‹ Le capitaine de Vautour M. E. BraddonChapitre 11 sur 26 · SEPT ANS APRÈS · texte numérisé non relu

SEPT ANS APRÈS

L’étoile du jeune Ringwood brilla encore d’un faible reste d’éclat pendant quelque temps dans la métropole. Sa bourse était vide, son crédit épuisé, sa santé perdue ; il se voyait si bien usé par les courtes années qu’il avait passées à Londres, qu’il n’avait plus rien à faire de mieux que de retourner à Compton-des- Bruyères et de demeurer au manoir, avec une vieille femme pour gouvernante et deux laboureurs de la ferme pour domestiques. Cette vieille femme était restée au manoir de Compton depuis que les volets des fenêtres principales en avaient été fermés , au milieu de la poussière et des toiles d’araignée qui recouvraient les portraits de la famille Markham, appendus aux boiseries, et souriant sous un pâle sourire. La vieille femme de charge, dis-je, avait mené une bonne vie dans la sombre et triste maison, pendant que Ringwood son maître fétoyait dans les tavernes de Covent Garden. Elle ne fut pas trop satisfaite quand, par un soir brumeux du mois d’octobre, le

jeune châtelain parut dans l’avenue solitaire. Il entra par la porte de derrière qui conduisait aux communs une fois là, il se tint debout devant la vaste cheminée de la cuisine, et dit à la servante d’un air maussade qu’il était revenu pour habiter le manoir.

Son arrivée ne causa cependant que très-peu de changement dans la maison ; il s’établit dans le parloir de chêne, où son père avait tant fumé et tant bu, et s’était ainsi apprêté sans secousse à descendre dans le cercueil. Après avoir donné des ordres pour que les seuls volets des appartements qu’il occupait fussent ouverts, il résolut de ne pas visiter les habitants de Compton. Ces gens simples ne savaient pas que Ringwood avait dévoré toute sa fortune : ils prirent donc naturellement de l’ombrage de la vie excentrique et solitaire qu’il menait. Sur-le-champ ils trou-' vèrent la solution de l’énigme en le traitant d’avare.

A l’heure du crépuscule, le châtelain sortait du manoir, et, se dirigeant vers la maison hospitalière de la bonne Sally, il allait boire son verre de punch dans le parloir de l’auberge, où les habitants de Compton l’entouraient et' lui rendaient hommage, comme ils avaient fait jadis à son père. Ringwood sentit que ces simples villageois valaient un peu mieux que les habitants de Londres, qui avaient vidé ses poches en riant sous cape de ses prétentions et de sa personne. Certainement, il était plus heureux à Compton que dans ses appartements de Bedfort Street, ou avec ses anciens compagnons de taverne.

Millicent ne voyait que rarement son frère. De temps en temps il lui rendait visite dans la soirée, en ‘allant à l’ Ours-Noir; il demeurait quelques minutes avec elle à parler du village, de la ferme, ou de quelque autre sujet de la vie ordinaire. Mais la compagnie de sa sœur l’ennuyait, et après un quart

d’heure il commençait à bâiller, puis embrassait Millicent sur le front et lui souhaitait une bonne nuit, et enfin se rendait lentement chez Sarah, brandissant sa canne en marchant, et tout ému de la sensation que produisait son habit brodé sur les gamins du village et les commères qui bavardaient sur leurs portes. Il avait été convenu entre Darrell et Ringwood que Millicent ne devait rien savoir de l’aventure de la maison de Chelsea et de la misérable destinée de Duke, devenu le valet d’un bandit.

Les gens de Compton, qui connaissaient la rencontre de Darrell avec le brigand sur la lande, et de Mme Duke avec le fantôme sur la jetée de Marley, disaient que le Capitaine du Vautour était double, qu’il se montrait à ceux qui lui étaient proches; et que l’apparition de son ombre était un signe de peine et de malheur arrivés à George Duke lui-même. Ils ajoutaient qu’on avait déjà entendu parler de choses pareilles, et que le ministre de la paroisse pouvait dire le contraire tant qu’il lui plairait, mais qu’il y avait des fantômes que tout le latin de ce vieux prêtre ne pourrait pas faire rentrer dans la mer Rouge.

De tranquilles années s’écoulèrent sans changement, soit au manoir, soit à YOurs-Noir, soit au petit cottage où Millicent passait ses paisibles jours. A Compton, on ne recevait de nouvelles ni du Vautour ni de son Capitaine ; et quoique Millicent ne voulût pas prendre les habits de deuil, elle comprit bien qu’elle était seule au monde, et que le nœud que d’autres avaient formé pour elle avait été tranohé par la main puissante de la mort.

Pendant la première et la deuxième année qui suivirent le retour de Ringwood, on crut assez généralement qu’un jour ou l’autre il se marierait. Dans les enviions de Compton, on considérait la propriété du

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manoir comme une fortune considérable, et .mainte fille de riche fermier mettait ses plus jolis rubans, et posait son chapeau le plus élégant un peu de travers dans l’espoir de charmer le jeune châtelain. Mais le cœur de Ringwood n’était pas une forteresse facile à assiéger; l’égoïsme y tenait sa cour; une indifférence complète à tous les plaisirs simples, et l’ennui, lui faisaient cortège.

Gomme sa fortune s’améliorait par la nouvelle existence même qu’il menait, quelque chose de réellement semblable à l’avarice s’empara de sa froide nature. Il avait dépensé son argent avec d’ingrats compagnons qui s’étaient moqués de lui et qui, lorsque sa bourse avait été vide, n’avaient pas voulu lui donner une guinée. Il était donc averti par le passé d’être plus sage pour l’avenir.

Les petits fermiers de la propriété du manoir de Compton commençaient à se plaindre; ils murmuraient entre eux que Ringwood était un propriétaire fort dur, que le temps actuel était pire pour les pauvres gens que le temps du vieux châtelain, et ils ne disaient que la vérité. A mesure que la bourse de Ringwood se remplissait, le jeune homme sentait un besoin ardent d’économiser davantage. Quand il pensait à l’avenir, une crainte vague le faisait frissonner; il avait peur que sa santé abîmée ne se raffermît point. L’air vif même du pays du Nord soufflant à travers la vaste plaine ne pouvait ramener sur ses joues rougies par la fièvre les couleurs de la santé. Ringwood pensait qu’avec la jolie figure de sa mère il avait hérité peut-être de la faiblesse de son tempérament. Mais il ne permettait que rarement à son esprit de s’appesantir sur ces choses. Il se promenait sans cesse sur un petit cheval gris autour de la ferme, surveillant les ouvriers à leurs travaux ; il couvait des yeux le progrès

de ses récoltes, tandis que les saisons faisaient leur œuvre, et qu’il rencontrait partout la riante figure de l’abondance.

Les récoltes du Nord ne se font que lorsque la saison est un peu avancée ; la récolte dont nous parlons fut surtout tardive dans le septième automne après que le vaisseau le Vautour eut quitté le port de Marley. Septembre avait été pluvieux et froid; octobre commença sous un aspect bien sombre, comme un hiver prématuré. Dans les premiers jours de ce mois d’octobre, si triste, on était en train de mettre le blé en gerbes à la ferme du manoir de Gompton, tandis que Ringwood se promenait sur son petit poney de champs en champs, pour surveiller les travaux des moissonneurs. Le jeune châtelain était méfiant, et il pensait que l’ouvrage n’était jamais si bien faite que lorsqu’il était là.

Il paya cher ce manque de confiance en ceux qui le servaient, car ce fut pendant une de ces promenades qu’il gagna un gros rhume, et le voilà si malade qu’il fut obligé de garder le lit.

A la première nouvelle de sa maladie, Millicent arriva près de lui, patiente, aimante, empressée à le soulager, à l’apaiser, à le guérir. Comme toutes les personnes de son tempérament, il était également faible de corps et d’esprit, et il sentait vivement le danger de son état ; il s’attacha donc à sa sœur comme un enfant malade à sa mère. Au miüeu de la nuit, il s’éveillait avec des gouttes de sueur froide sur le front et lui criait de venir près de lui ; puis, soulagé, rassuré en la trouvant qui veillait à côté de son ht, il s’endormait tranquillement la main serrée dans celle de sa sœur.

Le médecin de Gompton secoua la tête quand il vit ses joues colorées par la fièvre et quand il eut examiné la poitrine étroite du jeune châtelain. Peu satis-

faite de l’opinion du médecin du village, Millicent envoya chercher à Marley un autre docteur; mais celui ci confirma ce que son collègue avait déjà dit : il y avait peu d’espoir que Ringwood se rétablit. Peu importa que l’on appelât sa maladie un gros rhume, ou une toux spasmodique, ou une inflammation des poumons, ou une fièvre lente. On aurait pu tout dire en un seul mot — consomption. Sa mère était morte avant lui de la même maladie ; elle avait décliné doucement, peu à peu, comme il était en train de le faire.

Dans le triste silence de ces longues nuits pendant lesquelles le malade s’éveillait si souvent, et voyait toujours la belle figure de Millicent éclairée par la faible lumière de la lampe de nuit ou par les flammes du foyer, — Ringwood commença de méditer sur sa vie passée, — une vie courte, dans laquelle il n’avait rien fait d’utile; — une vie égoïste, qui s’était passée dans une indifférence parfaite du bien-être d’autrui. — Peut-être à cause de cette terrible inutilité, était-ce une vie coupable.

Quelques nuits avant celle où il mourut, le jeune seigneur resta longtemps éveillé ; il compta tous les quarts d’heure qui sonnèrent à la tour de l’église de Compton; il écouta le bruit que faisaient les cendres en tombant si# le foyer de pierre, et le bruit que faisaient les feuilles de lierre qui s’agitaient et frappaient contre les carreaux de la fenêtre. On eût dit les doigts d’un squelette frappant pour se faire ouvrir. Ringwood regarda la figure de sa sœur assise dans une chaise basse près du foyer, ses grands yeux bleus pensifs fixés sur le feu, et un livre, qu’elle ne lisait pas, s’échappant de sa main qui le tenait à peine.

— Comme elle est jolie!... — pensa-t-il, — mais quelle beauté attristée! Combien peu de joie a rayonné dans ses yeux depuis les anciens jours, quand elle et

Ls f**p. du Vautour. O

Darrell étaient des amis et des compagnons de jeu, avant que le Capitaine Duke eût montré son beau visage au manoir 1

Alors il se souvint de la part qu’il avait prise à conclure ce malheureux mariage, et comment il avait persuadé à son père de ne point écouter les supplications fie la jeune fille!...

11 se souvint aussi du vil motif qui l’avait poussé à en agir ainsi, et de la haine méprisable qu’il avait alors pour son cousin Darrell, qui l’avait déterminé à s’opposer au bonheur de sa sœur, afin que Darrell, le premier, en souffrit. Il mourait maintenant, et le monde et tout ce qu’il contenait lui était de si peu de chose, qu’il pardonnait facilement à son cousin leurs anciennes querelles et lui souhaitait même du bien dans l’avenir.

— Millicent!... Millicentl... dit-il tout à coup.

— Oui, mon frère, — reprit celle-ci en se glissant à côté de lui, — je te croyais endormi.... Y a-t-il longtemps que tu es éveillé, Ringwood ?

— Oui, très-longtemps.

— Il y a longtemps, mon pauvre frère !

— Peut-être vaut-il mieux s’éveiller quelquefois, — murmura le malade. — Je ne désireras glisser hors delà vie sans m’en apercevoir. Je pensais, Millicent....

— Tu pensais, mon cher frère?...

— Que j’avais été pour toi un mauvais frère.

— Un mauvais frère, Ringwood ! Non!... non!... non!...

En parlant ainsi, elle tomba à genoux devant le lit et jeta ses bras aimants autour de ce corps amaigri.

— Oui, Millicent, j’ai été un mauvais frère pour toi.... J’ai poussé à ton mariage avec un homme que tu haïssais.... j’ai voulu te séparer de l’homme que tu aimais,... j’ai aidé à rendre ta jeunesse malheureuse....

Tu sais bien tout cela, et cependant te voici qui me soignes nuit et jour aussi tendrement que si je n’avais pensé k rien qu’à ton bonheur.

— Tout cela est pardonné, mon cher Ringwood, — dit-elle. — Ce serait bien mal, si l’affection entre un frère et une sœur ne pouvait survivre à d’anciennes injures, et si elle ne devenait plus grande et plus sincère après d’anciens chagrins. Ï1 y a longtemps que j’ai oublié mon malheur. Cher Ringwood, j’ai mené une vie tranquille depuis quelques années, et il me semble qu’il a plu à Dieu de me déüvrer des liens qui me paraissaient si cruels.

— Après ma mort, tu seras presque riche, Milly, — dit son frère d’une voix plus gaie. — Pendant les cinq années qui viennent de s’écouler, j’ai fait beaucoup pour améliorer la propriété, et tu trouveras un sac plein de guinées dans le tiroir à poignée de cuivre où je mets mes papiers et mes comptes. Je crois que tu peux te fier à John Martin, le régisseur ; Lawson et Thomas prendront soin de la ferme dans ton intérêt. Quand je serai mort, il faudra que tu deviennes une femme d’affaires, Milly; ce sera un grand et beau changement pour toi de quitter le cottage et la Grande- Rue de Compton, et de venir ici, dans cette grande maison.

*- Ringwood. .. Ringwoocr.... ne parle pas de cela !

— Mais il le faut, Millicent. Il est grand temps de parler de ces choses quand on sent qu’on n’a plus une heure avant de faire le grand voyage. Je veux que tu tne promettes quelque chose, Millicent, avant que je meure, car une promesse faite à un moribond est toujours srsrée.

— Cher Ringwood, y a-t-il rien au monde que je ne ferais poür toi ?

* — Je savais bien que tu ne me refuserais pas. Main

tenant, écoute : combien y a-t-il de temps que le Capitaine Duke est absent?

A cette question subite, Millicent pensa que Ringwood avait le délire.

— Il y aura sept ans au mois de janvier prochain, mon cher frère.

— C’est ce que je pense. Maintenant, Milly, écoute, écoute-moi : quand le mois de janvier sera près de finir, je désire que tu fasses un voyage à Londres, et que tu portes une lettre de moi à Darrell.

— Je le ferai, mon cher Ringwood. Mais pourquoi en janvier?... Pourquoi pas plus tôt?...

— Parce que c’est ma fantaisie; la fantaisie d’un malade, peut-être. La lettre n’est pas encore écrite, mais je vais l’écrire avant de me rendormir. Donnemoi la plume et l’encre, Milly.

— Demain.... mon frère, pas ce soir, — lui dit-elle d’un ton suppliant . — Tu es déjà fatigué d’avoir tant parlé, tu écriras la lettre demain.

— Non, ce soir môme, — dit-il avec impatience, — tout de suite. J’aurai la fièvre d’inquiétude si je ne l’écris pas à l’instant. Ce ne sera que quelques lignes.

La pauvre garde-malade crut qu’il valait mieux satisfaire ses désirs que de l’irriter par un refus ; elle lui apporta du papier, des plumes, de l’encre, et arrangea le tout sur une petite table à côté de son lit ; elle l’appuya ensuite sur des oreillers pour lui rendre sa tâche aussi facile que possible, puis elle se retira et alla s’asseoir auprès du foyer.

Le lecteur sait combien Ringwood trouvait malaisé d’écrire, même lorsqu’il était en bonne santé ; ce soirlà plus que jamais c’était pour lui une rude tâche. Il écrivit longtemps et péniblement avec une mauvaise plume d’oie ; et pourtant il ne traça que quelques lignes. Il les lut et les relut avec une satisfaction évidente.

puis il plia très-soigneusement la grande feuille de papier, il la cacheta avec un grand cachet de cire rouge aux armoiries de la famille Markham, et mit l'adresse avec de grands pâtés d’encre :

« A DARREL MARKHAM, ESQ.,

Pour être remis par Millicent Duke , à la fin de janvier il... »

— J’ai fait bien du tort à Darrell, — dit-il en donnant la lettre à sa sœur, — mais ceci peut tout réparer. C’est ma dernière volonté et mon testament, Milly ; je n’en ferai point d’autre, car il n’y a personne que toi pour hériter de la propriété.

— Tu as donc légué quelque chose à Darrell? — demanda-t-elle.

— Je ne lui lègue rien que cette lettre ; je me fie à toi pour la remettre dans ses mains.

Sarah venait au manoir quand elle avait un moment de liberté pour assister Millicent dans sa tâche et soigner le mourant. Elle était près d’elle au terrible moment, quand les dernières cordes qui retenaient le jeune châtelain à la vie se brisèrent.

Jusqu’à la fin, le moribond eut sous les yeux des figures attendries, entendit de douces voix à son oreille ; des doigts délicats touchèrent son front brûlant. Il valait mieux mourir ainsi que de répandre son sang sur un parquet sablé, dans une querelle de taverne, quoiqu’il eût été le duelliste, le tapageur, le bravache le plus distingué qui eût jamais vécu entre Covent Garden et Pal| Mail.

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