SCÈNE II
SAVINIEN
11 y aurait un moyen d’échapper à cette... circulation.
Qui serait ?...
SAVINIEN
De ne choisir ni un diplomate, ni un officier, ni un médecin, ni un homme de bourse; mais un oisif jeune, bien portant (*t indépendant comme moi.]
AURÉLIE, se levant.
Voilà tout justement ce que me disait votre ami.
SAVINIEN*
Qui?
AU RÉLIE.
Vous auriez pu m’épargner le crève-cœur de le nommer.
SAVINIEN
Henri de Luce !
AURÉLIE
Vous voulez que- je me laisse prendre à l’amour d’un homme, vous qui avez vu Henri dans mon petit salon? Etait-il assez amourepx , celui-là?... le disait-il assez to.ndremenlî me lorgnait-il assez furieusement depuis dix-huit mois dans le même fauteuil d’orcliestre? avait-il des attentions assez délicates pour ma tante et pour mon petit chien? et se seraitril assez moqué de moi, si j’avais eu la sottise de me laisser prendre ?
SAVINIEN
11 vous aimait tout de bon.
AURÉLIE
Je l’ai cru tout un dimanche. Je ne jouais pas, on donnait je ne sais quoi, une pièce de dimanche. Henri vint me orendre avec ma tante pour nous mener à Saint-Germain. Il nous promena en voiture, je ne sais où, dans le bois. 11 y avait déjà quelques feuilles par-ci par-là, je me rappelle une espèce de saule qui était couvert de feuilles vaporeuses comme des marabouts, et les oiseaux chantaient les chansons les plus compromettantes. Je parie que nous n’avons pas échangé dix paroles dans la journée 1 Ma tante causait toute seule, elle ne déteste pas ça. La nuit vint. Henri nous fil dîner au pavillon de Henri IV; un charmant petit dîner. Nous n’avions faim ni
* Siviaien, Aarélie.
l'un ni l’autre, il n’y avait que ma tante. Je ne bus que do Teau ; cependant j’étais un peu grise au dessert ; la tète me tournait. Ali! que voulez-vous ! on n’est pas parfaite. II nous ramena rue de Rivoli, à dix heures. Impossible de le faire partir. Ma tante s’alla coucher; il était toujours là, assis à nies pieds sur le tapis, et il parlait, il parlait! Ah! sa langue s’était déliée dés que nous avions été seuls. Je lui répondais de mou mieux par de bonnes raisons, les dernières. Enfin, je'le mis à la porte... 11 était temps, j’étais au bout de ma rhétorique, et, tenez, nous sommes entre garçons... je ne répondais pas du lendemain ! Le lendemain, il ne reparut ni chez moi, ni au théâtre, et il y a trois bons mois que je n’ai eu de ses nouvelles; voilà les hommes 1
SAVIN lEN.
Ainsi vous l’aimez encore?
AURÉLIE
Moi? Je le déleste.
C’est ce que je disais. ( jouant avec le pan de sa redingote. ) Le cœur est une étoffe à double face : couleur d’amour à l’endroit, couleur de haine à l’envers; mais qu’on la prenne par ici ou par là, on la tient.
AURÉLIE
Je vous jure que M. de Luce m’est aussi indifférent... que vous.
SAVINIEN
c’est ce que nous allons voir... Une, deux, trois. Il est ici!
AURÉLIE, SC levant.
Henri! à Bade? qui vous l’a dit? Vous l’avez vu? Luia-t-on dit que j’y étais?... Henri est ici!
SAVINIEN
Voyons, mon enfant, du calme : vous me connaissez assez pour comprendre que si Henri était ici pour vous, je n’aurais pas commencé par vous parler de moi.
AU RÉLIE, colère.
Pour qui donc alors ?
SAVINIEN
Pour une cousine à moi.
AURÉLIE, même jeu.
Une femme du monde?