LA MAISON DE CHELSEA
Darrell vivait quitté Londres pour s’occuper des affaires de son protecteur, quand le messager de Ringwood remit chez lui ce petit billet.
Une semaine se passa avant qu’il ne revînt à Saint James Square, où il trouva la lettre de son cousin. Un coup d’œil jeté sur cette lettre lui suffit; il chiffonna le papier dans sa poche, et, sans perdre un instant, il courut directement au logement du jeune homme, près de Bedford Street.
Il trouva Ringwood au lit, déchiffrant les pages graisseuses d’un roman de Fielding ; de grands pots à couvercle de la taverne voisine et des verres cassés étaient dispersés sur la table ; des bouteilles vides gisaient sur le parquet ; les os d’un poulet et les restes d’un pain ornaient la nappe sale. Ringwood avait invité la veille deux de ses vieux amis à souper.
— Ringwood, dit son cousin, tenant à la main la missive du jeune homme, qu’est-ce que cela veut dire ?
— Quoi? demanda Ringwood avec un regard fixe et stupide.
Les fumées du vin et de la bière qu’on avait bus dans l’orgie de la soirée précédente demeuraient sur son esprit, qui, même en ses meilleurs moments, n’était pas très-clair.
— Qu’est-ce que cette lettre, dans laquelle vous dites, je crois bien, le mensonge le plus grand qu’un homme ait jamais osé dire ? George Duke en Angleterre.... George Duke à Chelsea.... Ringwood, qu’estce que cela signifie ?... Parlez 1...
— Ne vous emportez pas, — dit Ringwood.
Et, jetant son livre dans un coin de la chambre, le coude appuyé sur son oreiller, il regarda Darrell d’un air sérieux et à moitié égaré, très-comique à voir.
— Mon Dieu ! donnez-moi au moins le temps de recueillir mes idées. J’ai menti !... Vous feriez mieux de ne pas appliquer de pareilles expressions à un homme comme moi. Demandez dans les environs de Covent Garden si je n’ai menacé de jeter un crachoir à la tête d’un capitaine de vaisseau qui m’avait insulté; je l’aurais fait comme je le disais, si le bravache ne m’avait pas d’abord jeté par terre. Mais je suis prêt à soutenir ce que je vous ai écrit. Qu’est ce que j’ai donc dit dans cette lettre?
— Prenez-la et lisez-la vous-même, — répondit Darrell en lui donnant la lettre.
Ringwood déchiffra sa propre écriture avec autant de peine que si c’eût été quelque grimoire grec ou hébreu ; puis, la rendant à son cousin, il agita ses boucles de cheveux, ce qui mit son bonnet de soie de travers et lui donna un air tout à fait tapageur.
— Quant à cette lettre, — mon cousin Darrell, ditil, — ce n’est rien. J’ai trouvé George Duke , du Vautour, en qualité de domestique chez mon élégant ami
sir Lovel Mortimer : que pensez-vous de cela ? Il était si parfaitement ivre que son maître l’a envoyé se coucher après l’avoir vertement réprimandé et avant que j’aie eu le temps de lui dire un mot : que dites-vous à cela?
— Ce que je dis à cela ? — s’écria Darrell, — mais je pense que ce n’est pas vrai. C’est une stupide erreur de votre part.
— Cela n’est pas vrai, n’est-ce pas? C’est une stupide erreur de ma part ?.... Vraiment, monsieur Markham, vous êtes trop poli pour entrer dans la chambre d’un homme qui n’a pas son épée au côté et en profiter pour le traiter de fou et de menteur. Je vous dis que j’ai vu Duke ivre et faisant l’office d’un domestique chez mon ami sir Lovel Mortimer.
— Duke vous a-t-il reconnu? — demanda Darrell..
— Ne vous ai-je pas dit quil était ivre mort? — s’écria le jeune homme hors de lui. — Comment pouvaitil me reconnaître ? J’aurais pu lui parler, mais avant que j’eusse pu le faire, sir Lovel lui avait donné un coup de pied et l’avait envoyé se coucher. En y réfléchissant, j’ai pensé que cela aurait été bien pénible pour moi de faire connaître au baronnet mes affaires de famille et de lui avouer que son valet était mon beau-frère.
— Mais, depuis, n’avez-vous pris aucune information sur ce scélérat?
— J’ai dit à sir Lovel que je croyais connaître la figure de cet homme, et je lui ai demandé qui il était. JLe baronnet m’a répondu qu’il n’en savait rien, qu’il l’avait à son service depuis un an, et que c’était un garçon fidèle ; seulement, a-t-il ajouté, il aime trop la boisson. *
Darrell ne fit d’abord aucune réponse au discours de son cousin ; il jnarchait çà et là dans la chambre.
— Ringwood, — dit-il enfin en s’arrêtant brusquement à côté du lit, — il y a dans tout ceci quelque mystère que ni moi ni vous ne pouvons pénétrer. Je connais ce sir Lovel Mortimer, ce prétendu baronnet des provinces de l’ Ouest.
— Alors vous connaissez mon meilleur ami, — dit Ringwood avec un sourire d’orgueil.
— Je connais un des brigands les plus audacieux qui aient jamais échappé à Old Bailey.
— Un brigand!.... le baronnet.... le modèle de la mode et le miroir de la grâce ; le plus élégant petitmaître qui ait jamais dansé au Ranelagh ; le propriétaire d’une des plus belles terres du comté de Devon. Prenez garde, Darrell, à la façon dont vous parlez de mes amis.
— Vous feriez mieux d’apporter plus de circonspection à les choisir, répliqua Darrell. — Mon pauvre Ringwood, j’espère que vous n’avez pas permis à cet homme de vider vos poches au jeu.
— J’ai perdu quelques guinées avec lui , — grommela Ringwood.
Le jeune gentilhomme avait payé assez cher la société des gens à la mode, et iï avait supporté ses pertes sans aucune plainte ; mais il n’aimait pas à s’entendre prouver qu’il avait été dupe.
— Vous voulez me dire alors, — reprit-il tristement, — que ce sir Lovel....
— N’est pas plus sir Lovel que vous, — répliqua Darrell ; — toute l’élégance à laquelle il prétend est celle qu’il a trouvée sur le grand chemin du Roi ; la seule terre dont il sera jamais le maître fournira peutêtre assez de gros bois pour lui élever un gibet, au bout de sa carrière. Les chevaliers de la grande route et les constables le connaissent sous le sobriquet de
Capitaine Fanny. La maison où il vous a conduit était sans doute un repaire de brigands.
Ringwood n’avait rien à dire à cela ; il s’assit, son bonnet de nuit dans sa main, un pied hors du lit, regardant son cousin, et se grattant la tête d’un air de doute.
— Ce n’est pas tout, — continua Darrell, — il y a quelque mystère dans la liaison de cet homme avec Duke. Ils pourront bien prouver une douzaine d’alibi et jurer tout ce qu’ils voudront. Moi, je déclarerai toujours que Duke est l’homme qui m’a assailli entre Compton des-Bruyères et Marley, — que Duke est l’homme qui m’a volé mon cheval, — et que ce cheval, je l’ai retrouvé dans la possession de votre ami le baronnet, autrement dit le Capitaine Fanny. — Ainsi donc Duke, que nous croyions sur mer, était caché à Londres et parcourait la campagne pour voler les honnêtes gens. Son vaisseau le Vautour n’est qu’une fiction; au lieu d’être un marchand, un corsaire, un pirate, un négrier, Duke n’est ni plus ni moins qu’un brigand.
— La seule chose que je sache, c’est que je l’ai vu dans une maison de Chelsea une nuit de la semaine passée, — murmura Ringwood.
— Levez-vous et habillez-vous, Ringwood, — s’écria Darrell, pendant que je cours chez le magistrat; — ce scélérat de Capitaine Fanny m’a volé mon cheval; il m’a vidé mes poches sur le chemin de Bath: nous obtiendronsl’ordrede l’appréhender au corps; nous emmènerons avec nous deux constables ; vous nous indiquerez la maison dans laquelle vous avez vu Duke; nous dé-., couvrirons le scélérat, et avant la nuit nous aurons pénétré tout ce mystère.
— Deux constables, ce n’est pas beaucoup, — mur-
mura Ringwood : — sir Lovel est toujours entouré de ses amis
Darreil regarda son cousin d’un air de mépris non déguisé.
— Nous ne vous demanderons pas de regarder la bande de brigands en face, — dit-il ; — nous vous demanderons seulement de nous indiquer le chemin et de nous montrer la maison ; après quoi, vous pourrez aller vous cacher dans un coin, pendant que j’entrerai avec les constables.
— Quant à vous montrer la maison, — répliqua Ringwood déconcerté, — c’est bien aisé; mais un homme peut être aussi courageux qu’un lion, et ne pas se soucier d’être tué par un misérable caché derrière une porte.
— Je courrai tous les risques de recevoir une balle égarée, cher cousin, — s’écria Darreil en riant; — seulement levez-vous et habillez-vous sans perdre de temps, pendant que j’irai chercher les constables.
Obtenir l’ordre d’arrêter l’homme fut une longue affaire. Le crépuscule était venu lorsque Darreil revint à l’appartement de Ringwood, accompagné de deux constables et muni du document officiel qui lui permettait d’arrêter le Capitaine Fanny.
Il trouva son cousin tout équipé pour l’expédition armé jusqu’aux dents. Un formidable sahre de marin*, pendait à ses côtés, et les Canons de deux pistolets énormes sortaient de ses poches. Si, par malheur, ils avaient fait explosion, les balles seraient allées se loger dans les coudes de Ringwood.
Darreil mit un peu d’ordre dans la toilette de guerre de son cousin ; Ringwood consentit à contre-cœur à s’armer seulement de pistolets.
— Il ne suffit pas d’avoir un sabre ; la question est de savoir si vous êtes capable de vous en servir, — dit
Darrell. — Venez, cher cousin, nous ne vous laisserons pas seul au milieu du combat, soyez-en sûr î
Ringwood regarda attentivement les deux constables pour voir si c’étaient des hommes qui ne fuyaient pas ; satisfait de cet examen, il consentit à monter dans la voiture avec ses trois compagnons.
Ringwood n’était rien moins que le meilleur des guides; le cocher eut une tâche difficile à remplir. D’abord Ringwood voulut aller à Chelsea par la barrière de Tyburn, et ce fut à grand’peine qu’on put lui persuader que Ranelagh et Gheyne Walk n’étaient pas situés dans cette direction. Puis le jeune seigneur tourmenta le malheureux cocher, lui fit prendre brusquement un détour à gauche et suivre des chemins tortueux à droite. Quand ils passèrent le Corner de Hyde Park, il devint inquiet et voulut aller directement aux marais qui entouraient Westminster, déclarant à ses compagnons qu’il fallait passer par l’abbaye de Westminster pour arriver à Chelsea.
Enfin, quand Darrell, perdant patience, ordonna au cocher d’aller selon sa fantaisie et de ne plus perdre de temps, le frère de Millicent se jeta au fond de la voiture avec humeur, et s’écria qu’on se moquait de lui.
Arrivés à Cheyne Walk , ils quittèrent la voiture, décidés à chercher la maison du Capitaine Fanny. Ringwood ne fut pas plus utile en ceci qu’auparavant.
' — Je n’ai jamais su le nom de la rue, — dit-il; — d’ailleurs, j’étais parti de Ranelagh pour aller à Cheyne Walk, et non de Londres, ce qui est bien différent; et puis j’étais avec une joyeuse société cette nuit-là, et j’ai peu observé le chemin.
Enfin, Darrell eut une idée: c’était de conduire dou- ' cernent son cousin dans toutes les petites rues derrière
Cheyne Walk. — Ringwood s’arrêta subitement à la porte d’une maison à l’air solide, et s’écria :
— C’est ici, je reconnais le marteau.
— Vous êtes bien sûr que c’est la maison, Ringwood? . — demanda Darrell.
‘ — Comment.... si j’en suis sûr! Ne vous ai-je pas dit que je reconnais le marteau?... Est-il probable que je puisse me tromper.... le croyez-vous? — demanda le jeune homme indigné. — Je reconnais le marteau parce que j’ai frappé, et que sir Lov.... lui.... le Capitaine, m’a dit que j’étais fou.... Il est en cuivre rouge et a la forme d’une tête de dragon. Je m’en souviens parfaitement.
— Une tête de dragon est un modèle assez commun pour un marteau de porte, dit Darrell à bout d’espoir.
— C’est vrai; mais toutes les têtes de dragon ne sont pas aplaties d’un côté comme celle-ci, n’est-ce pas? — s’écria Ringwood. — Ce cuivre doit avoir été bossué par le bâton d’un constable ou la lourde canne d’un mauvais sujet; mon cousin, je vous dis que si vous désirez voir Duke, vous ferez bien de frapper à cette porte. Comme j’ai été l’ami de sir Lovel, j’aimerais mieux ne pas paraître dans cette affaire; je me cacherai au coin de la rue.
C’était bien là le sentiment d’un homme d’honneur. Ringwood se retira, laissant son cousin et les deux constables sur le seuil de la porte. Il y avait longtemps qu’il faisait nuit, et la nuit était obscure : point de lune, et un brouillard épais s’élevait de la rivière.
Darrell ordonna aux deux hommes de se cacher derrière une petite porte qui faisait saillie à quelque pas de cette maison, pendant qu’il frapperait et reconnaîtrait les lieux. Une servante l’ouvrit ; elle avait une bougie à la main. Elle lui dit que le baronnet avait ja-
dis occupé, avec son domestique et deux ou trois amis, une partie de cette maison, mais qu’il en était parti depuis trois jours, et que l’appartement qu’il habitait était maintenant à louer.
— Savez -vous où sir Lovel est allé? — demanda Darrell à la servante.
— Je crois qu’il est retourné dans le comté de Devon, mais si monsieur désire le savoir exactement, je vais le demander à ma maîtresse.
Darrell ne le désirait pas. Il était si désappointé du résultat de son entreprise qu’il ne se souciait plus de rien.
Cependant au moment de s’éloigner, il adressa encore une question à la servante.
— Quelle espèce d’homme était-ce que le domestique de sir Lovel? — dit-il.
— C’était un garçon peu aimable et passablement grognon, — reprit la fille.
— Savez- vous son nom?
— Son maître l’appelait toujours Jérémiah , monsieur; les autres messieurs l’appelaient « bourru de Jérémiah, » car il grommelait et grondait toujours, excepté quand il était ivre.
Et quelle espèce d’homme était-ce? — demanda Darrell. — Était-il beau garçon?
— Quant à cela , — reprit la domestique, — c’était plaisir de le regarder, mais il était trop grognon pour vivre dans la compagnie de bonnes gens.
Darrell glissa une pièce d’argent dans la main de la fille, en lui souhaitant une bonne nuit. Les constables sortirent de leur cachette.
— Est-ce bien la maison, monsieur? demanda l’un d’eux.
— Oui , — reprit Darrell, — nous avons trouvé le nid; mais les oiseaux sont envolés. 11 faut nous con-
soler, mes amis, et retourner chez nous, car notre ordre pour l’arrestation n’est plus que du papier mort pour ce soir.
Ils trouvèrent Ringwood qui les attendait assez patiemment au coin de la rue; il se mit à rire un peu malicieusement du désappointement de son cousin.
— Vous me croirez pourtant une autre fois, — dit-il, — puisque vous avez acquis la certitude que c’était bien la maison.
— Oui, c’était la maisori, — répondit Darrell de fort mauvaise humeur, — mais cela ne me satisfait guère. Comment puis-je savoir si ce domestique du brigand était réellement Duke, ou si vous n’avez pas été trompé par quelque ressemblance imaginaire 4 /