‹ Le capitaine de Vautour M. E. BraddonChapitre 13 sur 26 · CHAPITRE XI1Ï · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI1Ï

LA Fi N DE JANVIER

Le Capitaine Fanny, autrement dit sir Lovel Mortimer, ne quitta V Ours-Noir quë le lendemain de Noël dans la matinée. Lui et ses deux amis partirent gaiement par un soleil glacé de décembre, après avoir manifesté leur satisfaction de la bonne chair que Mme Pecker leur avait servie; après avoir payé le compte sans même y jeter un coup d’œil ; après avoir donné de généreuses gratifications aux garçons d’écurie, aux servantes et à tous les autres gens de cet établissement, qui n’avaient aucun droit à la générosité du baronnet.

Tous les valets de Y Ours-Noir s’écrièrent que c’était un gentilhomme noble, beau, et généreux comme un prince. C’est que ses guinées étaient de la monnaie solide. Sir Lovel au demeurant était un parfait gentilhomme, avec des manières affectées, et par conséquent comme il faut, qui sans doute étaient celles de la vraie noblesse; ses yeux, ses grands yeux brillants, noirs et inquiets, paraissaient immobiles comme les

étoiles de minuit se reflétant dans une mer irritée, et ils n’étaient guère moins effrayants. Dans la cuisine de l' Ours- Noir, on parla beaucoup des yeux brillants du Capitaine Fanny. Betty la cuisinière fit une sotte remarque qui fit tomber sur elle le ridicule et la réprobation de ses camarades : cette folle déclara que les yeux de sir Lovel Mortimer lui rappelaient le colporteur qui avait volé les cuillers.

La valetaille de Y Ours-Noir était si occupée à discuter les mérites du noble voyageur, que l’annonce d’un vol des plus audacieux, accompagné de violence, qui avait eu lieu près de Carlisle, dans la nuit du 23 décembre, ne fit sur eux que très-peu d’impression. Ils ne furent pas plus sérieusement affectés par le récit d’une attaque de la malle-poste d’York, dont ils entendirent parler deux jours après le départ de sir Lovel Mortimer et de ses amis.

Le séjour d’un jeune et beau baronnet était un si rare événement à V Ours-Noir qu’on devait s’en souvenir et en parler longtemps; tandis qu’une attaque, un vol et un meurtre sur un grand chemin du Roi étaient des événements qui arrivaient tous les jours. B s’ensuivait une fête à Londres le lundi matin , et tout le monde allait faire en pique-nique le spectacle de Tyburn. Des voleurs retirés des affaires faisaient alors de bonnes récoltes de concert avec leurs anciens camarades.

Les dernières soirees cte décembre se passèrent donc à Y Ours-Noir à causer des jeunes et joyeux visiteurs qui avaient récemment égayé l’hôtellerie par leur présence, tandis que Millicent Duke, encore plus pâle et toujours jolie dans sa robe de deuil, restait assise toujours toute seule dans le parloir de chêne du manoir do Gompton, le bureau aux poignées de cuivre ouvert devant elle; son esprit travaillait patiemment, elle

essayait de comprendre les comptes de la ferme que son notaire lui avait donnés.

Mme Duke trouvait dans la fidèle Sarah une amie inestimable qui prenait part à son chagrin et se réjouissait de sa nouvelle fortune. Sans l’assistance de cette vigoureuse créature , elle aurait certainement fait cadeau du manoir et de la ferme à son robuste receveur de rentes du Cumberland, et elle serait retournée tranquillement à son cottage de la grande rue, pour y attendre sa propre mort ou l’arrivée du Capitaine. Mais Sarah valait une douzaine de notaires et îme demi-douzaine d’intendants. Elle assista à la lecture du testament, dans lequel son nom était inscrit pour... « cinquante guinées d’or, et une bague de deuil contenant de mes cheveux, comme souvenir de mon amitié et de sa bonté ; la bague devra coûter au moins dix guinées. » Elle pesa sur tous les points principaux de ce document compliqué, et elle le comprit bien mieux que le notaire qui l’avait rédigé. Elle parla tant à Millicent des quarts de froment, du foin et des navets, qu’à la fin le cerveau de la pauvre Mme Duke se remplit quelque peu d’une vague admiration pour le savoir prodigieux de Sarah. Le robuste receveur de rentes tremblait devant la maîtresse de Y Ours-Noir ; il s’embrouillait en donnant ses longues explications et tremblait en se rendant compte d’un quart de foin mal employé à faire des attaches, de peur qu’on ne le soupçonnât de quelque détournement.

Lorsque tout mt dûment arrangé et mis en ordre, Millicent se trouva presque riche. Assez riche dans tous les cas pour être-considérée comme une pfersonne de premier rang par les simples habitants de Comptondes-Bruyères.

Le manoir lui appartenait. Ce massif édifice, bâti

en briques rouges, avec ses belles fenêtres aux lourds châssis qui dataient du temps des Tudors, éclairées par des vitres taillées en biseau et encadrées dans des guirlandes de lierre flottant, du lierre si vieux que les branches en étaient devenues aussi grandes et aussi massives que des troncs d’arbres ; ce noble bâtiment avec son vestibule pavé de grandes dalles carrées, et son large escalier de chêne, où l’on aurait pu monter une voiture attelée de deux chevaux, si l’on en avait eu la fantaisie, les tableaux fanés, les tapisseries qui tombaient en poussière, les chambres à panneaux de chêne avec leurs plafonds bas et noirs, leurs larges foyers, et leurs vastes cheminées carrées, les grandes écuries dévastées, les jardins et le parc, avec des sentiers humides à moitié couverts de mauvaises herbes fourmillant de lapins, les milliers d’arpents de terre labourable qui, il faut le reconnaître, n’étaient pas de trop bonne terre : tout cela était la propriété de Millicent, et elle devait l’habiter et y vivre seule; seule, à moins que son mari, le Capitaine George Duke, du vaisseau le Vautour , si longtemps absent, ne revint réclamer sa part dans la fortune de sa femme.

La pensée d’une possibilité d’une chance qu’il revint jamais la faisait frissonner jusqu’au cœur et en arrêtait les battements.

S’il allait revenir à la maison !.... Si après tant d'années dépensées à attendre, à trembler toutes les fois qu’elle entendait un pas d’homme, — si , maintenant qu’elle avait cessé d’attendre, — maintenant qu’elle était riche, et pouvait plus tard être heureuse, — si, à ce moment, ce fléau de sa jeunesse allait revenir et la réclamait encore une fois comme lui appartenant pour la tourmenter et la posséder par les lois de Dieu et celles des hommes !... Que ferait-elle? Cette pensée la rendait folle. Quelquefois encore elle s’imaginait

iû

voir le Capitaine du Vautour debout sur le seuil de la porte, ses yeux fixés sur elle. Se jetant alors à genoux, elle priait Dieu de lui épargner cette angoisse terrible et de la faire mourir plutôt que de faire revenir son mari. ,

La boucle d’oreille de diamants, pareille à celle que le Capitaine Duke avait emportée avec lui le soir de feur séparation à Marley, reposait au fond d’un meuble /ecret dans une petite boîte à bijoux de maroquin rouge. Millicent était trop naïve et trop honnête pour songer même à désobéir aux ordres de son mari. Elle

regardait quelquefois le bijou solitaire Si jamais on

lui présentait l’autre ! Elle ne souhaitait aucun mal à Duke. Son seul désir était de ne le rencontrer jamais. Elle aurait volontiers vendu la propriété de Compton, et elle lui aurait envoyé tout l’argent de la vente, si elle avait su qu’il vivait, à condition qu’il ne revien-* drait pas auprès d’elle.

Millicent était la seule personne à Compton qui doutât du trépas du Capitaine Duke. Les sept ans qui s’étaient écoulés depuis le jour de son départ, — années d’absence non interrompues par aucune nouvelle ; les accidents communs de naufrage et de désastre sur mer, les soupçons que bien des personnes entretenaient sur la manière illégale dont le Capitaine gagnait sa vie, tout amenait à cette conclusion qu’il était mort, qu’il s’était abîmé dans la mer avec son vaisseau ; qu’il avait été tué par le coutelas d’un corsaire français ou le cimeterre d’un pirate mauresque. La rencontre de Millicent avec le fantôme de son mari sur la jetée de Marley ne faisait que confirmer l’opinion que George Duke ne faisait plus partie que du monde des ombres.

Naturellement, Millicent avait parlé à sa fidèle amie de la lettre écrite par Ringwood quelques moments

LE CAPITAINE DU VAUTOUR l$1

avant sa mort, qui devait être remise par elle à Darrelï.

Les deux femmes regardèrent longtemps et avec curiosité cette feuille de papier avec son grand cachet rouge ; elles se demandèrent souvent ce que pouvaient être les lignes mystérieuses qu’elle contenait ; mais les désirs du frère de Millicent étaient sacrés, et, comme la première moitié de janvier touchait à sa fin, Mme Duke se mit à penser à son grand voyage à Londres.

Elle ne s’était jamais éloignée de la maison qu’une fois pour faire une courte visite à la ville d’York; la pensée de ce voyage à la grande métropole la remplissait d’un sentiment qui était presque de la terreur. Je me demande si en cet an de grâce 1863 une Anglaise s’effrayerait autant d’aller à Calcutta que la pauvre Millicent s’effrayait de se rendre au sud de l’Angleterre ; mais sa fidèle amie Sarah ne l’abandonnait pas dans cette crise de sa vie.

■ — Vous n’irez pas trouver toute seule M. Darrell, n’est-ce pas, Millicent 1 ? — lui demanda-t-elle, un jour qu’elles parlaient de ce voyage. ' .

— Qui viendrait donc avec moi, chère Sally ?

— Ah! vraiment, qui?... — reprit Sarah d’un air moqueur, — qui ? si ce n’est Sally Pecker, de l’Owrs- Noir, qui vous a soignée quand vous étiez un petit baby ; j’aimerais assez à voir quel autre que moi irait avec vous?

— Toi, Sally?

— Moi-même... J’y enverrais bien Samuel, chère mademoiselle Millicent , car un homme , enfin, est toujours un porte-respect, et nous pourrions lui mettre les vieilles livrées de la famille Markham ; nous l’appellerions votre domestique. Mais Dieu vous en garde! Quel pauvre mouton égaré serait mon mari dans la ville de Londres ! Je ne peux l’envoyer chercher au

bourg quelques épiceries, sans savoir d’avance qu’il m’apportera des raisins secs au lieu du sucre, ou qu’ii laissera fouiller dans ses poches pendant qu’il regardera un bateleur. Non, mademoiselle Millicent, Samuel est le meilleur des hommes ; mais il ne vous faut pas un enfant incapable de se conduire lui-même pour vous aider à trouver M. Darrell ; de sorte que vous m’emmènerez.

— Ma chère, ma bonne, ma fidèle Sally 1 mais que

fera-t-on sans toi à Y Ours-Noir 9 II nous faudra bien une quinzaine de jours pour aller à Londres et revenir ici, si nous calculons quelque retard dans le retour de la diligence

— Ils feront de leur mieux, mademoiselle Millicent, et peu importe après tout que je trouve un peu de désordre dans la maison à mon retour; il ne faut pas que cela vous tracasse, je ne m’en soucie pas du tout. Les choses vont trop bien, voyez-vous, à Y Ours-Noir, et je pense souvent que les domestiques travaillent si bien pour me narguer.

Sarah était si bien résolue à accompagner Millicent, qu’à la fin Mme Duke céda, remerciant sa robuste protectrice. Elle se mit à garnir un chapeau de deuil de ruches et de brides en crêpe noir. C’était Sarah qui avait imaginé la garniture de ce petit chapeau coquet, c’était Sarah qui avait trouvé quelques ornements en jais dans un coffre plein des babioles qui avaient appartenu à la mère de Millicent.

— Il ne faut pas que M. Darrell vous trouve changée, Milly, fit-elle en attachant un collier de jais au joli cou de Millicent. Ces vêtements noirs vont très-bien à votre peau blanche. Oh ! notre Darrell n’aura pas honte de sa cousine de province, en dépit de toutes les belles dames de Londres qu’il a pu voir depuis qu’il a quitté Gompton,

Sarah avait une horreur naturelle et presque religieuse pour les jolies habitantes de la métropole, qu’elle désignait sous le nom générique de Les dames de Londres. Elle croyait fermement que la portion féminine de la population de cette ville inconnue se composait, sans exception, de créatures frivoles, dissipées, joueuses, allant au bal masqué, fardées et toutes couvertes de belles robes et de bijoux, dans le seul but d’attirer les honnêtes jeunes hobereaux de province et de ravir leurs coeurs aux parentes aux joues roses qu’ils avaient laissées chez eux.

Par une triste et brumeuse matinée, Millicent et sa vigoureuse protectrice arrivèrent à la grande métropole. Sarah mit la tête hors de la portière de la diligence, dans le village d’Islington ; elle vit une masse épaisse de nuages apparaître dans le lointain devant elle, et un des voyageurs lui dit que c’était Londres. Ce fut à une grande et spacieuse auberge de Snow Hill qu’on déposa Millicent et Sarah avec la malle qui formait tout leur bagage. Sarah parla ferme à la servante qui avait apporté aux voyageurs un assemblage misérable de beaucoup de poterie, de très-peu de thé faible, et de lait bleu qu’elle appelait un déjeuner. Sarah tâcha de faire comprendre à cette servante que la jeune dame en deuil qui s’était endormie sur un dur sofa, couvert d’une espèce de toile et garni de clous de cuivre jaune, était une des femmes les plus riches de tout le Cumberland, et qu’elle aurait pu voyager en poste de Compton à Snow Hill, si elle avait voulu dépenser son argent. D’abord assez bien disposée en faveur de cette servante et la croyant simple et franche, Sarah se fâcha bientôt tout rouge du sang-froid avec lequel la fille reçut cette confidence, et sur-le-champ la rangea parmi Les dames de Londres.

— Vous faites neu de cas ici, sans doute, de la

bourgeoisie du Cumberland, — dit Sarah d’un air ironique ; — mais il y a là-bas bien des gens qui pourraient acheter tout ce que possèdent les belles dames de la ville, et après le marché il leur resterait encore assez d’argent pour bien dîner.

Ayant adressé cette réprimande à la fille, Sarah daigna la prier de lui indiquer le chemin qu’il fallait prendre pour aller à St. Jame’s Square.

On lui dit qu’une voiture ou une chaise à porteurs l’y conduirait ; que St. James était trop loin pour qu’on pût y aller à pied, et que, d’ailleurs, étant étrangère, elle s’égarerait probablement en route.

Sarah se décida sans trop de peine à suivre ce conseil ; elle ordonna qu’on allât lui chercher une voiture dans une heure.

Les dames de Londres que Mme Pecker vit passer* tandis qu’elle et la jolie personne qui lui était confiée se rendaient de Snow Hill à St. James, avaient l’air de souffrir beaucoup du froid par cette matinée de janvier. La neige qui couvrait le pavé était une sorte de composition noire inconnue à Compton, et l’obscurité de l’atmosphère effrayait vaguement la bonne Sarah.

L’hôtesse de V Ours-Noir n’avait lu ni la traduction d’Horace de M. Creech, ni la citation du même Horace de Pope, mais elle était fermement décidée à conserver sa dignité à Londres par un maintien sérieux et impassible. Ne rien admirer Rit la règle qu elle s’imposa. Elle jura que, depuis la galerie de la cathédrale de St. Paul jusqu’aux bouffons dé la foire de St. Barthélemy, tout ce qu’elle verrait ne lui arracherait aucune exclamation de surprise. Bien que la distance entre Iîolbom et Pall Mail lüi parût presque sans bornes, elle conserva scrupuleusement son égalité d’âme; elle regarda par les portières de la voiture les rues eneom-

brées avec des yeux aussi calmes et aussi moqueurs que si elle avait considéré un champ de blé dans son vieux Cumberland.

Tout le panorama de la métropole affairée passa devant les yeux de Millicent comme un tableau couvert de nuages sombres, où rien n’était distinct ni palpable. On aurait pu la placer tout près d’un incendie furieux sans qu’elle vît les flammes, au milieu d’une cataracte sans qu’elle entendît le mugissement des eaux. Une pensée unique et une seule image remplissaient son cœur et son esprit, elle n’avait d’yeux ni d’oreilles pour aucune des choses nouvelles qu’elle rencontrait, pas même pour Sarah, assise sur le siège vis-à-vis d’elle.

Elle allait voir Darrell.

Pour la première fois depuis sept ans , — pour la première fois depuis qu’elle s’était tenue debout à côté du lit sur lequel il gisait sans connaissance, avec ses cheveux sanglants et ses lèvres pâles qui prononçaient encore le nom de Millicent dans son délire, elle allait le revoir, — le revoir, et peut-être le trouver changé ! si changé dans ce laps de temps, que l’ancien Darrell ne serait plus que l’ombre du jeune homme d’autrefois et qu’elle ne le reconnaîtrait pas.

Parmi tous les changements que le temps avait pu opérer dans ce cher cousin, peut-être fallait-il d’abord compter le changement de son cœur; l’ancien amour sans espoir était passé, et une autre image sans doute avait remplacé la pâle figure de Millicent dans le cœur de Darrell. Il n’était pas marié; elle savait cela par ses lettres à Sarah, qui arrivaient à peu près tous les trois mois. Peut-être était-ce la pauvreté qui l’avait empêché de prendre femme. A cette idée Mme Duke rougit subitement. S’il en était ainsi, elle résolut de partager sa grande fortune avec son parent, et de le

rendre heureux en lui permettant d’épouser la femme de son choix.

Elle se représentait, avec sa pâle figure et sa robe de deuil, donnant sa bénédiction et la moitié de sa fortune à Darrell et à une beauté brune, à l’air fier, aux joues roses, aux yeux brillants, différente d’elle. Elle jouait en imagination cette noble scène, et composait un joli petit discours plein de douceur et d’abnégation. C’était un tableau si touchant, que Mme Duke se mit à pleurer, la figure tournée vers la portière, de peur que Sarah ne vît ses larmes.

Elle avait encore les yeux humides quand la voiture s’arrêta devant la grande maison du protecteur de Darrell. Son cœur cessa de battre, lorsque retentit le coup bruyant du cocher qui ébranla le lourd marteau de cuivre de la porte. Les jalousies étaient toutes fermées, les marches du -perron jonchées de paille.

— Milord est peut-être à la campagne ? — dit Sarah, — etM. Darrell est avec lui. Oh ! mademoiselle Milly, si nous avions fait notre voyage pour rien!

Millicent se sentit incapable de lui répondre. Pendant sept ans, elle avait vécu dans un bonheur relatif sans voir Darrell ; elle sentait maintenant qu’elle pouvait à peine exister sept minutes sans lui. Une vieille femme ouvrit la porte. Milord était évidemment à la campagne. Sarah ordonna au cocher de demander M. Darrell Markham. Le portique sculpté, la figure de la vieille femme, tout cela vacillait devant les yeux de Millicent ; elle n’entendit pas un mot de ce qu’on disait. Elle comprit seulement que la portière de la voiture était ouverte, que Sarah lui disait de descendre; qu’elle montait les marches en chancelant, qu’elle franchissait le seuil de la porte, et passait dans un vestibule pavé de dalles carrées, à l’extrémité duquel

était une cheminée où brillait un triste feu sans chaleur et sans lumière.

Un gros gentleman, enveloppé jusqu’au menton dans un habit fourré, et portant de grosses bottes à l’écuyère, toutes souillées de boue et de neige, était debout devant ce feu, le dos tourné, et lisant une lettre. Son chapeau, ses gants, sa cravache, étaient sur une table près de lui.

Millicent ne vit que la forme indistincte d’un homme qui lui paraissait n’être qu’une masse d’habits et de bottes. Sarah n’était pas descendue de la voiture ; la vieille femme, debout devant la porte, faisait des signes à Mme Duke en montrant le gentleman qui était auprès du feu. Millicent eut une idée confuse qu’elle devait demander à ce monsieur de la conduire vers Darrell. La tête de l’homme était penchée sur la lettre, qu’il pouvait à peine déchiffrer à la faible lumière qui entrait par les carreaux sales, et que produisait le feu presque éteint. Millicent craignait de le déranger. Tandis qu’elle était là hésitant, il froissa la lettre dans ses mains avec impatience et se tourna tout à coup. Elle se trouva face à face avec lui.

Ce robuste gentleman, c’était Darrel Markham.

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