! Or, qui aime les plaisirs les prend là où ils se trouvent. L'homme de "tous les plaisirs" les accepte tels qu'ils se présentent à lui, — comme un naufragé qui saisit la première planche de salut, — quitte à s'empoisonner à leur coupe. A cette coupe il boit largement et avec la plus belle insouciance. C'est peutêtre la raison pourquoi tant de ces bons viveurs finissent par s'abîmer dans le naufrage! Aussi, Sir James n'avait-il pas refusé de se rendre avec les Whittle au King's Inn. Depuis un temps Mrs Loredane donnait festin tous les soirs, puis bal, puis orgie.
Aux premiers jours de mai le major Whittle avait dû, sur l'ordre du gouver-
neur Murray, s'absenter de Québec et se rendre à Montréal pour affaires quelconques, si bien que Sir James était demeuré l'unique compagnon de Mrs Whittle qui, au beau bretteur, ne ménageait ni les sourires, ni les mimiques expressives, ni les frôlements de petite chatte qui veut se faire prendre à tout reste. Mrs Whittle s'était tellement éprise que, pour la moindre galanterie de Sir James, elle eût envoyé son major à tous les diables. Oui, mais Sir James aimait prendre et non se faire prendre, et avec sa psychologie de la femme et du mari, il demeurait sur la réserve et du côté de la prudence. S'il ne donnait pas de suite dans les filets de Mrs Whittle, c'était peut-être aussi parce qu'il avait croisé sur sa longue route de bien plus aimables et désirables sirènes. Quoiqu'il en soit, il n'avait pas tout à fait découragé les petits manèges de Mrs Whittle. Peut-être attendait-il une heure plus propice pour se livrer aux doux épanchements du coeur? Mrs Whittle voulut le penser et le croire.
Or l'heure désirée parut poindre au cadran, lorsque le major Whittle partit pour Montréal.
En apprenant ce départ subit et inattendu de son mari, Mrs Whittle avait de suite feint un grand désappointement et elle s'était écriée avec une véritable douleur:
— O mon Dieu! et nos splendides soirées au King's Inn qui vont se trouver interrompues par cette absence du major!
— Mais pas le moindrement! sourit avec une sorte de mystérieuse ironie Sir James. Ne me pensez-vous pas assez galant, madame, pour ne pas vous offrir mon bras et vous accom.pagner chez Mrs Loredane?
— Vraiment? s'écria Mrs Whittle en manquant de s'évanouir de joie.
— Je vous le promets pour ce soir même. Seulement, je tiens à m'assurer la première danse avec votre délicieuse personne.
Et le sourire qui suivait ces paroles du bretteur avait quelque chose de si prometteur, que la jeune femme crut avoir conquis d'emblée ce grand homme. Du coup elle aurait fait divorce avec le major... ce major qu'elle considérait comme une brute, comparé au fini et au poli de ce gentilhomme de l'épée dont le sourire seul valait une caresse et, souvent, une promesse!
Le King's Inn réunissait une foule énor-
LE CAPITAINE ARAMÈL.E
me et fortement bigarée ce soir du 5 mai 1765 ,mais foule parmi laquelle on ne distinguait encore rien de la société sélecte. On n'y trouvait que de petits officiers et sous-officiers de la garnison de la ville, de petits bourgeois, quelques étudiants fort bruyants, et quantité d'aventuriers, comme on en voyait tant à cette époque, qui parcouraient le Nouveau-Monde à la recherche de la fortune. Les femmes qu'on rencontrait au King's Inn ce soir-là encore n'étaient que des femmes de la petite bourgeoisie et de la classe ouvrière, et à la tête des petites bourgeoises essayait de briller Mrs Whittle. Il y avait des couturières, des blanchisseuses, des femmes de chambre et autre quantité de ces femmes ou filles qui cherchent à vivre au crochet des hommes galants.
A son monde, ce soir-là, Mrs Loredane offrait une primeur: c'était l'apparition en la salle de danse ou plutôt les débuts de sa fille, Lottie. C'était un événement prodigieux pour les habitués du King's Inn. d'autant plus qu'il s'était produit plus tôt qu'on n'avait pensé. Mais par quel hasard Mrs Loredane lançait-elle sa fille si tôt? Tout simplement parce qu'elle avait découvert en Sir James Howe un homme qui paraissait posséder toutes les qualités et toute la distinction qu'elle avait souhaité depuis longtemps trouver pour sa fille. Elle s'était dit, dès qu'elle avait connu le bretteur quelques jours auparavant:
— Voilà bien le mari qu'il faut pour ma fille!
Elle en avait de suite parlé à Lottie, elle lui en avait fait un portrait si enchanteur que la jeune fille, qui avait hâte de voir se briser les murailles de sa prison de verre, s'était vite et avec le plus grand enthousiasme pliée aux fantaisies de sa mère: elle avait juré de conquérir ce brillant cavalier qu'était Sir James Howe.
Disons que Lottie, comme Mrs Loredane, savait que sous ce pseudonyme de Sir James Howe se dérobait la personnalité remarquable de Sir James Spinnhead. Mais il avait été entendu qu'on ne devait pas lui donner son nom véritable avant la fête.
Durant quelques jours cinq ou six couturières avaient vécu à l'auberge, travaillant jour et nuit à confectionner le trousseau de Miss Lottie. C'était un assortiment de toilettes si éclatantes et si dispendieuses que la jeune fille qui, jusqu'à ce jour mémorable, n'avait porté que des bas de laine gros-
sière, que des jupons de toile et des corsages d'étoffe, faillit chavirer de folie. Elle se prélassa dans des flots de soies, de cachemires, de dentelles, de rubans et de bijoux à faire crever d'envie les plus élégantes femmes de la ville. Quant à Mrs Loredane, elle comprit qu'elle devait, en femme de bon monde, présenter convenablement sa fille, et pour dignement remplir ce rôle elle commanda pour elle-même des toilettes non moins remarquables et non moins jeunes que celles de sa fille. Et puis, en femme avisée et d'expérience, Mrs Loredane avait émis l'hypothèse que le beau Sir James pouvait bien être affligé de quelques mignons caprices, et qu'il pouvait, comme tous les hommes galants, avoir la fantaisie d'admirer plutôt la mère que la fille. Comme elle n'avait pas abandonné toute prétention en ce monde, elle ne voulait pas rater le coup: elle saisirait à l'envolée le bel oiseau mâle!
Mais Sir James, s'il était un fantaisiste, était aussi un connaisseur, et Miss Lottie le frappa de suite au coeur par sa grâce charmante et quelque peu naïve et gauche, et surtout par son air d'extrême jeunesse. De la jeunesse... c'était la fleur dont les parfums s'adaptaient le mieux aux narines cosmopolitaines de Sir James. Il mordit donc à belles dents dans ce beau et velouté fruit qu'on lui présentait, et il oublia Mrs Whittle qui, encore que jolie et gracieuse, n'en était pas moins un peu fanée par le contact qu'elle avait déjà éprouvé à l'écorcc du mâle. Mais là, devant Sir James, c'était une vierge, et pas une reine, eût-elle été la plus belle et la plus resplendissante, n'aurait pu lui enlever ce fruit jeune et tendre. Et Sir James, ayant également oublié qu'il avait offert et promis la première danse à Mrs Whittle, offrit son bras à Miss Lottie et l'emporta au travers de la cohue des danseurs.
A cette apparition Mrs Whittle manqua de tomber foudroyée par la jalousie et la fureur. Et la fureur et la jalousie ne manquèrent pas d'assaillir fortement et violemment les coeurs soupirants de maints jeunes hommes qui, d'ores et déjà, avaient jeté leur dévolu sur la fille de la tenancière du King's Inn. Que de jeunes officiers, resplendissants dans leurs uniformes, avaient songé à conquérir la belle et virginale Miss Lottie! Ce fut un flot de haine qui envahit tous les coeurs de ces jeunes gens, quand ils se virent devancés par cet étran-
gcr, contre cet aventurier vers qui les malédictions volèrent.
Mrs Whittle eut bientôt vent, par des conversations entendues, des haines qui fermentaient contre le brillant Sir James, et elle se mit à souffler ingénument sur ces flammes qui grandirent et pétillèrent au point qu'un incendie allait éclater.
En effet, après la danse, alors que d'un côté les admirateurs de Miss Lottie et de Sir James les complimentaient sur leur bon air. de l'autre côté s'agitait le camp des jaloux et des envieux. Il se trouva parmi ces derniers un jeune farceur qui, ayant cligné de l'oeil à ses compagnons, se faufila dans le groupe des admirateurs, s'approcha à l 'improviste du séduisant Sir James, et lui donna un rude croc-en-jambe qui envoya le beau cavalier de Miss Lottie s'étaler de tout son long sur le parquet ciré de la salle.
Un cri d'horreur partit du groupe des amis de Sir James et de Miss Lottie, mais le camp opposé fit entendre un immense éclat de rire moqueur à l'adresse de Sir James étendu sur les dalles. Mais l'étonnement et la confusion firent place bientôt aux rires, quand on vit Sir James se relever sans marquer la moindre émotion, mais avec la meilleure grâce du monde, puis s'incliner devant Miss Lottie tout étourdie, faire signe aux musiciens ahuris de reprendre la musique, ofïrir son bras à Lottie et l'entraîner en une sorte de valse nouvelle dont lui, Sir James, avait été le créateur. Pendant dix minutes l'on put voir l'admirable couple onduler, glisser, balancer, circuler dans un cercle de curieux médusés qui ne pouvaient plus détacher leurs regards admiratifs de ce couple gracieux à l'extrême. A un moment Sir James et sa partenaire vinrent passer à portée du farceur qui avait imaginé le croc-en-jambe, et tout à coup, avec la rapidité de l'éclair. Sir James abandonna sa compagne, leva son poing et le rabattit contre la figure du jeune imprudent qui, à son tour, alla s'aplatir sur les dalles au milieu d'un concert de rires énormes.
Le rire, cependant, n'était pas général. Les fielleux, qui prenaient parti pour le pauvre jeune homme qui demeurait inanimé sur le plancher, tant le coup de poing de Sir James avait été rude, poussèrent un haro formidable. Une vingtaine de jeunes officiers et de bourgeois se jetèrent contre Sir James en brandissant des poignards à
lames aiguës. L'attaque fut si rapide et si inattendue, que Sir James n'eut pas le temps de dégainer sa petite épée de parade, et, assailli de tous côtés, il se vit perdu. Mais dans l'affreux brouhaha qui venait de se produire par toute la salle, on vit Miss Lottie arracher d'une main vigoureuse le poignard à un jeune bourgeois, frapper ce dernier mortellement, puis se ruer devant Sir James et le protéger contre ses ennemis. Une clameur de surprise et d'admiration jaillit de toutes les bouches. Sir James ne put qu'admirer aussi la fière et splendide attitude de cette enfant qui, de son poignard tout sanglant, venait de faire deux autres victimes. Ces trois cadavres avaient épouvanté les autres assaillants qui retraitèrent rapidement. Et alors, vaincue par l'effort, Miss Lottie tomba dans les bras de Sir James et s'évanouit.
Mrs Loredane, qui un moment s'était arraché les cheveux de désespoir, se jeta alors contre Sir James et sa fille en criant:
— Ho! darling! darling!...
Et pour la première fois en sa vie, peutêtre, la tenancière du King'h Inn se mit à verser de vraies larmes... oui, de vraies larmes parce qu'elle croyait morte sa fille tant aimée.
De suite Sir James la rassura:
— Ne pleurez pas, madame, elle n'est qu'évanouie. Dès qu'elle sera remise, chère madame, ajouta Sir James à voix plus basse, j'oserai vous demander de me faire l'honneur de m'accorder sa main, j'en ferai ma femme adorée!
— Oh! demandez-moi tout de suite. Sir James, demandez tout de suite! s'écria Mrs Loredane en séchant ses pleurs et toute chavirée de joie soudaine.
Oui, elle voulait de suite recevoir la demande par crainte que le beau bretteur ne changeât d'idée.
Mais Miss Lottie n'était peut-être pas tout à fait évanouie, puisqu'elle parut entendre cet échange de paroles: car aussitôt elle ouvrit les yeux et sourit divinement à Sir James et à sa mère. Celle-ci jugea à propos de tirer pour tout de bon les ficelles qu'elle tenait à la main, et elle demanda en minaudant:
— N'est-ce pas, chérie, que tu acceptes d'être la femme adorée de Sir James?
Et. si bas que Sir James ne put entendre, la tenancière ajouta à l'oreille de sa fille:
— Ce que tu seras heureuse avec lui, Lot-
tieî... il s'imagine qu'il te doit la vie. Tu n'auras donc qu'à vouloir!
Et Mrs Loredane frémissait d'un bonheur indicible.
De fait, une promesse irrévocable était de suite échangée entre le spadassin et Lottie. Puis Sir James alla déposer la jeune fille sur un divan.
A cette minute Mrs Whittle accourait auprès de Sir James dont elle saisit les mains en criant:
— Ho! Sir James! Sir James... comme je remercie le ciel de vous avoir protégé contre cette bande d'assassins!
Sir James sourit candidement et répliqua:
— Madame, je vous remercie de votre bienveillance à mon égard. Cependant, je dois vous déclarer, pour faire honneur à la vérité, que ce n'est pas le ciel qui m'a protégé contre mes assassins, mais plutôt cette jeune et séduisante personne que je viens de fiancer et dont je ferai tout prochainement ma femme.
—Ah!...
Ce fut l'unique exclamation que poussa Mrs Whittle... pour la seconde fois, ce soir-là, Sir James Howe-Spinnhead se trouva avec une femme évanouie dans les bras.
En vérité il le devait à la bravoure, ou mieux à l'amour de Miss Lottie, ce chançard de Sir James Spinnhead, de se trouver encore de ce monde, en ce matin de mai 1765, mercredi le 15, jour qui avait été fixé pour les mémorables fêtes organisées dans le but de célébrer la conquête de la Nouvelle-France. En ce même jour on voulait commémorer la mort des héros français et anglais tombés au champ d'honneur.
Ce matin-là, toute la population de la ville et celle des paroisses environnantes avaient été réveillées par le grondement des canons de la forteresse qui saluaient l'arrivée, en la rade de Québec, de quatre navires de guerre battant le pavillon anglais. Les canons des navires avaient répondu par une salve puissante.
Malheureusement pour les citadins, le jour ne s'était pas levé aussi gaîment et beau qu'on l'avait désiré, le firmament était nuageux et un vent de nord soufflait en tempête. Vers les huit heures des flocons
de neige se mirent à tourbillonner au-dessus de la cité, et faire craindre que le mauvais temps ne dérangeât les belles fêtes qu'on avait préparées.
Le désappointement atteignit surtout les jeunes et jolies femmes qui avaient souhaité paraître à la fête en toilettes claires; elles durent, pour sortir et parcourir les rues de la ville, s'emmitoufler de fourrures comme en plein hiver et perdre, de la sorte, le plaisir d'exhiber leurs toilettes neuves spécialement commandées pour ce grand jour. Quel terrible soufflet pour ces exquises créatures!... Car — disons-le sans esprit de malice et sans calcul d'oflfense — la femme de ces temps lointains n'était pas autre que celle de nos jours, l'attrait des spectacles et des plaisirs de la foule n'était pour elle que secondaire; dans ces spectacles elle ne trouvait comme première jouissance que celle de montrer telle robe nouvelle, tel chapeau, tels souliers, tels bijoux. Là seulement était tout le véritable plaisir, le plaisir qui enivre, ce plaisir prodigieux, puissant, de récolter des regards d'admiration et des oeillades d'envie. De ces plaisirs elle n'en voulait pas manquer, pas un seul, comme ne veut manquer aucun des épis le moissonneur qui, de sa faulx, abat le froment mûr! Et sans ce plaisir la femme ne trouvait dans la fête nulle valeur et nul prix, c'était une désillusion complète, c'était presque une calamité qui pouvait la frapper mortellement!...
Mais en ce jour de mai 1765 la nature allait, pour la reine de notre monde, se montrer compatissante et tout à fait bonne princesse, et après avoir été si maussade, elle apparut, vers dix heures, brillante et rayonnante. Les nuages d'hiver se dissipèrent sous les vents qui, du nord, avaient tourné du côté de l'ouest, et en peu de temps un flot lumineux de soleil tiède inonda la ville entière. Ce fut un immense cri de reconnaissance qui emplit l'espace, et la foule , débordante de joie excessive, se déversa en cohue riante dans la ville en fête.
Pour saluer plus solennellement cette nature admirable et merveilleuse, des musiques militaires éclatèrent de toutes parts dans la haute-ville et la basse. Toute la cité, pavoisée aux couleurs anglaises uniquement, hélas! mêlait un éclat splcndide aux éclats du soleil, comme aux éclats des canons, comme aux éclats des musiques
CAPITAINE ARAMÈLE
gucrruTcs, comme aux éclats de joie de la population.
De la campagne arrivaient à la file des cabriolets, des calèches, des berlines, toutes espèces de vvhicules remplis de campagnards canadiens qui venaient, non pas commémorer la conquête de leur pays par les Anglais, mais pour assister au fameux tournoi des deux champions qui représentaient les deux plus grandes races de l'univers. Car ces campagnards, s'ils étaient des Canadiens, n'en étaient pas moins des Français qui n'oublieraient pas leur ancienne patrie. Ils accouraient donc avec l'espoir d'acclamer la victoire de la France qu'Aramèle était censé tenir en sa main habile.
Ils arrivaient bellement endimanchés.
Les femmes surtout portaient leurs plus belles parures des jours anciens, parures qu'on avait tirées précieusement de vieux coffres de chêne. A voir ces femmes ainsi parées on se serait cru sous le régime français, tant elles faisaient ressusciter, ainsi parées, la vieille mode française. Et depuis l'instant où cette foule rustique avait envahi la cité, celle-ci avait repris son air français: c'était encore la citadelle de la Nouvelle-France d'où résonnait le beau et clair verbe de France!
Aramèle exultait. Il se pensait revenu aux temps glorieux de la Nouvelle-France, et sur son toit flottait le grand drapeau des rois de France.
A midi de ce jour, M. DesSerres avait réuni en sa demeure pour un somptueux dîner Aramèle et ses deux enfants adoptifs; il désirait souhaiter au capitaine la victoire qu'allait lui disputer le célèbre Spinnhead.
Ce tournoi avait été fixé pour deux heures précises, hors les murs de la ville, en cet endroit où s'étaient déjà rencontrées les armées de la France et de l'Angleterre. C'était un vaste plateau non loin des Buttes-à-Neveu, et de ce plateau s'élevait une pente douce qui allait servir d'amphithéâtre à la foule curieuse et impatiente. Dès le midi de ce jour la place avait été envahie.
Sur le plateau on avait dressé un kiosque pour recevoir le gouverneur et sa suite.
Un peu avant deux heures, alors que l'immense pente était bondée de spectateurs difficilement contenus par trois bataillons de la garnison, le cortège vice-royal, précédé de fanfares, fit son apparition.
Murray était monté sur un magnifique cheval bai, richemv'nt caparaçonné, et à sa
droite caracolait un superbe coursier noir que contenait d'une main sûre le jeune duc de Manchester, cousin du roi et son représentant spécial.
Six grenadiers, hautement panachés, les escortaient immédiatement. Tous les regards s'étaient posés de suite sur le jeune duc, dont la dignité imposait. Thérèse, qui, avec M. DesSerres, se trouvait au premier rang des spectateurs et non loin du kiosque, reconnut avec une émotion intense son protecteur. Et lui la découvrit de suite dans la nombreuse assistance; il la salua d'une légère inclination de tête et lui sourit longuement. Thérèse pensa s'évanouir de confusion... la première, et parmi tant de jeunes et belles femmes, elle était remarquée du jeune prince. Aussi les dames de l'amphithéâtre et celles de la suite du gouverneur, qui avaient surpris cet échange de courtoisies entre le jeune duc et Thérèse, furent-elles piquées violemment par la jalousie.
Derrière les grenadiers suivaient les officiers de la maison du gouverneur, tous vêtus de riches et brillants uniformes. Puis venaient douze pages à pied portant des fleurs et précédant trois magnifiques carrosses attelés de quatre chevaux blancs chacun. Dans ces carrosses se trouvaient les dames de la suite du gouverneur. Une escouade de huissiers du Château escortaient les carrosses. Après les carrosses venaient à pied douze valets portant des parasols. Puis c'étaient les marins des navires de guerre suivis d'un détachement de Highlanders et d'une fanfare écossaise. Enfin, fermant la marche du cortège, apparaissaient, moptés sur des petits chevaux roux, douze chefs sauvages, fortement peinturés et emplumés et armés en guerre.
Un long murmure d'admiration avait circulé dans la masse des spectateurs, lorsque l'imposant cortège défila le long de la pente et vint s'arrêter sur le plateau et devant l'escalier du kiosque. Cet escalier était tapissé d'un riche tapis d'Orient. A droite et à gauche se placèrent le gouverneur et le jeune duc, puis les grenadiers et les officiers firent double haie au milieu de laquelle s'avancèrent les trois carrosses. Les douze pages montèrent les premiers sur le kiosque et formèrent un cercle autour de fauteuils qui y étaient disposés pour recevoir les dames. Puis les valets suivirent et sur deux rangs se postèrent le long de l'escalier, les valets tenant leurs parasols
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ouverts, de sorte que les dames en descendant des carrosses purent gravir l'escalier du kiosque sans être exposées aux rayons brûlants du soleil. Le gouverneur et le jeune duc suivirent les dames, puis vinrent les officiers du gouverneur et ceux des navires de guerre. Entourant le kiosque se tenaient les grenadiers, les huissiers, les marins et les chefs sauvages.
Lorsque tout ce monde fut à sa place, le gouverneur fit un geste de la main, et deux fanfares attaquèrent une marche guerrière. Et cette marche était à peine achevée que de la ville retentit un coup de canon: c'ftait le signal convenu pour ouvrir le tournoi.
A ce signal, Sir James Spinnhead apparut de derrière un buisson du voisinage, escorté de Sir George Parks et du major Whittle, ses témoins. Le spadassin anglais se présentait avec son sourire ironique aux lèvres et lorgnait effrontément les jolies femmes qui entouraient, sur le kiosque, le gouverneur et le duc de Manchester. Il avançait en cambrant sa belle taille, sa main gantée de blanc et bien posée sur la garde de sa rapière, respirant la confiance, mais peut-être trop arrogant... A l'apparition de Spinnhead une partie de l'amphithéâtre éclata d'applaudissements frénétiques.
Spinnhead sourit largement et, enlevant son tricorne, s'inclina cérémonieusement devant les spectateurs.
Puis d'un autre buisson, un peu plus loin, sortit Aramèle suivi de ses seconds, Etienne Lebrand et Léon DesSerres. Aramèle s'avançait, calme et digne, la main posée, lui aussi, sur la poignée de sa rapière. Mais à sa vue nul applaudissement ne retentit: les Canadiens et les Français présents préférèrent s'abstenir.
Le capitaine salua froidement son adversaire qui, à son tour, salua par une brève inclination de tête. Quant aux sesonds, ils ne se regardèrent même pas, attendu que Parks et Whittle méprisaient tout à fait ces deux enfants qui accompagnaient Aramèle, et attendu qu'Etienne et Léon n'avaient nulle envie de faire des courtoisies à deux hommes qu'ils reconnaissaient comme des ennemis implacables.
Pendant que les deux adversaires enlevaient leurs habits, une musique de fifres et de tambour retentit. Puis les deux duellistes achevèrent leurs apprêts, et un silence solennel s'établit. Murray leva une main, et tous les regards s'attachèrent avidement
sur les deux adversaires qui tombèrent en garde et heurtèrent la lame de leurs rapières. On n'avait entendu qu'un léger bruissement d'acier, et aussitôt après Sir James Spinnhead, en esquissant un large sourire, se dégagea vivement et de sa lame il salua galamment les dames du kiosque.
De longs applaudissements saluèrent ce geste de matamore.
A ce dégagement de Spinnhead, Aramèle s'était contenté d'abaisser sa rapière et, sans bouger d'un pouce, il était demeuré immobile, ses yeux fixés sur son adversaire; mais non sur le visage souriant et narquois de Spinnhead, mais sur sa main retenant la poignée de sa rapière. Aramèle surveillait cette main et cette lame comme un chat épie chaque mouvement de la souris qu'il guette. Car Aramèle, rien qu'à la façon dont il avait vu Spinnhead tenir son épée et la frotter contre la sienne, avait compris que cet homme, tout fanfaron qu'il se montrait, était un rude jouteur et qu'il n'avait aucunement volé sa renommée de duelliste. Il avait de suite reconnu la force de l'homme à la manière dont il serrait la poignée de sa rapière, c'est-à-dire que ses doigts y touchaient à peine, bien qu'ils parussent s'y presser avec force. Or, Aramèle savait qu'un homme qui tient ainsi une épée est un professionnel, et un professionnel qu'il n'est pas aisé de désarmer. De plus, le capitaine avait remarqué l'extraordinaire souplesse de l'homme, sa taille excessivement flexible et l'élasticité de ses jarrets. Certes Aramèle ne possédait pas moins de souplesse et d'agilité, mais sa taille plus courte, plus ramassée pour ainsi dire, son visage replet et son embonpoint lui donnaient un air de lourdeur qui le désavantageait énormément. Et lorsque les épées s'étaient choquées l'instant d'avant, il avait paru à tout le monde que le geste d'Aramèîe avait été un peu plus lent, plus lourd, moins svelte et gracieux qu'avait été celui de Spinnhead. Aussi les paris étaient-ils tous en faveur de Spinnhead, et dès l'instant le pauvre capitaine était condamné.
Et son désavantage devint plus apparent lorsque Spinnhead, ayant salue les dames du kiosque puis la foule des spectateurs, redressa encore sa taille gigantesque, raidit subitement le jarret, jeta un regard perçant et narquois sur Aramèle qui. toujours calme et froid, attendait l'attaque, et bondit soudain la rapière en prime.
On crut voir un tigre qui se détendait
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et s cbn(,\iit dans une ruée formidable, et l'on vit répcc de Spinnhead flamboyer, puis ruser et fondre en un coup droit terrible et vertigineux contre le capitaine. Ce geste avait été si rapide, il avait été si fulgurant, si menaçant qu'un cri était parti de la foule. Et cette foule, malgré elle, avait fermé les yeux pour ne pas voir cette chose trop horrible: le corps du Français percé d'outre en outre. Mais rien de tel ne se produisit. La foule rouvrit aussitôt les yeux, lorsqu'elle entendit un vif froissement de fer, très rapide, et, un peu ahurie, elle constata qu'Aramèle était toujours debout, face à Spinnhead qui essayait mille feintes plus ou moins savantes, et qui exécutait autour du capitaine une série de sauts prodigieux. Aramèlc se tenait sur la défensive, parant chaque coup, déroutant chaque feinte avec une merveilleuse habileté. Cinq minutes se passèrent ainsi sans que l'un ou l'autre des deux adversaires parût avoir l'avantage.
Seulement Spinnhead semblait un peu essoufflé, et l'on put constater que son jeu ralentissait sensiblement, que son sourire ironique s'effaçait peu à peu, que ses lèvres blêmissaient et se serraient sur ses dents. Et dans toute la masse des spectateurs attentifs parut se dégager cette impression qu'Aramèle, après tout, n'était pas le moins habile des deux. Et plus le masque de Spinnhead s'altérait, plus le doute s'établissait dans l'esprit de ceux qui avaient parié en sa faveur.
Mais Spinnhead, lui, que devait-il penser
Une chose certaine, il ne connaissait pas Aramèle lorsqu'il avait accepté avec empressement de le désarmer en combat singulier "devant la face du monde entier", comme il avait dit, quand le major Whitrle lui en avait fait la proposition. Non... il ne connaissait pas la valeur d'Aramèle à l'escrime, il commençait seulement de la connaître, mais peut-être trop tard! Et le capitaine se battait sans ostentation, méthodiquement, froidement, tout comme s'il se fût trouvé en sa salle d'armes donnant une leçon, c'est-à-dire qu'il veillait à ne pas commettre la moindre faute.
Après quelques passes plus lentes, Spinnhead dégagea soudain sa lame, recula de deux pas, puis exécuta un saut en avant, et durant quelques instants il manoeuvra en une séries de feintes si vives qu'on ne distinguait plus la lame de sa rapière. Puis, comme un ressort longtemps tendu qui se
relâche, il se fendit à fond et porta un coup effrayant à l'abdomen d'Aramèle. Un choc formidable d'acier fit tressaillir toute l'immense foule... la rapière d'Aramèle avait rencontré celle de Spinnhead. De suite il s'était produit dans l'assistance comme une immense détente; et ceux qui avaient quelques notions de l'escrime se doutaient que Spinnhead venait de mettre en jeu une de ces bottes savantes impossibles à déjouer et toujours mortelles. Et pourtant Aramèle avait bloqué la botte. Spinnhead, le premier, en était demeuré tout étourdi, après s'être rejeté en arrière pour resaisir l'haleine qui lui manquait. Mais il ne fut pas longtemps au repos: la traîtresse botte avait allumé la colère d'Aramèle.
— Ah! ah! s'était-il dit, monsieur l'Anglais en veut des bottes secrètes? Eh bien! je vais lui en faire voir quelques-unes qui ne manqueront pas de l'intéresser!
Et le capitaine s'était de suit<> élancé à l'attaque. Son tour était venu. L'occasion s'offrait, il la prenait. C'est de cette minute seulement, pour dire vrai, que le combat devint intéressant. L'épée qu'on voyait, à présent, voltiger vive et rapide comme un éclair, ce n'était plus celle de Spinnhead, mais la rapière d'Aramèle.
Spinnhead était forcé à la parade, mais sa parade était bien moins habile que son attaque. Et pour être juste, il ne parait pas, selon les lois de l'escrime, il esquivait ou essayait d'esquiver les coups du capitaine par des sauts à gauche ou à droite. Puis il reculait, et, toujours audacieux, il fonçait en avant pour reprendre l'offensive; mais il trouvait toujours devant lui la rapière menaçante du Français, prête à le frapper à mort. Et Spinnhead suait à grosses gouttes, on l'entendait hoqueter, et sans cesse la rapière d'Arabèle, sans perdre rien de sa vigueur ni de sa rapidité, semblait chercher obstinément un point pour frapper à coup sûr.
Et soudain un grincement d'acier se produisit, une longue exclamation de stupeur partit de toute la foule des spectateurs, on venait de voir une lame brillante voler dans l'espace, puis retomber à vingt pieds des combattants: Spinnhead était désarmé!
Aramèle, aussitôt, avait fait trois pas en arrière, il avait planté la pointe de sa lame en terre, et, comme toujours, il était demeuré calme et froid comme si rien d'important n'était survenu.
Et toute l'assistance était demeurée silen-
cicuse, médusée, laissant ses regards hébétés errer de Spinnhead au capitaine.
Spinnhead était livide.
Whittle cria:
— C'est un accident... le combat va reprendre I
Léon DesSerres répliqua:
— Votre homme est désarmé, et la victoire est à nous!
— Il n'a pas été désarmé, riposta aigrement Parks, c'est un accident!
Un murmure menaçant s'éleva dans la foule, un murmure qui semblait prendre parti pour Spinnhead et ses témoins.
Alors on vit le jeune duc de Manchester se lever, s'avancer au bord du kiosque et prononcer d'une voix nette et impérative:
— Messieurs, Sir James est bel et bien désarmé. Toutefois, il a un droit de revanche, si l'adversaire y consent.
Le jeune duc en même temps arrêta son regard sur Thérèse, qui lui exprima un sourire de reconnaissance.
La victoire appartenait donc au capitaine français.
Les murmures avaient cessé.
Le gouverneur se leva à son tour et demanda au capitaine:
— Eh bien! monsieur, êtes-vous disposé à donner à Sir James sa revanche?
Pour toute réponse Aramèle se tourna vers Spinnhead et dit seulement:
— Monsieur, reprenez votre épée!
Parks avait ramassé la rapière qu'il tendit au bretteur. Celui-ci l'accepta non sans esquisser un sourire de joie malicieuse.
La foule salua par des applaudissements la magnanimité du capitaine français, dont on reconnaissait maintenant l'habileté extraordinaire. Mais cela n'empêchait pas la grande majorité des assistants de penser que Spinnhead avait été désarmé par pur accident. Mais ceux-là allaient bientôt être fixés à jam^ais.
Les cpées venaient de s'engager à nouveau.
Spinnhead. reposé, avait repris de suite l'offensive. Mais il ne put la conserver: Aramèle, après avoir paré les deux ou trois premières attaques, reprit l'offensive par une feinte habile, et alors la foule vit une chose merveilleuse et terrible a la fois.
Aramèle venait de crier de sa voix claironnante:
— Pour la France!
Il avait subitement élevé son épée, il s'était tout à fait découvert et avait laissé libre chemin à la rapière de Spinnhead, et la chose était si inconcevable qu'on pensa que le capitaine était devenu soudainement fou. Qu'importe! si Aramèle vraiment avait perdu la tête, Spinnhead conservait bien solidement la sienne, et profitant de la belle opportunité, il lança la pointe de sa lame avec la rapidité de la foudre Mais elle n'alla pas loin: comme un éclair également la rapière d'Aramèle descendit, ou mieux elle fendit l'air, ce fut une zébrure magique, imperceptible presque; puis l'on perçut dans le profonde silence qui planait sur ces lieux un rapide bruissement, et ce bruissement, tout faible qu'il fut, ressembla à l'ouïe des mortels qui l'entendaient comm.e un coup de tonnerre. Un cri d'homme, un cri strident qui glaça les sangs de tout le monde, déchira l'espace silencieux, et à la seconde même l'on vit, avec un frémissement d'étonnement et d'effroi, Spinnhead s'abattre lourdement en échappant pour la seconde fois son épée, puis on le vit s'agiter sur le sol une seconde ou deux, étendre les bras, raidir les jambes et demeurer immobile, tandis que de sa poitrine un filet de sang s'écoulait...
Il avait été atteint au coeur par la rapière d'Aramèle.
Une clameur terrible secoua toute l'assistance. On crut saisir comme des cris de colère et de vengeance contre le capitaine français, quelques coups de pistolet éclatèrent et des balles sifflèrent aux oreilles d'Aramèle qui, lentement, remettait sa rapière au fourreau.
Le duc de Manchester bondit à l'avant du kiosque, et faisant un geste aux soldats de la garnison, il clama d'une voix de tonnerre:
— Feu sans pitié sur cette foule si un coup de pistolet retentit encore!...
Un silence effrayant s'établit pour un moment. Puis une pluie de fleurs vint tomber aux pieds d'Aramèle, et cette fois un tonnerre d'applaudissements éclatait de toutes parts. Mais Aramèle n'était plus en vue: il venait de s'éclipser dans les buissons voisins suivi de ses seconds ainsi que de M. DesSerres et de Thérèse.
La France demeurait victorieuse...
Ce même soir, alors qu'on fêtait la belle victoire au logis d'Aramèle, celui-ci disait à ses amis qui l'écoutaient avec ravissement:
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— Je VOUS l'ai dit et redit: la France n'est jamais vaincue!
Fin de la troisième partie.