‹ Le capitaine de Vautour M. E. BraddonChapitre 12 sur 26 · LE CAPITAINE FANNY · texte numérisé non relu

LE CAPITAINE FANNY

Six années s’étaient écoulées depuis la veille de ce fameux Noël, où le colporteur étranger avait volé Sarah, et pendant laquelle s’était produit un changement si merveilleux dans la félicité de son mari Samuel. Betty était justement occupée, comme six ans auparavant, à plumer des oies et des dindons; de nouveau Sarah Pecker était debout devant son grand dressoir, roulant la pâte pour les pâtés de Noël ; de nouveau l’immense feu de charbon de terre montait en hurlant dans la cheminée ; le four était rouge. Ce four était vraiment une caverne glorieuse d’où toutes espèces de bonnes choses paraissaient toujours prêtes à sortir; — de gros pains à la croûte dorée, des fournées de pâtés tout chauds, de petits régiments de gâteaux plats, dont on faisait d’ailleurs si peu de cas qu’on les jetait sans cérémonie sur le foyer pour refroidir ; de nouveau on attendait le messager retardataire chargé des épiceries du bourg voisin ; de nouveau de douces odeurs inconnues aux parfumeurs de*

la cour, et célèbres partout ailleurs sous le nom de punch au rhum, sortaient par les portes entr’ ouvertes du parloir.

Ces préparatifs de Noël n’étaient donc point différents de ceux de la NoëL des six dernières années, quoiqu’il y eût d,e grands changements dans la maison. Nous en, avons déjà perlé au lecteur. La voix et les manières de Sarah étaient devenues merveilleusement douces; quelque chose de timide se mélangeait à ses allures majestueuses : une espèce d’inquiétude perpétuelle, dont personne ne savait le sujet.. Sarah était tellement changée que Samuel était quelquefois obligé de la distraire et de la, consoler lorsqu’il la voyait triste, et de lui donner de modestes petits verres de punch ou de bons petits soupers pour la ranimer.

Ce digne mari ne s’était pas moins amélioré que son épouse même par la nouvelle manière dont elle le traitait.

H n’avait plus peur ni de sa clientèle ni du sa voix. D ne tremblait ni ne rougissait plus quand on l’engageait dans une conversation, il osait maintenant boire un gobelet de sa bière sans regarder timidement pardessus son épaule. Samuel était un nouvel, homme ; peut-être croyait-il toujours aux apparitions de fantômes. Il était toujours un peu timide quand il s’agissait d’aller quelque part, dans l'obscurité. Malgré tout, ç’était un lion en comparaison de ce qu’il était avant que le colporteur étranger eût causé l’évanouissement de Mme Pecker.

L 'Ours-Noir était particulièrement gai cette veille de Noël, car une société de gentilshommes était arrivée d’York, et ils dînaient dans le parloir blanc, appartement d’apparat dont on ne se servait que rarement, et qui était situé au premier étage. Ces gentilshommes devaient coucher cette nuit à l’auberge, y passer le

jour de Noël, et le dindon qui reposait inerte sur les genoux de Betty leur était destiné.

— N’est-ce pas que l’un d'eux est beau? — dit la cuisinière en arrachant avec force une des plus grosses plumes de son oie. — Madame, il faut le voir; quels yeux il a.... comme ils vous pénètrent... C’est un véritable éclair ! Et de petites mains blanches, pareilles à celles de Mme Duke, et toutes couvertes de diamants. Ma foi ! il est charmant ! Les autres semblent avoir peur de lui.... Les deux autres désiraient partir d’ici après le dîner ; il a dit qu’il allait rester ; l’un d’eux lui a demandé si l’endroit était.... quelque chose; je n’ai pas pu saisir le mot, mais il a éclaté de rire, et il a répondu à l’autre qu’il n’était qu’un lâche coquin, mal fait pour vivre dans la société des gentilshommes; quant à l’autre, il fit beaucoup de bruit en posant son verre sur la table, et il dit que le Capitaine avait raison.... Seulement il jura d’une manière affreuse, ajouta Betty avec horreur.

Tandis que la cuisinière parlait encore, Samuel se présenta à la porte de la cuisine. • •

— Ces messieurs qui sont dans le parloir blanc sont des gens excessivement bruyants, — dit-il ; — ils demandent une demi-douzaine de bouteilles de vieux vin de Porto et ils ne sont que trois, et ils ont déjà bu du madère et du bordeaux. Veux-tu monter, Sarah, et les prier d’être plus tranquilles? Moi, je descendrai chercher le vin, pendant que tu arrangeras un peu ta toilette.

Sarah y consentit; elle essuya la farine de ses mains, elle arrangea les rubans de son bonnet, elle mit ses mitaines; elle venait de finir ces apprêts juste au moment où Samuel sortit de la cave portant deux bouteilles couvertes de toiles d’araignée sous chaque bras.

— J’en ai apporté quatre, Sally, — dit-il en posant son précieux fardeau sur la table de la cuisine : — je

vais les monter; toi, tu monteras quelques verres.

Le trio de convives installé dans le parloir blanc était en effet un peu turbulent. Deux grosses bougies brûlaient dans des chandeliers d’argent massif, sur la table en chêne poli, parsemée de noix, de figues, de raisins secs, d’oranges, de casse-noisettes, et littéralement garnie de bouteilles vides et de verres à vin étincelants et taillés à facettes. L’un des convives s’était enfoncé dans sa chaise et avait posé ses bottes éperonnées sur la table, pendant qu’il s’amusait à enlever la peau d’une orange et à la jeter à son voisin. Celui-ci, à moitié ivre, était assis, les coures sur la table, le menton posé dans ses mains, et regardait son tourmenteur d’un œil fixe et abruti. Le troisième personnage paraissait de beaucoup le plus sobre des trois ; il bâillait, le dos tourné du côté du feu, le coude appuyé sur la cheminée, il était en train de raconter une anecdote grivoise juste au moment où Mme Pecker entra. Ses yeux noirs et brillants, ses petites dents blanches, qui étincelaient quand il parlait, éclairaient un visage qui, malgré sa jeunesse évidente, était déjà las et pâli : la figure d’un homme prématurément vieilli par les excès et la débauche. La main du temps, pendant les six dernières années, avait tracé plus d’une ride autour des yeux inquiets et de la bouche résolue de sir Lovel Mortimer, autrement dit le Capitaine Fanny. Dieu seul sait ce qui surprit et émut la bonne maîtresse de Y Ours-Noir quand elle entra! Sarah devint très-pâle lorsqu’elle posa le vin et les verres sur la table et frémit sous l’étrange regard des yeux noirs du Capitaine Fanny. J’ai déjà dit que ce n’étaient pas des yeux ordinaires. Ce n’étaient pas seulement des yeux inquiets, cette inquiétude ressemblait à de la terreur ; non à une terreur nouvelle d’aujourd’hui ni d’hier, mais à une terreur éprouvée depuis trop longtemps pour que

le souvenir en fût bien distinct; quelque choc reçu longtemps ayant que l’esprit de cet homme eût le pouvoir de se rendre compte de sa force, mais qui avait laissé une impression durable sur ses traits. Sous l’étrange influence de ses yeux perçants, Sarah laissa tomber un de ses plus beaux verres, qui se brisa en morceaux

— Nous avons le grand honneur d’être servis par

l’hôtesse de Y Ours-Noir en personne, n’est-ce pas? dit galamment sir Lovel tout en admirant ses petites mains couvertes de bijoux. »

Ce superbe Capitaine, après tout, n’était qu’un jouvenceau chétif et fatigué.

En tout autre moment Sarah eût fait une révérence, elle eût arrangé les plis de son tablier de mousseline, elle eût demandé à ses convives s’ils étaient contents de leur dîner, si leurs chambres étaient confortables, si le vin était de leur goût ; mais ce soir-là elle paraissait avoir la langue liée, comme si l’expression inquiète des yeux du capitaine l’avait fascinée et réduite au silence.

— Oui, — c murmura-t-elle, — je suis Sarah Pecker.

— Madame Pecker, vous paraissez aimable et avenante, — répliqua le Capitaine d’un air de superbe protection. — Vous êtes par vous-même une recommandation suffisante pour Y Ours-Noir ; eh, parbleu! Compton-des-Bruyères a besoin d’un endroit agréable pour le malheureux voyageur qui se trouve par hasard dans ses tristes parages. A-t-on jamais vu un pareil endroit , messieurs ? — ajouta-t-il en se tournant vers ses deux camarades.

Sarah était née dans le village de Compton, et n’était nullement disposée à laisser parler avec mépris de son village natal ; détournant donc les yeux de la figure du superbe chevalier de grand chemin, comme si elle eut

trouvé plus facile de parler quand elle ne le regardait point, elle dit avec dignité :

— Compton-des Bruyères peut être un lieu solitaire, messieurs, étant éloigné de Londres presque d’une semaine, mais en été c’est un village très-agréable, et il y a bien des familles nobles qui demeurent dans tes environs.

— A propos, — reprit le Capitaine Fanny, — nous avons remarqué une grande maison carrée, en briques rouges, située au milieu d’un beau bois, sur une petite élévation, à un demi-mille de l’autre côté du village. Elle a l’air d’un triste et vieux donjon... la moitié des fenêtres est fermée... à qui est-elle?

— C’est le manoir de Compton , monsieur , — répondit Sarah, — et il appartient au jeune Ringwood Markham.

— Ringwood Markham!... un joli garçon qui a les yeux bleus et la taille élancée?...

— Lui-même, monsieur.

— Je l’ai connu à Londres, il y six ans.

— C’est très-probable , monsieur. Le pauvre monsieur Ringwood a fait jadis sa partie dans la vie de Londres, et il n’y a rien gagné, le malheureux garçon. Depuis trois semaines il est enterré.

— Et le manoir de Compton lui appartenait?

— Oui, monsieur, et aussi la ferme du manoir de Compton, qui rapporte un revenu de quatre ou cinq cents livres par an.

— Et qui donc est à présent le propriétaire du manoir? — demanda le Capitaine.

— Sa sœur, monsieur, Mlle Millicent. Mme Duke.

— Mme Duke !... la femme d’un marin... un certain George Duke?...

— La veuve du Capitaine Duke , monsieur.

— Comment! la veuve?... Duke est donc mort?...

— Il n’y a pas de doute, monsieur. Il y aura sept ans au mois de janvier prochain que le Capitaine a quitté Marley, et depuis on n’a jamais eu de nouvelles ni de lui ni de son vaisseau le Vautour.

— Et la veuve de Duke a hérité d’une propriété de la valeur de quatre ou cinq cents livres par an?

— Oui, monsieur, elle rapporte cela, je ne me trompe pas d’un rouge liard.

— Et la seule preuve qu’ait jamais eue Mme Duke de la mort de son mari est son absence de Compton depuis sept ans ?

— On ne peut guère trouver une preuve plus convaincante que celle-là, je crois.

— N’est-ce pas? — s’écria le jeune homme en riant. — Mais, madame Pecker, j’ai vu tant de choses et des hasards si étranges dans ce monde, que je ne crois jamais qu’un homme soit mort, si je ne l’ai vu dans son cercueil. Et encore, il y a des gens si extraordinaires, que je ne serais guère surpris de les rencontrer à la grande porte du cimetière sortant de leur tombe. Le monde en dehors de Compton-des-Bruyères est assez grand ; qui sait si le Capitaine Duke ne reviendra pas demain pour réclamer sa femme et sa fortune?

— A Dieu ne plaise ! — dit Mme Pecker sérieusement ; — j’aimerais mieux ne souhaiter de mal à personne ; mais plutôt que de voir la pauvre Mlle Millicent malheureuse par le retour du Capitaine qui dépensait tout son argent, je voudrais que le Capitaine du Vautour fût noyé cent fois dans les mers étrangères.

— Voilà un souhait vraiment pieux! — s’écria le Capitaine Fanny en riant. — Cependant, puisque je ne connais pas ce monsieur, madame Pecker, je ne vois pas d'objection à vos paroles. Ainsi soit-il! Mais,

quant à croire qu’une absence de sept ans soit une preuve suffisante pour rendre une femme veuve, c’est une erreur vulgaire et commune, madame Pecker, une erreur que je ne m’attendais guère à entendre répéter par une femme de votre bon sens. Sept ans ! mais il y a des maris qui sont revenus après une absence de dix-sept ans !

Mme Pecker ne répondit rien, mais devint encore plus pâle; personne ne put s’en apercevoir, car elle se pencha sur la table, et ramassa les verres qu’elle mit dans un panier.

Quand elle eut quitté la chambre, et que les trois jeunes hommes se trouvèrent encore seuls, le Capitaine Fanny éclata en rires bruyants.

— Quelle nouvelle!... — s’écria-t-il; — quelle plai- ■ santerie, mes amis! George Duke est mort et enterré, et la veuve de George Duke a une belle propriété et une ferme qui rapporte cinq cents livres de rente ! Si ce fou, si ce Jeremiah du diable ne s’était pas querellé avec ses meilleurs amis et ne nous avait pas quittés avec tant d’ingratitude, voici qui aurait été une fameuse chance pour lui ! !

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