LE CAPITAINE CHEZ LUI
George Duke était assis auprès du feu, regardant d’un air sombre le charbon de terre qui brûlait, sans jamais tourner les yeux vers la pâle figure de sa malheureuse femme, toujours assise à l’endroit où Darrell l’avait laissée; ses mains pressaient son cœur, et ses yeux bleus avaient une expression fixe et morne, effrayante à voir.
Le seul domestique du Manoir était la même vieille femme qui avait remplacé Sally comme femme de charge chez le vieux châtelain, et qui depuis avait gardé la maison pour Bingwood et sa sœur. Elle était presque aveugle et sourde, et n’était pas d’ailleurs plus surprise du retour du Capitaine que s’il n’avait pas été absent pendant sept ans.
Combien de temps Millicent resta-t-elle dans la même attitude, ne voyant rien, ne pensant à rien? Combien de temps le Capitaine resta-t-il assis en méditant auprès du foyer dont la réverbération éclairait sa figure cruelle? Millicent n’en sut jamais rien. Elle
savait seulement qu’après très-peu de temps il lui adressa la parole sans même la regarder.
— Y a-t-il quelque chose à boire, du vin ou de la liqueur, dans cette vieille maison? demanda-t-il.
Elle n’en savait rien, mais elle alla chercher Meggis, la vieille femme sourde, pour le lui demander.
Dans l’état d’accablement où elle se trouvait, c’était un soulagement de remplir cette commission, d’aller dans le vestibule glacé, et de respirer une autre atmosphère.
Il se passa longtemps avant qu’elle pût faire comprendre à la mère Meggis ce qu’elle désirait; enfin la vieille femme fit plusieurs signes de tête d’un air de triomphe , prit une clé dans un grand trousseau qui pendait au-dessous du dressoir, ouvrit une porte dans un coin de la grande cuisine dallée, descendit Pescaiier une bougie à la main, et entra dans la cave.
Elle en sortit avec une bouteille sous chaque bras. Elle fit passer ces bouteilles devant la lumière afin que Millicent pût voir la liqueur qu’elles contenaient. L’une était de couleur d’améthiste, l’autre était de couleur mordorée. La première était du vin de Bordeaux, la seconde du cognac.
Millicent se préparait à quitter la cuisine, suivie de la vieille gouvernante, qui portait des bouteilles et deux verres, lorsqu’elle fut étonnée d’entendre quelqu’un frapper à la porte. La mère Meggis posa le plateau, et alla encore une fois au trousseau de clés , car la porte avait été fermée pour la nuit après le départ de Darrell et de Samuel. H était alors plus de onze heures.
C’était une heure étrange pour que des visiteurs vinssent de n’importe quel endroit frapper à cette maison solitaire du Cumberland. Millicent n’eut qu’une pensée : c’était sans doute Darrell. .
Elle prit elle-même le plateau et suivit la mère Meggis, qui portait la lumière et les clés. Quand elles arrivèrent au vestibule, Millicent laissa la vieille femme ouvrir la porte, et entra dans le parloir pour donner les liqueurs à Duke.
— C’est bien, — dit-il, — ma gorge est sèche comme un four. Là... là... point de tire-bouchon! Bon Dieu! que ces jolies femmes qui ne font rien que de lire des romans sont propres à prendre soin d’un homme!
Il prit un pistolet à sa ceinture. D’un coup de crosse il fit sauter les goulots des deux bouteilles , et renversa du vin et du cognac sur la table du parloir.
Il versa un verre de chaque bouteille, et les vida l’un après l’autre.
— Boni — dit-il , — le bordeaux d’abord, puis le cognac; nous n’avions pas de liqueur comme celle-ci dans.... dans le Pacifique. Qu’est-ce que c’est que cela?
Ce qui avait attiré son attention était un bruit de voix dans le vestibule, l’organe perçant de Mme Meggis et la voix basse d’un homme.
— Qu’est-ce ? — répéta George ; — allez voir ce que c’est.
Millicent ouvrit la porte du parloir. La mère Meggis était debout, tenant la porte d’une main ; elle parlait à un étranger qui restait dans la neige sur le seuil.
Le même vent d’hiver qui avait éteint les lumières à Y Ours-Noir avait aussi éteint la chandelle que portait la mère Meggis, et le vestibule était obscur.
— Qu’est-ce que c’est? — demanda Millicent.
— Peu de chose , madame , — répliqua l’homme qui se tenait sur le seuil : — cette bonne femme est un peu sourde, et ce n’est pas trop facile de se faire comprendre d’elle; mais, d’après ce qu’elle me dit, il paraît que le Capitaine Duke est revenu chez lui. Est-ce vrai?....
Le cap. du Vautol' ' .1 «i
L’homme parlait à travers les plis épais d’un fichu de laine qui cachait son visage et déguisait sa voix. Même dans l’obscurité, il paraissait avoir peur d’être vu; il se recula dans l’ombre de la porte pendant qu’il parlait à Mme Duke.
— C’est bien vrai , — lui répondit Millicent ; — le Capitaine Duke est de retour.
L’homme laissa échapper un juron de colère.
— Il est revenu, — dit-il; — sans doute il est revenu tout récemment?
— Ce soir même.
— Ce soir!... ce soir!... je suppose qu’il n’y a pas six heures de cela?
— Il n’y a pas trois heures.
— C’est bon, — grommela l’homme, — cela ressemble à la chance que j'ai toujours. Bonsoir, madame!
Il quitta le seuil de la porte sans dire un mot, et s’éloigna en marchant sans bruit sur la neige.
— Qui était-ce? — demanda Duke quand Millicent revint au parloir.
— Un homme qui désirait savoir si vous étiez de retour.
— Où est-il? — s’écria le Capitaine en bondissant hors de sa chaise.
— Il est parti.
— Parti sans me voir?
— Il n’a pas demandé à vous voir.
Le Capitaine du Vautour tenait les poings fermés, il fronçait les sourcils en regardant Millicent, comme si, dans cet éclat de colère, sans raison il allait le battre.
— Il est parti!... il est parti! — qu’il soit maudit, n’importe qui ce puisse être! Le soir même de mon retour, c’est trop fort I
Il marchait çà et là dans la chambre, les bras croisés sur la poitrine, la tête penchée vers le tapis.
— La chambre qui donne sur le jardin a été préparée pour vous, George, — dit Millicent se dirigeant vers la porte; — c’est la meilleure chambre de la maison, et elle a été bien aérée, car c’était la chambre favorite du pauvre Ringwood. La mère Meggis y allumera un bon feu.
— Ah!... — dit le Capitaine.
Et levant la tête, il la regarda en souriant malicieusement; puis il ajouta :
— Gela serait adroit de me faire coucher dans des draps mouillés, et de me tuer ainsi la nuit même de mon retour.
Elle ne daigna pas faire attention à ce qu’il venait de dire.
— Bonsoir ! George, — dit-elle.
— Bonsoir! ma bonne et dévouée femme, je me coucherai dans la chambre qui donne sur le jardin, n’est-ce pas? C’est bien. Et vous, puis-je vous demander sans indiscrétion où il plaira à Votre Seigneurie de se coucher?
— Je vais me coucher dans la chambre de ma pauvre mère, — dit-elle; — bonsoir!
Une fois seul, le Capitaine du Vautour tira la table près du foyer, et s’asseyant dans le vieux fauteuil du Baron, il étendit les jambes devant le feu, il remplit son verre, et se mit tout à fait à son aise.
La lumière du feu qui brillait en plein sur sa figure faisait voir tous les changements que son absence de sept ans avait produits. Des rides et des lignes dures, jadis invisibles, se dessinaient autour de ses yeux et de sa bouche. Il paraissait dévorer des yeux ce feu brillant, ce bon vin, et le bien-être qui régnait autour de lui. Son ombre se reflétait sur les
panneaux derrière sa chaise ; il avait l’air d’un malin esprit méditant devant ce foyer solitaire et conspirant contre ce toit qui l’abritait.
De temps en temps il portait Tes yeux cre la flamme aux bouteilles posées sur la table, aux murs éclairés par le feu, à l’antique bureau, au buffet de chêne chargé de grands pots à couvercles d’argent massif terni, à toutes ces preuves d’une vraie prospérité provinciale, et se frottant les mains doucement, il partit d’un éclat de rire triomphant.
— On est mieux ici que là-bas, — dit-il en rejetant
la tête en arrière, — mieux ici que là-bas. Diable ! on est bien mieux ici. George Duke, mon ami, tu as trouvé de meilleurs quartiers depuis que tu as dit adieu à tes anciens camarades de
Il remplit de nouveau son verre et se mit à chanter un couplet d’une vieille chanson française avec un refrain formé de syllabes qui n’avaient point de sens,
— C’est étonnant, — dit-il, — je puis à peine me figurer que ceRingwood Markham, qui était plus jeune que moi, soit mort. Parbleu ! GeorgeDuke est un de ces hommes qui retombent toujours sur leurs pieds. J’ai beaucoup souffert pendant ces sept ans, mais après tout j’ai eu de la chance.... ma bonne chance d’autrefois ;j’airetrouvé une fortune et une pauvre femme qui n’a jamais le moindre mot à dire en compagnie.... une pauvre enfant au visage pâle.... toujours tremblante, qui ne fait rien que lire des romans, qui...
Il s’arrêta pour boire. Il avait alors presque achevé la bouteille, et sa voix devenait rauque et incertaine. Bientôt il s’assoupit, les coudes sur ses genoux, la tê te penchée sur le feu.
— La chaîne!... — s’écria-t-il en se réveillant en sursaut, — la chaîne !... soyez tous maudits, chiens de Français!
Il regarda à ses pieds. Une des garnitures du feu était tombée sur le bout de sa botte. Le Capitaine se mit à rire et regarda tout autour de la chambre ; cette fois, c’était le regard d’un ivrogne.
— Il y a dans ma situation du changement, — dit-il, — du changement en mieux.
Les bouteilles étaient toutes les deux vides, et le feu presque éteint. Minuit avait sonné quelque temps auparavant à l’horloge de l’église lointaine; — les coups étaient indistincts et sourds par ce temps de neige. Le Capitaine du Vautour se frotta les yeux.
— Ma tête est aussi légère qu’une plume, — grommela-t-il. — J’ai perdu l’habitude de boire du bon vin.
Je suis las et ennuyé, j’ai voyagé trois jours dans une diligence et une semaine sur mer. Maintenant, je vais à la chambre qui donne sur le jardin. Demain, je m’occuperai de vous, madame Duke, et de vous aussi, monsieur Markham.
Il montrait le poing à la flamme tout en parlant ainsi, puis se levant avec effort, il saisit une bougie, souffla l’autre, et prit en chancelant le chemin de cette chambre où il devait coucher.
La maison lui avait été si familière pendant la vie du vieux seigneur que, tout ivre qu’il fût, il ne craignit pas de s’égarer dans les sombres corridors du rezde-chaussée.
Cette chambre qui donnait sur le jardin était grande; elle avait été ajoutée à la maison une centaine d’années auparavant, pour la commodité d’une certaine dame fantasque, mais riche, qui avait épousé l’aïeul du vieux Markham. C’était une vaste pièce avec une fenêtre rondaqui donnait sur un jardin d’agrément aux bordures de buis proprement taillées, aux arbrisseaux de formes bizarres et qu’ornait une fontaine desséchée depuis longtemps. .Une porte à moitié vitrée ouvrait
sur un escalier qui conduisait à ce jardin. L ameublement était assez riche, comme il convenait à la chambre d’honneur du manoir de Compton-des- Bruyères. Un grand lit carré de bois doré, garni de rideaux en tapisserie tombant en poussière, s’élevait vis-à-vis de la fenêtre et de la porte vitrée, masquée par une portière pareille à la tenture du lit.
Duke posa la bougie sur la table près du feu, et fit l’examen des lieux.
Millicent avait dit vrai quand elle avait annoncé que la mère Meggis allait faire un bon feu dans cette chambre. Le Capitaine cependant mit encore du charbon dans la grille, et se jetant dans un fauteuil, il essaya de tirer ses bottes humides.
— Je n’ai pas un seul vêtement qui puisse durer encore une semaine, — dit-il en regardant son habit bleu rapiécé et montrant la corde. — Ah! ce n’est pas une mauvaise chance qui m’a fait revenir pour chercher ma femme.
Même dans son ivresse, il prenait un malin plaisir à penser qu’il était revenu pour tourmenter et faire souffrir Millicent; cette idée lui causait une expression de triomphe, et illuminait encore ses yeux alourdis par le vin et par le sommeil.
Il ôta ses bottes, son habit, son gilet, mit une paire de pistolets sous son oreiller, et levant la couverture, il se jeta sur le lit à moitié vêtu.
— Je voudrais bien savoir si cette porte vitrée, làbas, est fermée au verrou, — murmura- t-il en s’endormant; — sans doute elle l’est, quoique.... peu importe qu’elle le soit ou ne le soit pas.... je ne crains pas les bons villageois de Compton-des -Bruyères. Et puis, les gens qui viennent de l’endroit que je quitte ne portent pas grand’chose qui vaille la peine d’être volé.
Machinalement sa main droite chercha la crosse du pistolet qui était sous l’oreiller; il s’endormit la main appuyée sur son arme familière.
Je ne crois pas que de sa vie il eût jamais dit une prière, mais je sais, à n’en pas douter, que ce soir-là il n’en dit Aucune.