CHAPITRE IX
LE VALET DE Sll\ LOVEL MORTIMER EST IVRE
Nous avons déjà dit que Ringwood Markham était un mauvais sujet. A une époque où les épées étaient souvent hors du fourreau, le jeune châtelain n’avait guère de chance de se faire respecter dans les maisons de jeu et dans les tavernes. Il dissipait ou se laissait arracher la fortune que son père avait amassée, grâce à la vie tranquille et économe que la famille Markham menait au manoir de Compton avant la mort du vieux seigneur. La propriété du manoir était fort importante, et elle était si bien garantie que Ringwood n’avait ni le pouvoir de la vendre ni celui de l’hypothéquer. Voyant toutes les épargnes de son père disparaître, il sentit que le temps n’était pas loin où il faudrait retourner à Compton, vivre en châtelain sur ses terres, s’il ne voulait devenir un aventurier méprisable et méprisé dans les mêmes lieux où il avait été jadis le favori d’une demi-douzaine de vils flatteurs et d’amis obséquieux.
Ringwood n’avait jamais aimé. C’était un de ces hommes assurés contre les tempêtes qui troublent des
âmes plus austères, et qui n’ont à craindre que le sable mouvant de l’extravagance. Sans avoir le moindre germe de passion dans son tempérament lymphatique, il avait été poussé par sa vanité à imiter les vices des plus débauchés ; avec un dégoût absolu pour la boisson, il avait appris à être un ivrogne ; sans aucun goût pour les cartes, il s’était à demi ruiné au jeu : mais il avait eu beau faire, il n’était toujours qu’un fat efféminé, et les hommes se moquaient de sa jolie figure, de ses cheveux dorés et de sa taille mince.
Darrell et son cousin Ringwood s’étaient rencontrés à Londres une ou deux fois, mais leur ancienne mésintelligence n’avait fait que s’envenimer, au moins . dans le cœur de l’un ; la froideur qui existait entre eux n’avait pas diminué. Darrell ressentait pour le frère de Millicent un mépris qn’il n’essayait pas de cacher, et la terreur seule qu’il inspirait à Ringwood empêchait celui ci de lui montrer la haine que leur courte rencontre dans la maison du fermier avait fait naître dans son cœur. L’existence de Darrell se passait bien loin des tavernes et des cafés. Il était trop vaillant pour noyer ses regrets dans l’ivrognerie et la dissipation; il combattait contre son propre cœur ; il sortit vainqueur de cette lutte. Fidèle à la mémoire du passé, il étai! fidèle aussi à ses devoirs du présent. Il avait des rêve ambitieux qui le consolaient dans les tristes heures où la figure mélancolique de sa cousine Millicent se glissait entre lui et les pages d’un pamphlet politique. Il avait de belles espérances d’avenir, mais il sentait bien qu’il ne serait jamais heureux. •
Dans l’été qui succéda à ce Noël célèbre à la veille duquel avait été volée Sarah de trois cuillers d’argent, d’une montre de Tompion, et par-dessus le marché privée de ses sens par le colporteur étranger ; pendant que les faucheurs étaient occupés à Compton et dan3
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les environs, par un beau jour de juin , Ringwood vivait dans un misérable petit logement dans le voisinage de Bedford Street, Covent Garden. La bourse du jeune châtelain diminuait chaque jour, mais, quoiqu’il eût été obligé de quitter son bel appartement et de renvoyer son valet, bien qu’il ne fût plus assez riche pour dépenser un billet de vingt livres à souper, ou pour briser son verre en morceaux en le jetant contre le mur après avoir porté un toast, Ringwood trouvait toujours moyen de porter un habit couleur fleur de pêcher avec des broderies en argent, et de montrer son élégante personne et sa jolie figure dans tous les endroits qu’il avait toujours fréquentés.
Il passait la moitié du jour dans son lit, et il se levait * à une heure ou deux de l’après-midi; il paraissait jusqu’au crépuscule dans une robe de chambre en satin. On lui apportait son dîner d’une taverne voisine avec un numéro de journal tout taché de bière, dans lequel il épelait les nouvelles avec patience (il ne savait pas bien lire), afin d’en faire parade avec ses compagnons le soir. Ce fut pendant qu’il avait les yeux collés sur ce journal, la lumière du soleil de juin éclairant sa misérable chambre, où sa belle toilette de la soirée reposait à côté des débris du déjeuner du matin, sous la forme d’une tasse de chocolat vide, ce fut pendant l’heure du dîner de Ringwood qu’une servante de la maison meublée vint le déranger en lui disant qu’il y avait en bas un monsieur qui s’appelait M. Darrell Markham et qui désirait lui parler.
Ringwood jeta instinctivement un coup d’œil sur sa cheminée, où reposaient des pistolets et des rapières ; puis d’une voix un peu timide il dit à la servante de faire monter le visiteur.
On entendit le pas rapide de Darrell sur le palier avant que la servante eût quitté la chambre.
— Nous n’avons pas le temps de faire des cérémonies, Ringwood, — dit le jeune homme en s’élançant dans l’appartement, ni de conserver aucun sentiment de haine. Je viens vous parler de votre sœur.
— De Millicent?... •
La figure de Ringwood montra un grand soulagement quand Darrell lui apprit l’objet de sa visite.
— Oui, je viens vous parler de Mme George Duke. Si votre sœur était morte et enterrée, Ringwood, je doute que vous en eussiez appris la nouvelle.
— Millicent n’a jamais aimé à écrire, dit le jeune homme en forme d’excuse; mais que lui est-il arrivé de mal?
— Je ne sais si ce qui est arrivé peut être bon ou mauvais pour ma pauvre cousine, — répliqua Darrell. — Le Capitaine Duke est absent depuis un an et demi, et à Compton on n’a reçu de nouvelles ni de lui ni de son vaisseau.
Ringwood ouvrit les yeux et respira avec peine : c’était sa manière d’exprimer une grande émotion. Il était si essentiellement égoïste qu’il n’avait jamais pu faire qu’un mauvais hypocrite, n’ayant pas appris à simuler même le plus léger intérêt pour les affaires d’autrui.
Darrell se promenait à grands pas de long en large dans la chambre; ses éperons retentissaient sur le parquet effondré.
— Je n’ai reçu ces nouvelles qu’aujourd’hui par une lettre de Sally Pecker, — répondit-il ; — je n’avais pas eu de nouvelles de Compton depuis huit mois, car je n’aime pas à me ressouvenir de ma vieille demeure. Aujourd’hui j’ai reçu cette lettre de Sally. Il y a longtemps qu’on a cessé d’attendre le retour du Capitaine. Millicent seule l’attend encore.
— Et que pensez-vous de cela? — demanda Ringwood.
— Ce que je pense?... mais je pense que le Capitaine Duke et son vaisseau le Vautour ont eu le sort que méritent tous ceux qui naviguent sous de faux pavillons. Je connais des gens qui parlent d’un vaisseau portant le nom de Vautour peint sur l’arrière, que l’on a vu sur les côtes du Maroc ; il avait un drapeau noir déployé au grand mât et un grand nombre de nègres enchaînés à fond de cale. Je connais des gens qui parlent d’un méchant commerce que fait ce navire entre la côte d’Afrique et les Indes occidentales, et qui parlent aussi d’endroits où l’on craint l’arrivée de Duke plus que la fièvre jaune. Grand Dieu! est-il possible que cet homme ait trouvé le destin qu’il méritait si bien et que Millicent soit libre !
— Libre?
— Oui, libre d’épouser un honnête homme, — s’écria Darrell, dont la figure s’animait.
Ringwood avait juste assez d’esprit pour être méchant. Il se souvint de la rencontre dans la cuisine du fermier Morrison, et il dit avec malice :
— Millicent ne sera jamais libre jusqu’à ce qu’elle , reçoive la nouvelle positive de la mort de son mari ; si George est un homme qui fasse le métier que vous dites, son cadavre peut aller pourrir sur quelque rivage étranger, et jamais on ne le saura.
— Il est absent depuis un an et demi, — répondit Darrell, — et s’il ne revient pas avant sept années à partir du moment où il l’a quittée, Millicent peut se marier.
— Est-ce que la loi veut cela?...
— Je l’ai toujours entendu dire depuis mon enfance. Un an et demi est déjà passé ; il n’y a plus que cinq ans .et demi à attendre. Ma petite Millicent, ma pauvre
Millicent, ce temps passera comme un jour, avec une pareille espérance.
Darrell en même temps se jeta dans une chaise près de la fenêtre ouverte, et cacha sa figure dans ses mains.
Ringwood ne put résister au plaisir de lui faire une autre blessure.
— Je ne serais pas étonné de voir le Capitaine de retour avant la fin de l’été, — dit-il ; — d’après le peu que je connais de Duke, je ne le crois pas homme à perdre facilement la vie.
Darrell ne fit pas attention à cette remarque. Peutêtre ne l’avait-il pas entendue. Ses pensées flottaient au milieu de cette émotion pleine d’espérance vers l’océan éloigné d’un avenir heureux.
— Écoutez, Ringwood, — dit-il bientôt en se levant et en marchant vers la porte, — je ne suis pas venu pour vous tenir les discours d’un amant. Si Duke ne revient pas, Millicent sera une femme abandonnée et sans ressource pour six ans encore, n’ayant rien pour vivre que l’intérêt des deux mille livres que le Baron lui a données pour dot. Je ne suis qu’un pauvre homme, c’est vrai, mais j’ai pour lui venir en aide les droits d’un cousin; il ne faut pas cependant qu’elle sache d\)ù vient ce secours. Comme son frère, vous êtes obligé de la protéger. Faites bien attention qu’elle ne manque d’aucun secours qui puisse la consoler dans sa vie solitaire.
Si Ringwood n’avait pas eu peur de son robuste cousin, il aurait insinué, en se lamentant, quelque petite excuse sur sa propre pauvreté ; mais il se contenta de dire avec tristesse :
— Je ferai tout ce que je pourrai, Darrell.
Darrell lui serra la main pour la première fois depuis leur querelle, et le laissa à sa toilette et à ses plaisirs du soir.
Ringwood mit son habillement complet couleur fleur de pêcher brodé d’argent, et posa avec coquetterie son chapeau à trois cornes sur les longues boucles de sa chevelure. A une époque où les perruques et les cheveux poudrés étaient à la mode, le jeune seigneur tirait vanité de ses boucles abondantes qui bouclaient sans papillotes et qui tombaient avec grâce sur son front étroit. Ce soir-là, il prit un grand soin de sa toilette, car il avait un rendez-vous au Ranelagh avec une joyeuse compagnie dont le chef était un certain baronnet des comtés de l’Ouest, nommé sir Lovel Mortimer, plus connu dans deux ou trois tavernes d’une réputation équivoque que dans les demeures de l’aristocratie.
Le baronnet éclipsait Ringwood aussi bien par l’élégance de sa toilette que par l’affectation languissante de ses manières. Les grandes dames regardaient d’un œil approbateur la taille svelte de sir Lovel quand il dansait gracieusement les figures d’un menuet; et maint œil brillant répondait par un doux regard aux grands yeux noirs et inquiets du jeune baronnet. Cette expression anxieuse que Darrell avait observée dans la grande salle de l’auberge de Reading était sans doute plus frappante dans une assemblée telle que la brillante salle de danse du Ranelagh.
Le baronnet avait le don d’être partout à la fois. Son habit de velours blanc, sur lequel étincelaient des boutons de rose brodés en soie mélangée de petites pierres de strass, la poignée de son épée de cour et ses boucles de souliers ornés de diamànts, tout cela brillait le même soir dans bien des endroits différents. Personne, excepté un habile observateur, ne se serait aperçu que sir Lovel Mortimer n’avait que très-peu de connaissances dans le monde aristocratique, et que les seules personnes auxquelles il parlât familièrement
LE CAPITAINE DU VAUTOUR lll
étaient les quatre ou cinq jeunes gens qui l’avaient accompagné, en y comprenant Ringvvood. Remarque d’autant plus difficile à faire que le jeune baronnet changeait sans cesse de place.
Le jeune Ringwood était ravi d’avoir fait une connaissance aussi distinguée. Il était difficile au simple Cambrien, élevé dans un modeste village, de découvrir la différence entre les pierres de strass de l’habit brodé de sir Lovel et les diamants de ses boucles de souliers ; il ne remarqua pas davantage la grande différence qui existait entre les manières du baronnet et celles des comtes et des marquis du vrai monde. Ringwood suivait les mouvements de sir Lovel d’un regard ravi, plein de respect et d admiration. Quand la salle devint moins pleine et que le baronnet fit la proposition de retourner à son appartement de Cheyne Walk, d’y faire la partie, de manger quelques grillades et de jouer aux dés, Ringwood fut le premier à y consentir.
Les jeunes gens se rendirent donc à la maison de sir Lovel. Elle n’était pas située à Cheyne Walk même, mais dans une rue obscure qui conduisait à la rivière, — une rue dans laquelle les maisons étaient petites et sombres.
Sir Lovel s’arrêta devant une de ces maisons dont les fenêtres n’étaient pas éclairées, et frappa avec violence.
Ringwood, qui avait déjà bu beaucoup, saisit le marteau de cuivre de la porte, et frappa un coup encore plus épouvantable.
— Il n’est pas nécessaire d’éveiller tous les habitants de la rue, monsieur Markham , — dit le baronnet d’un air contrarié ; — sans doute mon domestique veille.
Mais sir Lovel Mortimer s’était trompé, car les
jeunes gens attendirent quelque temps devant la porte avant qu’elle s’ouvrit; quand enfin les verrous furent retirés et que la société fut admise dans la maison, ils se trouvèrent dans l’obscurité.
— Que veut dire ceci, chien de paresseux? — s’écria sir Lovel : — tu t'es donc endormi?
— Oui, — répondit unè voix rauque et mal assurée ; — je.... me.... suis peut-être bien.... endormi.
— Tu es ivre, coquin, — s’écria le baronnet. — Allons, apporte-nous une bougie.... M’entends-tu?
— J’en cherche une, — répondit la voix; — je cherche un briquet.
On entendit un bruit de main heurtant une planche à chandeliers; une allumette s’enflamma, puis une bougie dont la faible lueur éclaira la figure de celui qui avait parlé.
Le domestique de sir Lovel Mortimer était bien ivre; sa figure était sale ; sa perruque, tombant sur ses sourcils, se brûlait en ce moment à la bougie qu’il tenait à la main ; sa cravate était attachée de travers et entourait son cou comme une corde destinée à le le pendre; ses yeux étaient obscurcis et humides par suite de l’abus des liqueurs fortes : c’était à grand’ peine qu’il pouvait se tenir droit, et il se balançait çà et là tandis qu’il regardait fixement d’un air hébété son maître et ses compagnons.
Mais ce ne fut pas l’ivresse de cet homme qui fit tressaillir Ringwood.
Le domestique de sir Lovel Mortimer était le Capitaine George Duke.
Vers quatre heures de l’après-midi, le lendemain, Ringwood s’éveilla du long sommeil de l’ivresse; la première chose qu’il fit fut de chercher une feuille de papier sur laquelle il griffonna une demi-douzaine de mots ; il la plia et l’envoya à l’adresse suivante :
« DARRELL MARKHAM, ESQ.,
Chez le Comte de C....,
« St. James Square. »
Ces quelques mots étaient :
« George Duke n’est pas mort. Je l’ai vu la nuit dernière dans une maison de Chelsea.
c A vos ordres
< R. Markham. »