‹ Le capitaine de Vautour M. E. BraddonChapitre 16 sur 26 · LA TROISIÈME APPARITION DU FANTÔME · texte numérisé non relu

LA TROISIÈME APPARITION DU FANTÔME

Darrell et Millicent dînaient dans le parloir en chêne. Sarah et Samuel, son mari, étaient assis et se regardaient. Tous deux étaient pâles et tremblants.

G était en vain que Millicent et Darrell avaient prié leur vieille et fidèle amie de s’asseoir avec eux, et de partager la bonne chère qui leur avait été préparée par ses ordres.

— Non, ma chère Millicent, ce ne serait pas convenable à moi de prendre place à la même table que la fille du seigneur, et... et... son cousin. Dans la douleur et le chagrin, ma chérie, car certainement la douleur et le chagrin semblent être le sort de tout le monde, je vous serai fidèle jusqu’à la mort, et si je pouvais vous épargner une larme en me tuant, je le ferais....

En parlant ainsi elle prit Millicent dans ses bras, et couvrit sa tête blonde de baisers passionnés.

— Mademoiselle Millyî... mademoiselle Millyî... — Vécria-t-çUe, — il me semble que je suis assez forte pour

vous sauver de quoi que ce soit, et cependant que faire, ma chérie... que faire? je ne le sais pas!

L’innocente Millicent se mit à réprimander Sarah pour ces paroles privées de sens . Millicent commençait à s’accoutumer à la singularité de sa nouvelle position ; l’horizon lui semblait plus brillant, et elle ne comprenait pas l’émotion de Sarah.

— Qu’y a-t-il, ma chère Sally? — dit-elle; — tu parais triste ce soirlv..

— Je suis un peu fatiguée et tourmentée, mademoiselle Milly; mais n’y faites pas attention.... Ne pensez pas à moi, ma chérie; seulement rappelez-vous que, si je pouvais vous épargner un chagrin ou une peine, je donnerais volontiers ma vie pour le faire.

Ce fut sous le coup d’une vague appréhension, causée par ce changement qu’elle remarquait dans l’esprit de Sarah, que Millicent s’assit avec Darrellpour dîner. Samuel avait fait charger la table de tant de mets qu’on aurait pu donner à dîner à toute une compagnie de robustes fermiers.

Le voyageur qui était assis auprès du feu dans le parloir commun, avait commandé un bol de punch au rhum; mais Pecker ne le lui avait pas servi luimême....

— Tu ne lui as donc pas parlé, — Samuel? — demanda Sarah.

— Non, non, et il ne m’a pas parlé davantage. Je l’ai vu entrer par la porte comme le malin esprit, et je crois que c’est lui; mais je n’ai pas eu le courage de le questionner, je me suis glissé dans le corridor , et j’ai écouté à la porte pendant qu’il faisait toutes espèces de questions sur le manoir de Compton et sur la pauvre Mlle Milly. J’ai d’abord espéré que mon esprit était un peu dérangé, que je rêvais, et que ce n’était pas lui qui était de retour; mais il a commandé

un bol de punch, et alors j’ai bien vu que c’était lui. Tu sais, Sarah, le punch a toujours été sa boisson favorite.

— Depuis combien de temps est-il là?

— Depuis une heure.

— Seulement une heure !... seulement une heure !... — gémit Sarah ; — s’il avait plu à la Providence de lui ôter la vie avant cette heure-là, quelle délivrance pour les deux innocentes créatures qui sont là-bas dans la chambre!

— Ah! oui, quelle délivrance!.... — répéta Samuel. — Il est assis le dos tourné vers la porte, et si quelqu’un venait derrière lui avec le pocker de la cuisine..., — ajouta-t-il, en regardant d’un air pensif, le bras vigoureux de Sarah; — mais alors, — poursuivit-il, — il y aurait un cadavre, et cela serait incommode. Quand on y pense bien, le plus gênant dans un meurtre, c’est le cadavre. Sans cela, les meurtres seraient plus communs.

Sarah n’écoutait guère le discours de son mari. Elle s’assit les mains croisées sur les genoux, elle se balançait de droite à gauche, en répétant tristement :

— Oh ! s’il avait plu à la Providence de te faire mourir avant cette heure-là.... s’il avait plu à la Providence....

Ni Sarah ni son mari ne servirent les nouveaux mariés. La femme de chambre leur apporta les plats, et les rapporta presque intacts. M. et Mme Pecker étaient assis dans le comptoir, et le peu de pratiques qui vinrent ce soir-là furent reléguées dans le petit salon voisin, de l’autre côté du vestibule où se trouvait cette chambre dans laquelle le voyageur solitaire buvait son punch au rhum.

Huit heures sonnaient à l’église de Compton et à la célèbre pendule en chêne qui avait appartenu à la

mère de Samuel, juste au moment où ce voyageur sortit du parloir commun. Il paya son compte, il s’enveloppa d’un épais châle de cachemire, et partit, marchant à grands pas dans l’obscurité et dans la neige.

— Il va au Manoir , Samuel, — dit Mme Pecker , lorsque la porte de l’auberge se fut refermée avec un bruit sourd. — Qui va le lui dire?... la pauvre chérie... qui va le lui dire?

Samuel secoua la tête.

— Il s’égarera peut-être dans la neige d'ici au manoir de Compton 1 — dit-il. — J’ai lu quelque part , dans un livre de voyages, qu’il y a un certain pays où les voyageurs se perdent toujours dans la neige, mais que les chiens les sauvent. On parle aussi d’une vieille femme qui était partie du marché de Winstell trèstard, par la nuit de Noël de l’année où nous avons eu tant d’orages et de neige. On ne l’a jamais revue depuis.

Sarah ne parut pas très-soulagée par ces remarques un peu vaines et Samuel retomba dans un silence mélancolique.

Sarah demeura sur sa chaise, se balançant toujours et murmurant de temps en temps :

— Qui va le lui dire?... La pauvre innocente enfant, elle s’était refusée à épouser M. Darrell, et c’est moi qui l’y ai forcée!...

Une demi-heure après le départ du voyageur, Darrell ouvrit la porte du parloir, et Millicent entra dans le vestibule tout équipée pour partir.

Son nouveau mari avait arrangé lui-même les vêtements qui devaient la protéger contre le froid âpre et piquant de la soirée. Le bras de Darrell allait la soutenir dans leur trajet vers la maison, et guider ses pas dans la neige : plus de solitude, plus de souffrances patientes, plus de vie triste et sans joie; un avenir

heureux s’ouvrait devant elle, aussi radieux à contempler qu’une longue route parsemée de fleurs et vue par un jour d’été sous le soleil.

Sarah prit ses aiguilles à tricoter, et fit semblant de travailler avec ardeur, mais elle ne devait pas échapper si facilement à Millicent.

— Ma chère Sally, tu me souhaiteras une bonne nuit, n’est-ce pas? — dit-elle.

Sarah sortit de son comptoir, et prit encore une fois la fille de son feu maître dans ses bras.

— Oh ! mademoiselle Milly !... mademoiselle Milly !... — s’écria-t-elle, — je suis un peu triste et abattue ce soir, je suis toute tremblante, ma chérie, et je n’ai pas la force de vous parler; mais rappelez-vous dans n’importe quelle peine, ma chérie, souvenez-vous toujours d’envoyer chercher Sally , et qu’elle sera votre amie jusqu’à son dernier soupir.

— Sally... Sally... qu’as-tu? — demanda Millicent d’un air tendre , — je sens que quelque malheur est arrivé. Est- ce qu’il test arrivé quelque chose, Sally ?

— Non! non! non! ma chérie.

— Est-ce que quelque chose est arrivé à un de tes parents?

— Non ! non !

— Alors, qu’est-ce donc, Sally?

— Oh! ne me le demandez pas... ne me le demandez pas... pour l’amour de Dieu!

Sarah se dégagea de l’étreinte des deux bras qui serraient si tendrement son cou, et courut se réfugier dans le comptoir.

— Je n’ai pas pu le lui dire, Samuel, — dit-elle tout bas à l’oreille de son mari. — Je n’ai pas pu le lui dire. — Les mots étaient sur mes lèvres, mais quelque chose m’est monté à la gorge, et a étouffé ma voix.

Maintenant, viens ici, Samuel, et fais bien attention de faire tout ce que je vais te dire.

— Je le ferai, Sarah ; je le ferai bien exactement, quand même ce serait de marcher sur l’eau et dans le feu.

— Tu vas aller chercher la lanterne, Samuel, et tu * iras avec M. Darrell et Mlle Milly au Manoir pour les éclairer; quand tu y seras, tu ne t'en iras pas tout de suite, tu attendras, pour voir ce qui va se passer, et tu me rapporteras fidèlement toutes choses, surtout....

— Surtout quoi, Sarah?...

— S’ils le trouvent, lui!

— Je ferai ce que tu me dis, Sarah ; je t’apporte souvent du marché des épiceries que tu n’as pas commandées, mais ici je serai plus adroit, car mon cœur est de la partie.

Millicent et Darrell partirent par la nuit neigeuse.... comme le voyageur qui était sorti avant eux.

Samuel les accompagna avec la lanterne. La lumière de cette lanterne de Samuel était un vrai feu follet; elle brillait tantôt sur le sommet d’une haie sans feuillage, tantôt au fond d’un fossé, tantôt beaucoup en avant, tantôt à gauche, tantôt à droite. Les légers flocons de neige qui flottaient à travers les bruyères cachaient ce ciel d’hiver. Tout était neige, jusqu’à l’atmosphère épaisse qui ressemblait à un nuage de laine. La neige était partout — sur les toits des maisons, sur les appuis des fenêtres, sur les cheminées, sur les portiques, sur les haies, dans les fossés, sur les arbres, sur les poteaux des grandes routes, dans les rues du village et dans les chemins de la campagne ; tout n’était qu’une masse blanche.

Le Manoir de Compton était situé à près d’un demi-mille de la grande rue du village, à côté du grand chemin, avec des terres incultes, négligées et boisées ?i l’entour. Le chemin par lequel les voitures s’appro-

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chaient du Manoir, qui allait de la grande porte de l’entrée au fond du parc jusqu’à la maison, était presque couvert de chaque côté par des arbres. A Compton il y avait peu de voitures, et ce chemin n’était fréquenté que par les piétons.

A la porte, Darrell s’arrêta et prit la lanterne de Pecker.

— Ce chemin est un peu désagréable, — dit-il, — et peut-être ferais-je mieux de porter moi-même la lanterne, Samuel?

La lumière de la lanterne tomba directement devant eux Millicent aperçut sur la neige des traces de pas.

Ces pas étaient ceux d’un homme, et l’on pouvait en suivre les traces depuis la porte jusqu’à la maison.

— Qui est-ce qui peut être venu si tard au Manoir? — s’écria Millicent.

En parlant, elle regarda par hasard Samuel. L’aubergiste chancela, ses dents claquèrent.

Darrell se mit à rire de son effroi.

— Mais, Milly, — dit-il, — la pauvre petite main qui repose sur mon bras tremble bien fort, comme si tu regardais les pas d’un fantôme. Je suppose pourtant que les pas d’un revenant ne laissent point de traces après eux. Viens, Milly, viens. Je vois une lumière dans le parloir favori de ton père. Viens, ma chérie, cette nuit froide te glace presque jusqu’au cœur.

Oui, quelque chose l’avait glacée jusqu’au cœur, mais ce n’était pas le froid. Une terreur indéfinissable l’avait saisie en voyant dans la neige les traces d’un pas d’homme. Darrell la conduisait vers la maison. Une terrasse bâtie en bonnes briques rouges et flanquée de vases en pierre régnait tout le long de la façade au pied des fenêtres du rez-de-chaussée. Darrell et Millicent montèrent un escalier qui conduisait à cette terrasse, suivis de Pecker.

Pour arriver à la porte principale, ils étaient obligés de passer devant la fenêtre où brillait la lumière du feu. En passant, ils regardèrent un instant dans cette chambre.

La lumière d’un feu qu’on venait d’allumer répandait une lueur incertaine sur les sombres panneaux de chêne. Auprès du foyer, le dos tourné à la fenêtre, était assis le même voyageur que Pecker avait vu sous son propre toit. Millicent poussa un cri et, tombant à genoux dans la neige, elle s’écria en sanglotant :

— Mon mari!... mon mari est revenu vivant pour me rendre la plus coupable et la plus malheureuse de toutes les femmes !

Elle se traînait sur la terre couverte de neige, cachant sa figure dans ses mains.

Darrell la souleva dans ses bras et la porta dans la maison. Le voyageur avait entendu le cri; il se trouvait debout maintenant devant le foyer, le dos tourné au feu, vis-à-vis de la porte ouverte.

Dans l’ombre de cette chambre, éclairée par la lueur rougeâtre du feu, on ne pouvait voir que très-peu de changement dans la figure et dans l’extérieur de George Duke. Les mêmes boucles, d’un blond ardent et un peu roux, échappés du noeud de ruban qui les retenait, tombaient sur ses épaules : le même regard ferme brillait dans ses yeux menaçants. Autant qu’on en pouvait juger dans cette demi-lumière, les sept ans passés ne paraissaient avoir produit aucun changement dans le Capitaine du Vautour.

— Qu’est-ce que c’est que cela.... qu’est-ce que tout ceci veut dire? — dit-il, lorsque Darrell déposa dans le vestibule la pauvre créature qu’il avait épousée trois jours auparavant. — Qu’est-ce que cela signifie?

Darrell plaça sa cousine sur le canapé qui était près du foyer avant de répondre.

— Cela veut dire, George Duke ; — fit-il, — cela veut dire que, si vous n’avez jamais eu de compassion dans votre vie, il faut que vous en ayez ce soir pour cette malheureuse femme.

Le Capitaine du Vautour éclata de rire.

— De la compassion!... — s’écria-t-il, — je n’ai jamais entendu parler d’une femme qui eût besoin de compassion, lorsque son mari lui est rendu après une séparation de sept années.

Darrell le regarda d’un air à moitié dédaigneux et à moitié compatissant.

— Ne pouvez- vous donc rien deviner? — dit-il.

— Non !

— Ne pouvez-vous pas imaginer le résultat fatal causé par votre longue absence?... bien des personnes.... tout le monde.... enfin vous croyait mort.

— Non!

— Ne pouvez-vous pas penser à quelque chose de probable qui a dû arriver.... surtout si vous vous souvenez que cette pauvre jeune fille vous a épousé par obéissance aux ordres de son père, et contre ses propres désirs?

— Non !

— Ne pouvez-vous rien deviner?

— Mais supposons que je ne désire pas deviner, M. Darrell Markham. Alors si vous voulez m’apprendre quelque chose, il faut que vous me le disiez mot à mot, quelque honte que vous et madame ayez à le dire. Te ne veux pas vous aider par des suppositions, je vous le répète.... Parlez, qu’est-ce que c’est?

Il remua le feu avec le bout de sa botte ; le charbon de terre monta en une flamme étincelante, la lumière brilla sur la figure de son rival, il ne perdit donc rien de ce qui se passait sur le visage de Darrell.

— Qu’est-ce que c’est? — répéta-t-il d’un air furieux.

— Voilà ce que c’est, George Duke.... mais avant que je vous dise un seul mot de plus, rappelez-vous que ce qui est fait a été fait.... malgré votre femme.

La douleur qu’il éprouvait à appeler la femme qu’il aimait de ce nom n’échappa pas au Capitaine; Darrell put le voir à la méchanceté de ses yeux cruels, et il se contint pour ne pas donner un triomphe de plus à son rival.

— Rappelez- vous toujours, — dit-il, — qu’elle est innocente.

— Laissons-la de côté, elle et son innocence, — reprit le Capitaine, — jusqu’à ce que vous m’ayez dit ce

quia été fait.

— Millicent Duke m’a épousé, il y a trois jours, dans l’église de St. Bride à Londres , c’est son frère qui lui a ordonné de le faire dans une lettre qu’il a écrite à son lit de mort; elle y a d’ailleurs été engagée à le faire par toutes les personnes d’ici ; par sa vieille nourrice et par moi ; j’ai usé de toutes les prières pour obtenir son consentement, malgré son propre désir, malgré sa volonté.

— Ah! voilà ce que vous désiriez que je devinasse, n’est- ce pas? — s’écria le Capitaine; — par le ciel qui est au-dessus de nous, je le pensais bien ! Maintenant, venez ici et écoutez-moi, mademoiselle Millicent Markham , madame George Duke, madame Darrell Markham, ou comme il vous plaira de vous nommer, venez ici.

Elle était tombée sur le sofa, elle n’avait pas eu le bonheur d’éprouver un seul moment de défaillance. Son mari la saisit par le poignet avec violence et la força de se lever du sofa.

— Écoutez-moi , lui dit-il, — femme très-innocente et très-dévouée; je vais vous faire quelques questions.... m’en tendez- vous?

— Oui.

Elle ne l’appela pas par son nom, elle ne le regarda pas. Douce, tendre, et aimante comme elle était envers toute personne aimée, elle ne tâchait cependant pas de cacher l’aversion qu’elle ressentait pour lui, et qui la faisait frissonner.

— Quand votre frère mourut, 41 vous a laissé cette propriété, n’est-ce pas?

— Oui.

— Et il n’a rien laissé à votre cousin, M. Darrell?

— Rien que son amitié.

— Peu importe son amitié.... Il ne lui a laissé ni un arpent de terre, ni une guinée, n’est-ce pas?

— Non.

— Bien î maintenant, comme je ne veux pas parler à un homme qui a persuadé à la femme d’un autre homme de l’épouser, pendant l’absence de son mari, malgré son propre désir et malgré sa volonté, je me sers de ses propres expressions, faites-y bien attention, et sroyez assez bonne pour le lui dire, dites-lui que, comme votre mari, j’ai une part dans votre fortune, quelle qu’elle soit ; et quant à cette petite affaire de mariage où vous avez été si innocente, je saurai arranger tout cela avec vous, sans son aide. Dites-lui cela, et dites-lui aussi que plus tôt il s’en ira, plus agréable ce sera pour nous tous.

Millicent se tenait debout les deux mains étroitement serrées; elle regardait d’un œil fixe sans rien voir pendant qu’il parlait, et il semblait qu’elle nel’en- «tendait, ni ne le comprenait point. Quand il eut achevé, elle se tourna et, le regardant en face, elle dit :

— George Duke, pourquoi êtes-vous resté absent ces sept denières années pour revenir tuer mon corps et mon âme?

— Je suis resté absent sept années parce que, dix

mois après avoir quitté Marley, j’ai fait naufrage sur une île du Pacifique, reprit-il d’un air bourru.

— Capitaine Duke, — dit Darrell, — puisque ma présence ici ne peut que causer de la peine à votre malheureuse femme, je vais quitter cette maison. Je viendrai vous rendre visite demain, pour vous demander le compte de vos paroles d’aujourd’hui; mais rappelez-vous que je suis le seul parent vivant Je cette pauvre fille, et que je le jure par le ciel qui est au-dessus de nos têtes, si vous touchiez à un seul cheveu de sa tête, vous auriez mieux fait de mourir sur une des îles du Pacifique.

— Je ne vous crains point, monsieur Markham. Je sais comment il faut traiter cette femme innocente, sans prendre avis de vous ou de qui que ce soit. Je vous souhaite le bonsoir.

Et d’un air insolent il lui montra la porte.

— A demain! — dit Darrell.

— Demain à votre service, — répliqua le Capitaine.

— Attends ! — s’écria Millicent , au moment où son cousin allait quitter la chambre ; — quand nous nous séparâmes à Marley , mon mari a pris une de mes boucles d’oreilles et m’a dit de la lui redemander à son retour. Avez- vous ce bijou?

Elle le regarda en face, d’un œil effaré; pourtant elle se souvenait de l’ombre de Duke qu’elle avait vue sur la jetée de Marley par le clair de lune.

Le marin prit dans la poche de son gilet un petit sac en toile. Ce sac contenait quelques pièces d’or et la boucle d’oreille de diamants.

— Cela vous suffit-il, madame? • — demanda-t-il.

— Oui, — répondit -elle avec un long et triste soupir.

Puis allant droit à son cousin, elle mit ses deux mains glacées dans les siennes.

— Adieu, Darrell, — lui dit-elle, — nous ne devons plus nous revoir. Que le ciel nous pardonne à tous deux notre péché, car Dieu sait que nous étions innocents de toute méchante intention. J’obéirai à cet homme en toutes choses et je remplirai mes devoirs envers lui jusqu’à mon dernier soupir; mais je ne pourrai jamais être pour lui ce que j’étais avant qu’il ait quitté Gompton il y a sept ans.

Elle repoussa doucement Markham avec un geste solennel qui, joint aux paroles qu’elle venait de prononcer, lui semblait comme une annulation de leur mariage.

Darrell la prît dans ses bras, pressa ses lèvres sur son front, puis, la reconduisant à Duke, il lui dit :

— Soyez clément envers elle, si vous espérez en la miséricorde de Dieu.

Darrell trouva Pecker dans le vestibule : Samuel se tenait penché vers la porte entr’ ouverte; il avait écouté patiemment tout ce qui s’était passé pendant la scène que nous venons de raconter,

— C’est par les ordres de Sarah, — s’écria-t-il, cherchant à se justifier lorsque Darrell, en sortant du parloir, le surprit en faute; — elle m’a dit de lui raconter fidèlement tout ce qui arriverait. La pauvre jeune créature.... la pauvre jeune créature!... C’est grand dommage , quand la Providence jette des personnes sur les îles désertes, et qu’elle ne les laisse pas bien établies là où elles ne seraient d’aucun inconvénient pour elles-mêmes et pour les autres.

Il semblait que ce soir-là Pecker fut destiné à ne parler qu’à des gens qui ne l’écoutaient pas. Darrell traversant la terrasse passa devant lui : de la terrasse il se dirigea vers le petit sentier conduisant au grand chemin. .

Le jeune homme marchait si vite que Samuel avait de la peine à le suivre.

— Pardonnez-moi la liberté que je prends, monsieur Markham, mais où avez- vous l’intention d’aller ?

— dit-il, quand à la fin il rattrapa Darrell au moment même où celui-ci s’élançait sur le grand chemin; — je vous demande très-humblement pardon, monsieur, mais où avez- vous l’intention d’aller?

— Ah!.,, où.,.. C’est vrai.... — dit Darrell *en regardant la fenêtre illuminée. Je n’ai pas envie de quitter le voisinage de cette maison cette nuit. Je veux être près d’elle.- La pauvre enfant!... la pauvre enfant!... la pauvre enfant!..

— Mais vous voyez, monsieur Darrell, — protesta Samuel en s’interrompant de temps en temps pour passer la lanterne de sa main droite à sa main gauche, et pour souffler sur ses doigts qui étaient glacés; — comme le temps n’est pas très-doux, je ne vois pas trop comment vous pourriez passer la nuit dans ce lieu. J’espère donc, monsieur, que vous serez assez bon pour faire votre chez vous de Y Ours-Noir tout le temps qu’il vous plaira de rester à Compton; je n’ajouterai rien, plus longtemps vous y resterez, plus agréable cela sera pour Sarah et pour moi. t

Il y avait une sincérité affectueuse dans la prière de Samuel qui ne pouvait manquer de toucher Darrell, malgré la préoccupation de son esprit en ce moment.

— Vous êtes un brave homme, Decker, — lui dit-il,

— et je suivrai votre avis. Je resterai à Y Ours-Noir cette nuit, j’y resterai jusqu’à ce que je voie comment cet homme va traiter ma malheureuse cousine.

Samuel lui montrait le chemin, et l’éclairait avec la lanterne qu’il tenait à la main. Il était près de onze heures, et il n’y avait pas une fenêtre éclairée dans la rue solitaire du village : mais, à mi-chemin entre le

Manoir et Y Ours-Noir, les deux piétons rencontrèrent un homme enveloppé jusqu’au menton dans une redingote que la neige couvrait.

Samuel souhaita le bonsoir à cet homme. Celui-ci paraissait être assez bourru, car il ne fit aucune réponse. La neige était très-épaisse, et les trois hommes se croisèrent sans bruit comme des ombres.

— Avez-vous jamais songé, M. Darrell, — dit Samuel peu de temps après, — que par des temps neigeux, les gens ressemblent beaucoup à des revenants; ils sont tranquilles et solennel^

On avait laissé Mme Pecker seule dans le comptoir. Elle s’était presque perdue dans une méditation rêveuse, elle avait laissé à peu près le feu s’éteindre, les chandelles n’avaient pas été mouchées, et leurs longues mèches pendaient rouges et pesantes, brûlant lentement, sans flamme, et c’est à peine si elles répandaient une faible lumière dans la chambre.

Quelques clients, qui avaient bu et causé pendant six ou sept heures, sortaient lentement au milieu de la neige et partaient tous ensemble, car , affaires et plaisirs, tout était terminé pour ce soir-là. Le garçon se préparait à fermer la maison; et juste comme il allait commencer, il regarda le temps qu’il faisait cette nuit.

Un vent piquant d’hiver souffla sur lui, et éteignit la bougie qu’il portait à la main.

— Que faites-vous là* Joseph? — demanda Sarah sévèrement. — Rentrez et fermez la maison.

Joseph allait obéir lorsqu’un cavalier s’approcha au galop de la porte, et, descendant de son cheval, regarda dans le comptoir faiblement éclairé.

— Mais vous êtes tous dans l’obscurité ici * mes bonnes gens, — dit-il en frappant du pied contre le par-

quet, pour secouer la neige de ses épaules. — Qu’est> ce qu’il y a?

Sarah se penchait en ce moment vers les cendres rouges et chaudes, tâchant de rallumer une des bougies .

— Pouvez-vous m’indiquer quel chemin il faut prendre pour aller au Manoir de Compton, mon bon ami? — dit le voyageur à Joseph.

— Au Manoir qui appartenait autrefois à Ringwood Markham?

— Au Manoir qui appartenait autrefois au seigneur Markham.

Le garçon lui donna les Indications nécessaires.

— Bon! — dit l’étranger, — j'irai à pied;!de la sorte, vous pourrez aller chercher le valet d’écurie, et lui donner mon cheval à soigner. Le pauvre animal est fatigué, il a besoin de repos et d’une bonne ration de foin.

Le garçon s’empressa d’aller trouver le valet d’écurie, qui dormait dans un grenier au-dessus des chevaux. L’étranger s’avança vers le comptoir, dans l’intérieur duquel Sarah luttait toujours avec la mèche obstinée de la chandelle.

— Vous paraissez avoir une tâche difficile avec cette lumière-là, madame, — lui dit-il : — rallumez-la aussi vite que possible, s’il vous plaît, et vous me donnerez ensuite un verre de cognac, car je suis morfondu et glacé par une course de vingt-quatre milles au milieu de cette épouvantable neige.

Il y avait quelque chose dans la voix de l’étranger qui rappelait à Sarah une autre voix qu’elle connaissait ; celle-ci était cependant plus sourde et plus rauque.

Enfin elle vint à bout d’allumer la chandelle, et la plaçant devant le comptoir entre elle et le voyageur, elle prit un verre ordinaire pour le cognac.

— Un verre sans pied, un verre sans pied, ma-

dame , il ne fait pas un temps à boire dans un dé à coudre.

La figure de l’homme était tellement couverte par son grand chapeau, qu’il était tout à fait impossible de le reconnaître à cette faible lumière ; mais lorsqu’il prit le verre il souleva son chapeau afin de boire plus facilement.

Il rejeta la tête en arrière pour avaler la dernière goutte de liqueur, puis il paya le cognac, souhaita le bonsoir à Sarah et sortit à grands pas de la maison.

Sarah laissa tomber le verre vide sur le parquet , où il se brisa. Elle devint si pâle qu’elle fit peur au garçon qui rentrait après avoir fait sa commission à l’écurie.

L’homme à qui elle avait donné le cognac ne pouvait certainement pas être George Duke, car il n’y avait pas une heure que le Capitaine était parti pour le Manoir. Cet homme était une ombre qui n’était pas de ce monde, le fantôme du Capitaine du Vautour .

Sarah était une femme de beaucoup de bon sens, mais quand on l’interrogea sur la cause de sa pâleur , elle raconta à Joseph, à Betty la cuisinière, à la jolie femme de chambre, l’histoire entière du mariage de Millicent, celle du retour du Capitaine Duke et du revenant qui l’avait suivi à Compton-des-Bruyères.

— Quand Mlle Millicent s’est séparée de son mari, il y a sept ans, elle a vu la même ombre sur la jetée de Marley , — dit-elle, — et aujourd’hui qu’il est revenu, l’ombre est aussi revenue. Il y a plus que de la chair et du sang dans tout cela, croyez-moi sur ma parole.

Les domestiques de VOurs-Noir avaient de quoi parler cette nuit-là. L’émotion qu’avait causée la visite du jeune baronnet si généreux à la Noël n’était rien en comparaison de celle causée par la visite d’un re-

venant qui avait demandé un verre de cognac, l’avait bu, et l’avait payé comme un chrétien.

Samuel et Sarah veillèrent tard, ils causèrent de l’apparition du fantôme, mais ils gardèrent sagement le secret vis-à-vis de Darrell, pensant qu’il avait assez de chagrin sans y ajouter celui-là.

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