‹ Le capitaine de Vautour M. E. BraddonChapitre 15 sur 26 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

MARIAGE DE MILRICENT

Les trois personnes qui étaient réunies le lendemain matin dans le triste salon de l’auberge de Snow Hill ne mangèrent que médiocrement à leur déjeuner. Ce jour-là il ne tombait ni pluie ni grésil, mais il y avait dans l’air et dans les cieux cette obscurité particulière qui indique l’approche de la neige. La boue de la veille était gelée dans les ruisseaux, le pavé était dur et sec, la matinée d’un froid aigu, et les doigts engourdis de Mme Pecker pouvaient à peine arranger la robe de noce. Elle avait veillé la plus grande partie de la nuit pour la faire. C’était une gelée triste et noire ; également triste sur les vastes bruyères qui entouraient Compton, et dans les sombres rues de Londres. C’était une sombre matinée pour un mariage, pour les secondes noces de Millicent.

Sally, au reste était, la seule personne de cette petite société qui observât le temps avec attention. Les joues de Darrell brûlaient des feux de l’amour et de la joie, et si Millicent tremblait, pâlissait, elle ne savait pas si

c’était à cause du froid du dehors ou des frissons de son propre cœur qu’elle ne pouvait réprimer.

La voiture les attendait dans la cour de l’auberge, et Mme Pecker arrangeait pour la dernière fois les nœuds de la robe de Millicent quand celle-ci se jeta brusquement aux pieds de Darrell, les mains jointes.

— Ohî l^rrell ! Darrell!... il me semble que c’est une très-mauvaise action que nous allons commettre.... — * s’écria-t-elle. — Quelle preuve avons-nous que Duke soit mort ?... et quel droit ai-je de te donner ma main, quand je ne sais si elle n ? appartient pas encore à un autre ? Différons ce mariage, attendons, attendons, et nous aurons peut-être des nouvelles plus sûres. Quelque chose me dit que nous n’avons pas le droit de former les vœux que nous allons prononcer aujourd’hui.

Elle s’exprimait avec une ferveur si solennelle, il y avait tant de chaleur dans ses yeux bleus et tant d’inspiration dans ses paroles, qu’elle aurait persuadé à Darrell de l’écouter sérieusement si Sarah ne s’était pas interposée. Cette matrone se mit à proférer une volée d’exclamations colériques.

— Bêtise et sottise, — disait-elle. — Enfant ! a-t-on jamais entendu un tel bruit pour rien ; et cela après que j’ai travaillé toute la nuit à la robe de noce au point que mes doigts en sont gelés !

Elle poussa Millicent et Darrell et leur fit descendre le grand escalier et monter dans la voiture avant qu’ils eussent le temps de résister.

Darrell avait choisi l’église de St. Bride pour la cérémonie. Chemin faisant Sarah poussait des lamentations sur le manque de solennité de ce mariage au milieu de Londres.

— On n’entend même pas une cloche, — dit-elle. — Ah ! si cela avait eu lieu à Compton, on aurait fait

trembler la vieille tour avec le carillon de l’église pour faire honneur à. la fille du Baron.

De Snow Hill à l’église St. Bride, située dans Fleet Street, il n’y avait que deux pas. Le pavé de larges pierres devant le vieux bâtiment était bien glissant à cause de la boue et du verglas, et Darrell fut obligé de soutenir sa cousine. Les bas côtés du temple étaient à peine éclairés par cette matinée d’hiver ; et Roméo descendant dans le tombeau des Capulets ne se trouva pas dans un édifice plus sombre que celui où Darrell entra avec sa fiancée, pâle et tremblante.

Sarah donna quelques ordres au cocher ; cela fait, elle allait suivre les deux jeunes gens, quand elle fut violemment bousculée par un gros commissionnaire chargé de paquets, qui se heurta contre elle et faillit la jeter à terre.

Le pavé était si mauvais qu’on put douter un moment si la majestueuse propriétaire de l’ Ours-Noir ne tomberait pas tout à fait; mais l’intervention amicale d un bras vigoureux, quoique délicat, d’un bras revêtu d’une manche de velours de couleur claire, la sauva fort à propos, et une voix harmonieuse et bien connue se mit à accabler le commissionnaire de reproches.

La pauvre Sally, sauvée de cette collision, faillit encore tomber par terre au son de cette voix efféminée : c’était la même qu’elle avait entendue un mois auparavant dans la plus belle chambre de Y Ours-Noir ; le bras qui l’avait sauvée était celui de sir Lovel Mortimer.

Mme Pecker aurait eu de la peine à le reconnaître, si elle ne l’avait pas entendu parler, car il était enveloppé d’un grand cache-nez de laine qui cachait la partie inférieure de son visage ; au heu de la perruque blonde et longue qu’il portait ordinairement, il avait un grand chapeau. Mais sous Çô chapeau rabattu bril-

laient ces yeux noirs et inquiets. Lorsqu’on avait vu ces yeux-là on ne les oubliait jamais.

— Sir Lovel Mortimer !... — s’écria Sarah en serrant de ses larges mains les bras du jeune homme.

— Chut!.... ma bonne femme; il n’est pas nécessaire

de dire si haut mon nom mais, ma brave dame,

qu’avez-vous 7 — reprit-il, tandis que Sarah se tenait là sans haleine, regardant d’un œil fixe la figure de son sauveur, de ce même air troublé et craintif qu’elle avait eu en le voyant pour la première fois à Compton.

— Oh ! monsieur, pardonnez à une pauvre femme sans enfants.... < — dit-elie. — Je n’ai jamais pu oublier la figure de Votre Honneur depuis la nuit de Noël.

Le Capitaine Fanny se mit à rire.

— Je suis habitué à faire une bonne impression sur le beau sexe, — dit-il, — et il y a maintes personnes qui ont pris la peine d’apprendre par cœur la couleur de mon visage. Mais, mon Dieu 1 c’est la digne hôtesse du village du Cumberlan d où nous avons mangé un si fameux dîner de Noël ; maintenant, au nom de Dieu, dites-moi, qu’est-ce qui vous a amenée à Londres, madame ?

— Un mariage, Votre Honneur.

— Un mariage !.... le vôtre, sans doute ; je suis donc arrivé j uste à temps pour saluer la fiancée.

— Non, c’est le mariage de Mme George Duke avec son cousin germain, M. Darrell Markham.

— Mme George Duke, la veuve dont le mari est en mer?

— Elle-même, Votre Honneur.

Le Capitaine Fanny plissa ses lèvres et se mit à siffler.

— Ha!... Ha!... madame Pecker, voici l’affaire qui vous a amenée du Cumbèrland à Fleet Street; je vous

prie de faire mes compliments au marié et à la mariée, et je vous souhaite le bonjour.

Il salua d’un air galant la femme de l’aubergiste, puis il la quitta prestement; sa taille élancée fut bientôt hors de vue, et le baronnet se perdit dans la foule des piétons.

Un pasteur grelottant de froid, et vêtu d’un surplis chiffonné, lut le service du mariage; et un affreux bedeau l’assista. La pauvre jeune femme ne put que regarder derrière elle quand le pasteur lut la phrase préliminaire où il est dit :

« Si quelqu’un connaît quelque juste raison ou un « empêchement quelconque à ce que ces deux périt sonnes puissent être unies, qu’il approche et le défi: clare. »

Une des lourdes portes de l’égüse était à moitié ouverte, un vent violent et glacé entrait à grand bruit ; mais il n’y avait point de Capitaine Duke aux aguets dans l’ombre de la porte, ou se cachant derrière un pilier, prêt à protester contre le mariage.

Quand bien même le Capitaine du Vautour eût attendu là dans ce but, il aurait bien fait de ne pas perdre de temps pour agir, car le pasteur, grelottant, mena rondement les choses, et Darrell et Millicent étaient mariés avant que Sarah se fût remise de sa rencontre inattendue avec le Capitaine Fanny.

La neige tombait à gros flocons quand Millicent, Darrell et Sarah prirent leurs places, le soir de ce même jour, dans l’intérieur de la diligence d’York. L’aube du lendemain commença à luire faiblement sur les champs et les haies blanches, lorsqu’ils arrivèrent. Le ciel .était gonflé de neige; mais Darrell et Millicent auraient pu voyager dans une atmosphère de saphirs fondus et sous le ciel azuré de l’Italie, sans apercevoir la différence* La femme de Duke avait

oublié tous ses anciens chagrins dans la pensée consolante que désormais elle et Markham allaient faire ensemble le voyage de la vie. Cela étant ainsi, il lui importait peu d’aller vers le nord par ce temps froid et âpre de janvier, ou de voyager sur un chemin tout parsemé de roses sous le ciel le plus pur qui ait jamais été peint sur des écrans de Chine ou sur des plateaux à thé.

Ils arrivèrent à York le troisième jour ; là ils décidèrent de finir leur voyage dans une chaise de poste, au lieu d’attendre la pesante diligence de correspondance qui faisait le service entre York et Compton.

Le crépuscule était venu quand les quatre chevaux du dernier relais franchirent les bruyères et entrèrent dans la grande rue étroite du bourg. Us passèrent devant la forge, et devant le petit cottage où Millicent avait si longtemps demeuré ; — ils passèrent devant la boutique du village, le seul entrepôt pour tous les besoins de la civilisation de Compton ; — ils passèrent devant des groupes d’enfants paresseux qui les huèrent; — ils passèrent devant chaque objet familier du village jusqu’à ce que les chevaux s’arrêtassent brusquement devant la porte de Y Ours- Noir, et sous les fenêtres mêmes de la chambre où Darrell avait été couché si longtemps dans le grand lit.

Et ils s’arrêtaient là parce que Sarah connaissant le peu de confortable qui existait au manoir de Compton, avait envoyé un exprès de York pour ordonner à Samuel de faire préparer un diner, — le meilleur diner. qu’on eût jamais mangé à V Ours-Noir, pour faire honneur à M. et à Mme Markham.

Dans son ardeur de savoir si cette commission avait été exécutée, elle descendit la première de voiture,

laissant Darrell et Millicent mettre pied à terre à leur loisir.

Elle ne trouva pas Samuel comme elle l’avait laissé, le Samuel si à son aise, si vif, si confiant en lui-même, et si gai des dernières années. Eh quoi ! Samuel était redevenu l’être pâle, à l’esprit faible et vacillant, la malheureuse créature qui regardait sa majestueuse moitié d’un regard suppliant et qui semblait dire :

— Ne sois pas violente , Sarah , ce n’est pas ma faute.

Mais Sarah était trop pressée pour observer ces changements. Elle passa brusquement devant son mari et entrant dans le grand vestibule jeta un coup d’œil sur une porte ouverte. Elle vit le parloir en bois de chêne, où, sur une nappe d’une blancheur de neige, brillait la vaisselle d’argent bien polie de la famille Pecker , à la lumière d’une demi-douzaine de bougies.

— Le diner est-il prêt, Samuel ?

— Parfaitement, Sarah, — reprit-il tristement; — un dindon plus gros que celui que nous avons fait cuire à Noël ; un aloyau, une paire de chapons bouillis, un pudding de raisins secs, et un pâté de Noël. J’espère que les pauvres créatures pourront y faire honneur !

' Sarah se tourna subitement vers son mari, et regarda de son ancien air de mépris cette figure pâle et effarée.

— "Y faire honneur!... — dit-elle, — je pense bien qu’ils mangeront avec appétit, après ce voyage et par ce froid.... Mais, Samuel, qu’as-tu donc ? — ajouta-telle en le regardant plus attentiment qu’elle ne l’avait fait jusque-là. — Qu’est-ce que tu as donc? Quand je veux que tu sois plus vif, plus gai qu’à l’ordinaire, et que tout soit plus gai et plus joyeux ici en l’honneur

de Mlle Millicent et de son mari, mon cher et beau Darrell, te voilà tout tremblant, tout effaré. Tu auras été repris de tes anciens accès de vapeurs. Qu’estce que tu as, mon vieil homme?... Et pourquoi ne fais tu pas entrer Mme Markham et son mari ?... pourquoi ne leur présentes-tu pas tes félicitations?

Samuel secoua tristement la tête.

— Attends un peu, Sarah, — dit-il à voix basse, attends un peu, cela arrivera en son même temps, et sans doute tout est pour le mieux ; mais d’abord j’en ai été très-surpris et il m’a fait perdre mon temps à la cuisine ; car, après l’avoir vu, ni moi ni Betty n’avons eu le courage d’arroser les viandes ou de faire les sauces. Il paraissait incommode autrefois, tu le sais, Sarah ; il paraît cruel maintenant.

— Qui est-ce qui paraît cruel ?... Quoi !... Quoi !... — s’écria Sarah, sentant une vague terreur la gagner; — qu’est-ce qu’il y a, Samuel.... es-tu devenu muet ?

En effet, pendant un moment Pecker parut avoir été soudainement privé de la parole. Il secoua la tête de côté et d’autre, ouvrit la bouche pour respirer, puis il saisit le bras de Sarah, et de l’autre main il fit un signe pour lui montrer une autre porte à moitié ouverte et qui donnait sur la chambre voisine.

— Regarde là-bas ! — dit-il d’une voix basse et rauque.

Mme Pecker suivit des yeux la direction que la main étendue de Samuel lui indiquait.... Dans cette chambre il n’y avait qu’un seul homme.

Cet individu portait un habit bleu foncé tout tacné, de fortes bottes; ses cheveux bruns bouclés étaient attachés avec un ruban. Il avait le dos tourné vers Sarah et son mari, et se tenait penché sur le feu ; il avait les coudes sur ses genoux, et le menton dans ses mains. Au moment où Sarah restait là clouée au plan-

cher regardant cet homme d’un œil fixe, Darrell suivi de Millieent entra dans le vestibule, et de là dans le parloir de chêne ; puis il ferma la porte derrière lui.

— Oh! Samuel!... Samuel!... comment pourrai-je iamais le lui dire!... — s’écria Mme Pecker.

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