LE TESTAMENT DE RINGWOOD
Il s’ètait opéré en son cousin un changement auquel Millicent n’avait point pensé : Darrell était devenu passablement gros pendant ces sept années, mais cet embonpoint ne lui allait pas trop mal. Sa large poitrine et son air martial inspirèrent un sentiment de sécurité à la faible Millicent. Il serra sa pauvre petite cousine toute tremblante sur son cœur et couvrit son front de baisers.
Cependant je doute que si le visage sinistre de George Duke se fût présenté à la porte du vestibule, à moitié ouverte à ce moment, le Capitaine du Vautour eût eu vraiment un motif de se fâcher.
C’était un embrassement fraternel qui rapprochait la frêle Millicent de ce brave cœur; — c’était l’affection protectrice d’un frère qui couvrait cette figure rougissante de baisers.
Pauvre Sally ! si elle eût pu savoir combien peu d’attention Darrell ferait aux ruches, aux brides de crêue, au collier de jais, aux bracelets, et à toutes les
autres petités coquetteries qu’elle avait préparées pour son admiration!.... Il ne vit que ces doux yeux bleus qui brillaient de leur ancien regard suppliant, il ne se souvint que du temps déjà si éloigné où Ringwood et lui se querellaient dans le manoir de Gomptôn, et où la timide jeune fille interposait sa médiation entre eux. Les yeux de Millicent étaient secs, mais il y avait un brouillard devant ceux de Darrell, et il pouvait à peine voir la figure souriante qui le regardait par-dessous son chapeau de deuil.
— Que Dieu te bénisse ! ma chère Milly* que Dieu te bénisse ! — dit-il à plusieurs reprises.
Pour le moment il ne trouvait rien autre chose à dire ; au milieu des baisers, il prononçait pourtant des paroles inarticulées.
— Que Dieu te bénisse!... que Dieu te bénisse l.w» ma chère Milly !
Milücent, non plus, ne fit rien en cette occasion pour se créer une réputation d’éloquence. Après avoir beaucoup rougi et tremblé, elle ne put que regarder son cousin d’un air timide et lui dire :
Mais, Darrell, comme tu es devenu gros! —
Un moment avant, Markham était assez disposé à pleurer ; mais alors il éclata de rire, et, ouvrant une porte qui se trouvait devant eux, il la conduisit dans la bibliothèque de lord C..., où il y avait force poussière sur les meubles et les livres, et dont les volets étaient à moitié fermés.
— Ma Millicent, — dit-il, — mon enfant bien-aîmée* quel heureux hasard que celui qui m’a fait venir en ville par cette matinée neigeuse pour chercher des lettres importantes qu’on ne voulait point confier à un messager. J’ai passé Noël avec monseigneur dans le comté de Buckingham, et je ne pensais pas revenir à Londres si tôt.
Il ôta le chapeau de Millicent et le jeta sans cérémonie par terre. Il caressa les boucles dorées de sa cousine et il la regarda longuement.
— Ma Milly, — dit-il, — toutes ces longues et ennuyeuses années n’ont pas produit en toi plus de changement qu’une heure.
— Et en toi, Darrell ?
— Moi! je suis devenu plus gros, Milly.
— Oui.... oui.... un peu plus gros : mais ce n’est pas là ce que je veux dire....
Elle hésita et joua avec un des boutons de son vêtement fourré ; elle baissa la tête, et la faible lumière qui entrait par les volets à moitié fermés brilla sur ses cheveux dorés. Innocente et confiante créature trop pure, sans doute, pour ces brumes épaisses de Londres et de St. Jame’s Square.
— Quoi donc, Millicent ? — mt Darrell.
— Je veux dire que tu dois être changé en beaucoup d’autres choses î Tu n’es plus toi-même. J’ai passé ma tranquille existence à Compton, et aucun événement n’est venu interrompre la monotonie de ces sept dernières années, excepté la mort de mon pauvre frère; mais toi, tu as vécu dans le monde, Darrell, dans le monde joyeux, dans le beau monde, où, comme jel’ ai souvent lu, tout est agitation et où l’on goûte en quelques nuits les plaisirs d’une vie entière. Tu as vu tant de changements que tu as dû changer aussi. Je crois que nous autres provinciales nous arrivons à imiter la nature qui nous entoure. Nos âmes suivent la lente croissance des arbres qui nous ombragent, et nos cœurs ne changent jamais, pas plus que les tranquilles rivières qui coulent devant nos maisons. Toi, dans ce Londres turbulent, tu as dû faire tant de connaissances, avoir tant d’amis.... des hommes nobles et brillants, des femmes belles et aimables....
Ceci était le post-scriptum , et tout le long discours de Mme Duke avait été fait pour dernière phrase.
Cependant ce fut à cette phrase que Darrell répondit :
— La plus belle femme de Londres n’aurait eu pour moi aucun charme, Millicent; il n’y a qu’une figure au monde que Darrell aime à regarder, et c’est celle qu’il revoit à présent pour la première fois depuis sept ans.
— Darrell!... Darrell... »
La joie qui montait à son cœur se montra en grosses larmes sous ses paupières II était donc toujours le même, et aucune femme ne pouvait venir réclamer son ancien amant. Elle-même était mariée, et Duke pouvait revenir; mais c’était assez de bonheur déjà que d’apprendre que Darrell était toujours libre.
— J’avais l’intention d’aller te voir au commencement du mois prochain, Milly.
— Me voir?
— Oui, pour te rappeler une ancienne promesse brisée, mais non oubliée, et pour te réclamer pour ma femme.
— Moi.... Darrell.... moi,... mariée?...
— Mariée !... — s’écria-t-il avec passion; — non, Millicent, tu es veuve par toute l’évidence du sens - commun, par la loi de notre pays; tu es libre de te remarier. Mais dis-moi, ma chère Millicent, qui est-ce qui t’a fait venir à la ville ?
— Ceci, Darrell.
Elle tira de sa poche la lettre de son frère, et la lui donna.
— Trois minutes avant sa mort, mon pauvre frère Ringwood a écrit cette lettre, — dit-elle, — et il m’a priée de te la remettre. J’espère, Darrell, qu’elle contient un legs ; j’espère même qu’elle va anéantir le testament de Ringwood, et te laisser la meilleure
partie de la fortune : ce serait beaucoup mieux, si tu étais le propriétaire de Gompton à ma place.
Darrell demeurait debout, la lettre à la main, et regardait l’adresse d’un air pensif.
Oui, c’était bien l’écriture incorrecte et tremblante dont il s’était si souvent moqué ; c’étaient bien là les mêmes lettres mal formées, les mêmes mots mal orthographiés; mais la main qui avait tenu la plume était froide maintenant : et la sainteté de la mort protégeait la lettre du pauvre Ringwood, et faisait de son griffonnage une relique. , *
— Il m’a écrit cela avant de mourir, Millicent —
dit Darrell. — Il avait donc oublié toutes nos anciennes querelles? , f
— Il a parlé de toi de la manière la plus touchante ; tu trouveras des mots bien tendres dans la lettre du pauvre garçon. Je sais, Darrell, et j’espère au’il y est fait mention d’un legs.
• — Je ne le désire pas, Millicent, et je n’en ai pas besoin ; mais je suis content que Ringwood se soit souvenu de moi avec amitié.
Darrell brisa le cachet et lut. Une expression joyeuse éclaira son beau visage.
— Millicent., , f Millicent!... — dit-il, r connais-tu le contenu de cette lettre?
rr- Je n’en connais pas un seul mot, Darrell.
— C’est noble et généreux de la part de mon cousin Ringwood... Oh! Milly... Milly !... il m’a fait le legs le plus précieux que jamais mortel ait reçu d’un autre homme.
— r J’en suis bien contente, même s’il t’a laissé toute la propriété. Ma petite maison est assez grande pour moi, et je serais bien heureuse de te voir le maître du vieux manoir.
— Mais ce n’est pas la propriété de Coippton, Milly,
ma chérie. Le legs de Ringwood est quelque chose de beaucoup plus cher et d’une valeur bien plus grande que toutes les terres et que toutes les maisons d’Angleterre.
— Ce n’est pas la propriété de Comptonl
Non.. • . le legs. ... c est. ... c est.... toi 1...
Il la saisit dans ses bras et la serra encore une fois sur sa poitrine. Cette fois ce n’était pas tout à fait un embrassement fraternel, et si le Capitaine du Vautour avait entrouvert la porte de la bibliothèque, il eût été obligé sans doute d’intervenir.
— Darrell !... Darrelll... que veux-tu dire?.,. » rrs’écria Millicent aussitôt qu’elle put se dégager des bras de son cousin. •*
Elle avait les joues rouges et ses cheveux s’étaient dénoués.
— Ce que je veux direl... lis la lettre du pauvre
Ringwood, Milly !... V
Mme Duke ouvrit ses grands yeux bleus tous pleins d’étonnement. Elle recommençait réellement h craindre que son cousin ne fût devenu fou.
— Lis. Milly.... lis!
Ce griffonnage tracé par la main du malade n’était pas facile à déchiffrer; il était plein de taches d’encre et de ratures, et les lettres en étaient à moitié formées. Mais aux yeux de Millicent il semblait que chaque syllabe fût gravée sur le papier en lettres de feu.
Voici ce qu’écrivait le pauvre Ringwood ;
« Mon cousin Darrell,
« Quand vous recevrez cette lettre, le Capitaine Duke « sera absent depuis sept ans. Je vous lègue ma sœur « Milly, qui après ma mort sera riche, et je vous la lègue « comme une fidèle et tendre femme; oubliez toute la
« mésintelligence qui existait entre nous, et chérissez- « la pour l’amour de'
« Ringwood Markham. »
La figure de Millicent était devenue pourpre ; elle baissa les yeux vers le tapis de Turquie de lord C...; elle demeura debout, tenant toujours la lettre de son frère dans ses mains tremblantes.
Darrell se jeta à ses genoux.
— Tu ne peux pas me refuser maintenant, ma Millicent, — dit-il. — Si ton cœur même essayait de me dire : Non , je n’accepterais pas ce mot cr,uel de tes lèvres bien-aimées. Tu es à moi, Millicent.... je te possède et je tiens le legs que mon pauvre cousin nia laissé.
— Suis-je libre de me remarier, Darrell? — dit-elle d’un ton hésitant; — suis-je libre? -
— Aussi libre qdb tu l’étais, Millicent, avant que George passât le seuil de ton père.
Pendant que Darrell était encore à genoux et que Millicent le couvrait d’un regard mêlé d’amour, de crainte et d’embarras, la porte de la bibliothèque s’ouvrit brusquement, et Sarah entra.
— C’est bien, madame George Duke et monsieur Darrell Markham, — dit-elle, — voilà comme vous me traitez à ma première visite à Londres! Vous me laissez assise dans cette maudite voiture depuis une heure à toutes les horloges de la ville, et vous n’avez pas eu la civilité de me prier d’entrer pour me réchauffer les doigts à ce maigre feu !
Darrell se releva. La discrète Sally ne témoigna d’ailleurs aucune surprise de l’attitude dans laquelle elle avait vu le cousin de Millicent. Quoiqu’elle exprimât beaucoup d’indignation du traitement qu’elle avait reçu, Sally paraissait très-joyeuse.
— Mademoiselle Milly, vous avez pris du temps pour remettre la lettre à M. Darrell, — dit-elle d’un ton malin.
— Gela ne t’étonnera pas, Sally, quand tu sauras le contenu de la lettre, — répliqua Darrell.
Puis, plaçant la bonne Sarah dans un fauteuil à grand dossier, il la roula près du feu, et lui raconta toute l’nistoire.
Dieu seul sait si Millicent aurait jamais donné son consentement à une démarche qui lui paraissait un peu criminelle ; mais, entre Darrell et Sarah, elle était impuissante, et, quand son cousin la reconduisit à la voiture qui les avait attendues si longtemps, elle lui avait promis de devenir sa femme dès le lendemain avant midi.
— Ma chérie, je me charge de tout arranger pour la cérémonie, — dit Darrell, qui ne pouvait se détacher de la voiture. — Quand tout sera fait, il faudra que j’aille dans le comté de Buckingham porter les lettres de monseigneur, et prendre congé de lui pour quelque temps. Je déjeunerai avec vous demain à l’hôtel, puis j’accompagnerai Sally et toi à l’église. Adieu, ma bienaimée, que Dieu te bénisse !
Le cocher fit claquer son fouet, ,et la voiture s’éloigna, laissant Darrell debout sur les marches du perron, et regardant toujours sa cousine.
— Ah! Sally.... Sally.... qu’ai-je fait?..,. — s'écria Millicent aussitôt que la voiture eut quitté St. Jame’s Square.
— Ce que vous avez fait, mademoiselle Milly? — s’écria Sarah ; — mais vous avez agi suivant les désirs de votre pauvre frère. Vous n’auriez pas osé vous y opposer, car vous savez bien que c’est un grand péché que de contrarier ceux qui sont morts !
Pendant le reste de la journée, Millicent vécut
Lx cap. ou Vautour. 11
comme un rêve. Elle semblait avoir perdu toute volonté, et elle se soumit doucement à être conduite au gré de la grosse Sarab. Quant à la digne maîtresse de Y Ours-Noir, ce mariage si soudainement arrangé entre ces deux êtres qu’elle avait connus tout jeunes était un ravissement trop grand pour elle. Elle pouvait à peine se contenir dans la voiture.
— Ordonnerai-je à l’homme d’arrêter devant un marchand de soieries, mademoiselle Milly ? — dit-elle comme le véhicule allait entrer dans Holbom.
— Pourquoi faire, Sally?
— Pour vous choisir une robe de noce, mademoiselle. Vous ne pouvez pas vous marier en deuil.
— Pourquoi pas, Sally? Crois-tu que je pleure moins mon frère parce que je vais épouser Darrell? Ce serait avoir trop peu de respect pour sa mémoire que de jeter mes habite de deuil avant que trois mois se soient écoulés depuis sa mort.
— Mais demain, mademoiselle Millicent! Pensez donc quel mauvais augure ce serait du noir le jour de votre mariage 1
Mme Duke sourit séneusement.
— S’il plaît à Dieu de bénir mon mariage, Sally, — dit-elle, — je ne crois pas que la couleur de ma robe empêche rien aux bontés de la Providence.
Sarah secoua la tête.
— On a entendu parler de personnes qui ont tenté ainsi la Providence et qui ont insulté à la bonne fortune, mademoiselle Milly, — lui dit-elle.
Et sans attendre la permission de Millicent, elle ordonna au cocher de s’arrêter devant la boutique d’un marchand de soieries d’Holborn Hill.
Mme Duke ne s’opposa pas au désir de sa protectrice ; mais, quand le commis apporta des rouleaux de soieries et des brocarts, et qu’il les arrangea en
gros plis sur le comptoir, Millicent eut bien soin de choisir une étoffe de couleur gris clair, bordée de noir.
— Vous paraissez bien résolue à inviter la mauvaise chance à vos noces, — dit Sarah sévèrement en voyant le choix que Millicent avait fait. — A-t-on jamais entendu parler de lis noirs et de robes grises.
Mais Millicent ne changea point d’avis; elles retournèrent à la grande et triste hôtellerie de Snow Hill, où Sarah s’occupa tout de suite de faire la robe de mariage.