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APRÈS LE MEURTRE

L’aube froide et obscure de janvier commençait à paraître à Compton-des-Bruyères . La neige tombait toujours, et, pendant la nuit, elle avait enseveli le vieux village et en avait laissé un nouveau à sa place : un monceau indistinct de bâtiments dont les toits et les pignons étaient tout blancs.

La diligence qui passait par Compton en allant vers Marley avait été arrêtée par la neige à quelques milles de distance. Les chariots et les fourgons des voituriers n’avaient pu arriver au village. Il n’y avait qu’un petit nombre de cavaliers sur les chemins, et ceux qui étaient assez hardis pour braver les dangers du voyage payaient cher leur témérité. Donc, plus de communication entre Compton et le monde extérieur , et Compton devait vivre de ses propres ressources, par ce matin froid et clair : mais Compton avait de quoi causer. En vérité, on s’y aperçut à peine que la diligence n’était pas arrivée. C’eût été pourtant une espèce de plaisir solennel et triste de raconter

l’événement terrible aux voyageurs! Un meurtre avait été commis à Compton-des-Bruyères. Dans ce simple village du Cumberland, dont les annales, jusqu’à présent, n’avaient jamais été souillées ainsi par le crime le plus odieux de tous les crimes, — un meurtre avait été commis dans le silence d’une longue nuit d’hiver, sous ce linceul de neige, un meurtre tellement enveloppé de mystère, que les personnes les plus sages de Compton en étaient confondues.

Dès que le matin commença de paraître, tous les habitants de Compton connaissaient le crime. Personne ne savait comment on en avait entendu parler, ni qui l’avait dit ; mais toutes les bouches étaient pleines de conjectures et les visages avaient une importance solennelle, comme si chacun eût voulu dire :

— Je suis le seul individu dans le village qui connaisse la véritable histoire ; mais j’ai reçu des ordres d’une autorité supérieure, et je serai muet.

Tous les habitants de Compton, à l’exception d’une vieille femme alitée depuis l’enfance de Millicent, et la femme du curé, qui ne pouvait pas quitter ses sept enfants, vinrent contempler le Manoir dans la matinée. Les jeunes gens avides d’horreurs furent trèsdésappointés quand ils ne virent que les briques et le mortier dans leur état ordinaire. Tout le monde allait au Manoir avec l’intention d’examiner l’intérieur de la maison et de chercher le cadavre du Capitaine; chacun pensait être destiné à le trouver. Ce n’était donc pas une petite mortification de découvrir que la maison et les portes mêmes qui conduisaient au parc et au jardin étaient barricadées, et que personne, excepté quelques heureuses connaissances du constable, cet être privilégié, n’obtenait la permission d’aller plus loin.

Le constable avait installé son quartier général au

Manoir; il était assis dans le petit parloir en chêne avec une dignité solennelle, parlant de temps en temps aux agents subalternes occupés, selon l’opinion générale de Compton, à chercher le cadavre.

Ces dignes agents avaient assez de peine à faire leur ouvrage, car, lorsqu’ils franchissaient les portes, tout le monde les arrêtait, empressé de savoir s’ils avaient enfin trouvé quelque chose.

L’anxiété causée par l’impossibilité de ne rien découvrir était grande parmi les habitants de Compton. Quantité de ces gens pleins de zèle qui se mêlent de tout faisaient des recherches non autorisées dans toutes les directions les plus invraisemblables : dans les cheminées et dans les armoires des maisons voisines, dans les appentis, dans les étables à cochons, dans les écuries, même dans les champs éloignés, et jusque dans le cimetière. Quelques-uns des plus ardents demandèrent les clés de l’église, afin de chercher le Capitaine Duke dans l’armoire de la sacristie, où un assassin adroit aurait pu le cacher derrière le surplis du curé.

La mère Meggis, la femme de charge sourde, était peut-être la seule personne de Compton qui fût tout h fait indifférente à l’événement funeste qui était arrivé. Le constable fit quelque faible tentative pour lui dire ce qui s’était passé, quand il l’éveilla au point du jour; mais il était évident que les nouvelles ne pénétraient pas la stupide obscurité de son intelligence, car elle répliqua seulement :

— Ce n’est pas étonnant à cette époque de l’année, et c’est de saison, monsieur, c’est bien de saison, quoique ce soit très-mauvais pour les vieillards qui ont des engelures et qui sont sujets aux rhumatismes.

Le constable conclut d’après cela qu’elle s’imaginait qu’il parlait du temps neigeux. Quelque espérance

qu’il eût pu avoir d’arriver à la vérité fut vite dissipée, de sorte qu’ayant fermé à clé la porte de cette chambre du jardin où la mare sanglante était à peine sèche, il ordonna à la mère Meggis de reprendre ses occupations journalières et de lui allumer du feu dans le parloir en chêne.

Il alla de bonne heure à Y Ours-Noir pour demander uæ. moment d’entretien à Mme Duke, et pour entendre sa déposition sur le meurtre, mais Sarah veillait sur Millicent; et elle, Darrell et le chirurgien du village protestèrent tous et s’opposèrent à ce qu’on questionnât la malheureuse femme avant qu’elle se fût un peu remise du choc qui l’avait abattue, de sorte que le constable fut obligé de se retirer après avoir donné quelques ordres bien bas à l’oreille des agents qui, le nez rouge, les lèvres bleues et frissonnant de froid, flânèrent autour de Y Ours-Noir pendant tout ce jour.

Millicent n’était vraiment pas en état d’être interrogée : elle était toujours dans le même engourdissement et le même abattement qui l’avaient saisie entre trois et quatre heures du matin. Sarah et Darrell la veillèrent tendrement toute la journée, et ils ne pouvaient pas dire si elle savait qu’ils étaient ïâ : elle ne disait rien, mais quelquefois elle remuait la tête de côté et d’autre en gémissant. Ce fut un jour de supplice cruel et amer pour Darrell. Il ne quittait pas sa place à côté de son lit, il levait la tête de temps en temps, quand Sarah revenait après avoir 'quitté la chambre, et lui demandait ce qui se passait en bas ; il s’informait aussi avec anxiété si l’on avait découvert quelque chose du meurtre.... si l’on avait trouvé l’assassin ou le cadavre.

Quelque triste pensée qu’il eût dans l’esprit, tandis qu’il restait pâle et anxieux, à côté du lit, depuis la première faible lueur grise de l’aube jusqu’aux ombres

noires qui, s’accumulant sur la vaste étendue des marais, cachaient la campagne dénudée qui était' devant les fenêtres et glissaient dans les coins de la chambre,

— quelque pensée qu’il eût dans l’esprit durant sa veille patiente, il la garda secrète, et ne prit pas même pour confidente la bonne et dévouée maîtresse de l’ Ours-Noir. L’absence du corps de l’homm.t qu’on supposait avoir été assassiné était une source inépuisable d’étonnements et d’embarras pour l’honnête Pecker. Il demanda plusieurs fois à des pratiques curieuses qui vinrent à Y Ours-Noir prendre un verre de bière et apprendre tous les détails qu’ils pouvaient y trouver, — car, après le manoir de Compton, YOurs- Noir était certainement le quartier général du meurtre,

— il demanda à tous ces clients comment il pouvait y avoir un meurtre sans un cadavre, quand le signe principal d’un meurtre est toujours le cadavre?

Ceci menait à une grande discussion au sujet d’une opinion dominante à Compton, à savoir que le Capitaine Duke s’était coupé la gorge, et qu’il avait marché lentement jusqu’à un certain chemin de traverse où l’on pouvait rencontrer tous les matins, à trois heures et demie, la malle-poste de Carlisle. D’autres affirmaient qu’il était plus que probable que le Capitaine, avec une grande balafre dans la gorge, et rendu muet par la perte de son sang, se cachait quelque part près de Compton; et des personnes timides avaient peur d’aller dans les chambres solitaires, de crainte d’y rencontrer soudain la figure hideuse du Capitaine se baissant dans quelque coin obscur.

Les ombres s’accumulaient noires et épaisses sur les landes, et le manoir de Compton, couvert de neige depuis la base jusqu’au faîte du toit du pignon , avait l’air de quelque demeure fantastique qu’on ne pouvait que faiblement distinguer à travers l'obscurité. Les

agents rendaient compte de leurs recherches dans le parloir de chêne où le constable était assis auprès d’un feu flamboyant de charbon de terre, prenant au crayon des notes sur un portefeuille gras et pléthorique, mais ils ne pouvaient fournir nul indice de l’endroit où était le Capitaine du Vautour, ni donner aucune preuve qu’il fût mort ou vivant.

Il faisait tout à fait nuit quand le constable , après avoir fermé les portes des principales chambres de la vieille maison et mis les clés dans sa poche, donna des ordres sévères à la mère Meggis de ne laisser entrer personne, et de tenir la maison bien barricadée. A force de persévérance, il vint à bout de lui faire comprendre cela, puis, lui faisant un signe de tête d’un air aimable , il la quitta pour la nuit. Elle était heureusement ignorante de ce qui s’était passé récemment sous le toit qui l’abritait, car sans cela sa nuit n’eût été qu’une longue veille.

Du Manoir , Hugh Martin , le constable , se rendit directement à une maison éloignée d’un demi-mille, qui était habitée par un digne gentleman, magistrat de la province, appelé MontagueBowers. C’étaitun homme tout différent du magistrat devant lequel, sept années auparavant, Darrell avait accusé le Capitaine Duke d’un vol de grand chemin.

Dans le salon particulier, le cabinet, ou le sanctum sanctorum, de M. Bowers , Hugh Martin rendait ses comptes, et il entrait dans tous les détails de ce qu’il avait fait dans la journée.

— J’ai fait tout ce que vous m’avez dit ce matin , monsieur, — disait-il. — J’ai attendu pendant tout le jour et j’ai tout gardé secret, en même temps je les ai guettés là-bas; mais je ne vois qü’un moyen, et je ne pense pas que nous en ayons un autre que de faire ce que nous avons dit ce matin.

Hugh Martin resta enfermé avec le magistrat. Quelque temps après cela, et quand il quitta la demeure de M. Bowers, il se dirigea en grande hâte vers le village dont il suivit la grande rue jusqu’à ce qu’il arriva à la porte de Y Ours-Noir. Dans le large espace qui était devant l’ hôtellerie, il rencontra un homme qui flânait par cette froide soirée comme si c’était une soirée d’été , dont l’atmosphère même fût une tentation à la paresse. Cet homme n’était nul autre que l’agent au nez rouge et aux lèvres bleues qui avait rôdé toute la journée dans le voisinage de YOurs- Noir. D était constable lui -même, mais dans une position si inférieure qu’on le regardait seulement comme un aide ou un satellite de l’autre. Il était néanmoins fort utile dans un combat avec les braconniers pour être jeté par terre avec la crosse d’un fusil avant que la véritable affaire commençât; il était assez propre à chasser un jeune étourdi rebelle qui avait jeté des pierres aux oies dans l’étang du village , ou à emmener un âne errant à la fourrière pour y être gardé jusqu’à ce qu’on vînt le réclamer, ou pour conduire un ivrogne au poste, mais il n’était propre à rien de plus important.

— Est -ce que tout va bien, Bob? — demanda M. Hugh Martin à cet individu.

— Â merveille !

— Quelqu’un a-t-il quitté l’auberge?

— Mais Pecker lui-même est entré et sorti, il a marché çà et là, de côté et d’autre, en babillant et en caquetant comme une vieille pie, mais voilà tout; et, à présent, il est bien installé dans son comptoir.

— Personne autre que lui n’a quitté la maison?

— Personne !

— C’est très-bien. Il faut que vous ayez l’œil au

guet, et, si j’ouvre une des fenêtres du premier et si je siffle, vous saurez que j’ai besoin de vous.

L’apparition du constable causa une grande agitation parmi les flâneurs du comptoir de Y Ours-Noir. Ils l’entourèrent, et ils étaient si désireux de savoir les nouvelles qu’ils le jetèrent presque par terre.

Qu’avait-il découvert ? Qui avait commis le crime? Quel avait été le motif? Avait-il trouvé l’arme ? Avaitil trouvé le cadavre? Avait-il trouvé l’assassin?

M. Hugh Martin poussa tous ces ardents questionneurs de côté sans la moindre cérémonie et, allant directement au comptoir, il adressa la parole à Pecker.

— M. Markham est en haut, n’est-ce pas? — demanda-t-il.

— Il est dans la chambre bleue, le pauvre cher monsieur.

— Il est avec sa cousine?

— Oui!

— Je m’en vais monter en haut, Pecker, car j’ai quelques mots à lui dire sur cette affaire.

Les spectateurs s’étaient approchés si près de M. Hugh Martin qu’ils avaient entendu chaque syllable de ce petit entretien.

— Il a tout découvert, — dirent-ils, — quand le constable fut monté en haut : et il est allé le dire à M. Markham.... très -bien.... il a bien raison, sans aucun doute.

Pensant que ce n’était pas improbable qu’ils eussent un intérêt quelconque dans les nouvelles que le constable venait d’apporter à la chambre bleue, ils attennirent avec patience au bas de l’escalier le retour de Hugh Martin..

Dans la chambre bleue, la tête blonde de Millicent reposait sur la large épaule de Sarah Pecker. Millicent était étendue sur un grand sopha qui avait été tiré près

du feu ; à côté d’elle se trouvait une table sur laquelle était un plateau avec des tasses et des soucoupes en porcelaine ornées du vieux dessin du dragon. Darrell était assis de l’autre côté de la cheminée ; il regardait sa cousine toujours avec l'œil fixe et le même regard attentif qu’on avait pu observer sur sa figure pendant tout ce jour. Millicent les avait reconnus, et elle avait causé avec eux durant cette dernière demi-heure; elle leur avait raconté en peu de mots les événements de la nuit passée, comment elle était allée dans la chambre à coucher de Duke avec l’intention de s’en remettre à sa miséricorde , et comment elle l’avait trouvé mort, la gorge coupée depuis une oreille jusqu’à l’autre.

Sarah avait ôté la robe tachée de sang que Mme Duke portait, et elle l’avait enveloppée dans quelques-uns de ses propres vêtements qui tombaient autour de sa taille si mince en plis épais et grossiers ; mais on avait ôté de ses mains et de son front les horribles taches de sang, et il ne restait rien maintenant sur elle pour indiquer les horreurs par lesquelles elle avait passé.

Sarah tenait une tasse aux lèvres de Millicent, et la suppliait de boire, quand Darrell s’élança de sa chaise et courut à la porte pour écouter quelque bruit venant du dehors.

— Qu’est-ce que cela? s’écria-t-il.

C’était le bruit des pas d’un homme qui, montait l’escalier; c’était les pas deM. Hugh Martin, le constable.

La figure de Darrell devint encore plus pâle qu’elle ne l’avait été pendant toute cette journée ; il se retira en retenant son haleine, terriblement calme et effrayant à voir. Le constable frappa à la porte, et, sans attendre une réponse, il entra dans la chambre.

Hugh Martin portait à la main un certain document

à aspect officiel ; ainsi armé, il traversa tout droit la chambre, et, s’arrêtant devant le sopha où Millicent était assise, il lui dit :

— Madame Duke, vous êtes ma prisonnière, au nom du Roi; vous êtes accusée de meurtre prémédité sur la personne de votre ipari, le Capitaine George Duke, du vaisseau le Vautour.

Darrell se jeta entre sa cousine et le constable.

— Vous l’arrêtez!,.. — s’écria-t-il. — Vous allez arrêter cette faible enfant qui a été la première à apporter les nouvelles du meurtre?...

— Doucement, monsieur Markham, doucement, monsieur , — reprit le constable , qui , ouvrant la fenêtre la plus voisine, siffla celui qui veillait au-dessous. — Je suis très-fâché que cette mission soit tombée sur moi, mais il faut que je fasse mon devoir. Mes ordres m’obligent à vous arrêter aussi bien que Mme Duke.

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