‹ Le capitaine Bitterlin comedie en un acte, en proseChapitre 2 sur 33 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

AURÉLIE

Épousez-nioi.

SAVINIEN

Vous êtes enfant l

AURÉLIE

[Vous êtes poli. J’ai eu l’honneur de vous dire ileux ou trois cents fois que je voulais me marier et vivre en femme • honnête. C’est une idée à moi.

SAVINIEN

A vous et à plusieurs autres. Votre idée, ma chère, est tombée dans le domaine public. Je’ connais, dans les théâtres de Paris, une vingtaine de jeunes femmes qui réservent pour un mari problématique une ingénuité aljsurde.

AURÉLIE

Nous nous marions quelquefois.

SAVINIEN

Je le sais bien, et c’est tant pis pour vous I De deux choses l’une : ou vous faites la conquête rl’iin jeune homme riche qui est brouillé avec sa famille, pour vous retirer du théâtre; ou vous épousez un pauvre garçon, poêle, journaliste ou comédien, qui viendra tous les jours au théâtre avec vous. Dans le dernier cas...

AURÉLIE

Soit... Mais lorsqu’on épouse un homme riche?...

SAVINIEN

Vous acquérez le droit d’éclabousser vos amis ; mais il vous en cofite cher. Le monde vous regarde comme des déclassées et vous éloigne poliment. Une belle petite solitude se fait autour de vous, et vous regrettez ce bon temps du théâtre, où vous étiez si entourées. Pour peu que vous soyez artistes et que votre cœur ait battu au bruit des applaudissements, vous soupirez au souvenir de la rampe ; la nostalgie des planches vous saisit. Vous recherchez les premières représentations, et*, lorsque le rideau tombe, vous sortez en pleurant dans votre mouchoir. Vos maris, qui vous ont aimées dans tout l’éclat du succès, se refroidissent. Vous n’êles plus si belles à leurs yeux, depuis qu’ils ne voient plus les lorgnettes braquées sur vous, et qu’ils vous possèdent tranquillement sans vous disputer à personne. Voilà, ma chère, le bonheur que

* Les parties du dialogue placées entre crocliets sont supprimées à la représentation.

vous rêvez. J'ai connu une petite femme qui jouait les travestis au boulevard du Temple. Elle a ti’ouvé un merle blanc, un pair d’Angleterre, deux millions de revenu. Elle a quarante chevaux à Técurie ; elle habite un château du douzième siècle, Irès-confortable au dedans, avec des tapis jusque dans les cuisines. Mais elle meurt de consomption. Tous les matins, un laquais lui apporte sur un plat d’or l’Entr’actedela veille. Elle pleure en lisant la distribution des féeries du Cirque, et je parie qu’elle donnerait dix mille livres sterling pour entendre le bruit d’un sifflet, et se voir jeter des pommes !

AURÉLIE

D’abord, mon cher, je ne connais pas les pommes ; ensuite, le mariage, si triste que vous le supposiez, sera toujours moins bête et moins monotone que la circulation.

SAVimEN.

Quelle circulation ?

AURÉLIE

Vous ne trouvez pas mauvais que j’appelle les choses par leur nom ; j’ai joué Molière. La circulation, mon cher monsieur, c’est le destin inévitable de toutes les femmes qui ont fait un faux pas. On se donne pour la vie à un joli garçon, attaché au ministère des affaires étrangères ; on Taime, on est heureuse : crac I le hien-aimé s’envole pour Rio de Janeiro, il est nommé secrétaire de légation. Que faire? On s’arrache les cheveux, on pleure, on veut quitter le théâtre et se jeter dans un couvent ; mais le pli est pris ; on s’éveille un beau matiu auditrice au conseil d’État. Nouvel amour, nouveau bonheur, nouveaux projets d’union éternelle ; mais l’auditeur au conseil d’Etat s’envole du côté des Alpes ou des Pyrénées, dans l’habit brodé d’un sous-préfet. Pour le coup, on prend du poison ; un jeune médecin vous sauve la vie, et on l’aime par reconnaissance... jusqu’au jour où le docteur adoré épouse la clientèle et la fille de quelque prince de l’art. On retombe sur un coulissier qui part bientôt pour la Belgique ; on se jette dans les bras d’un sportman qui se casse le cou à Chantilly ; on prend un bel officier des guides qui se fait tuer à Solferino, et l’on circule ainsi, de main en main, jusqu’à l’âge de quarante-cinq ans, comme mademoiselle A..., mademoiselle B... et mademoiselle C..., qui sont en deuil de la moitié du genre humain.

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