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CHAPITRE XX

AVANT LE JUQEMENT

On conduisit Millicent et Darrell à un bâtiment triste et délabré qu’on appelait la prison; ce bâtiment n’était habité que très-rarement, par quelque vagabond qu’on avait trouvé coupable du crime de n’avoir rien à manger, ou par quelque autre délinquant plus commun, tel qu’un braconnier qui avait été pris sur le fait, tqant des lièvres et des faisans sur une propriété du voisinage.

C’est à ce triste endroit que Hugh Martin, le constable , et son agent Bob , conduisirent la douce Mme Duke, qui avait été élevée avec tant de soins, et le seul privilège que les supplications de Darrell et de Sarah purent obtenir pour elle fut la permission que le constable accorda à Sally de rester toute la nuit dans le cachot avec la prisonnière.

Darrell pria Hugh Martin de les mener directement à la maison de M. Montague Bowers, afin que, s’ils étaient obligés de subir un interrogatoire, celapût avoir lieu cette nuit même. Mais le constable secoua la tête

sérieusement, et dit que M. Bowers avait décidé d’attendre jusqu’au lendemain. Millicent et Sarah passèrent cette longue et triste nuit dans une chambre dévastée qu’on avait divisée en deux au moyen d’une mince cloison de bois pour le bien-être des prisonniers, quand il y en avait beaucoup. Une fenêtre garnie de barres de fer rouillé les séparait seulement de la rue du village. Elles pouvaient voir les faibles lueurs des fenêtres des chaumières qui paraissaient indistinctement à travers les carreaux malpropres, et elles pouvaient entendre de temps en temps les pas d’un piéton qui faisaient craquer la neige sous ses pieds.

Millicent était couchée sur un grabat devant cette fenêtre; elle écoutait le bruit des pas des allants et des venants, en se rappelant combien de fois elle avait passé devant ce bâtiment sombre sans penser à ceux qui étaient dedans. Elle frissonnait, en regardant les taches humides et difformes qui se voyaient sur les murs et qui, à la faible lueur d’une chandelle, ressemblaient à de laides figures; elle se rappelait combien de pauvres créatures s’étaient couchées là pendant de longues nuits d’hiver semblables à celle-ci, et elle se figurait voir des visages affreux dans ces taches et ces lignes tortues, et elle comptait les toiles d’araignées qui pendaient du plafond.

C’était extraordinaire de voir combien depuis son arrestation, et depuis qu’elle avait été mise dans cette étroite prison, Millicent paraissait retrouver la douceur qui lui semblait si naturelle. Avant cela, elle avait été su rexcitée, mais alors elle était tout à fait calme, et elle s’était recueillie.

J’ai déjà dit que sa nature était une de ces natures qui s’élèvent avec l’occasion; quoiqu’elle fût timide et concentrée, elle aurait pu dans certain cas devenir une héroïne. Non certainement une Jeanne d’Arc, ni

une Charlotte Corday, ni aucun être aussi énergique, mais une martyre douce et sainte du vieux temps des guerres de religion, et prête à subir la mort sans murmurer.

Elle mit ses bras autour du cou de Sarah, et embrassa tendrement cette excellente femme.

— Tout sera éclairci à la fin, ma chère Sarah, — dit-elle. — On ne pourra jamais me croire coupable de ce crime, jamais.... jamais.... On cherche le véritable assassin, peut-être cette nuit même, pendant que je suis couchée ici. Le bon Dieu, qui sait que je suis innocente, ne me laissera jamais souffrir.

— Il ne vous laissera pas souffrir. Non.... non.... non.... ma chérie, non!... — s’écria Sarah fondant en larmes, et serrant Millicent sur son cœur.

Sarah se rappela avec un frisson combien de pauvres malheureux souffraient à cette époque, et songea qu’il se passait à peine une semaine sans qu’il y eût une exécution à Carlisle. Gomment pouvait-elle savoir si tous ceux qui mouraient de cette mort ignominieuse étaient coupables des crimes pour lesquels ils étaient mis à mort? Elle n’y avait jamais pensé jusqu’alors; elle avait toujours cru que les juges ou les jurés savaient bien ce qui devait être fait et que ces exécutions étaient faites pour le bien de la nation.

— Oh ! mademoiselle Milly !... mademoiselle Milly !... pourquoi n’étais-je pas avec vous la nuit passée ? — dit-elle. — L’idée m’était venue d’aller au Manoir après que M. Darrell vous avait quittée; mais je savais que je n’étais pas une des favorites du Capitaine, ec j’ai pensé que, si je venais, cela le mettrait encore plus en colère contre vous.

On entendit le dernier pas sur la neige ; les dernières lumières vacillantes disparurent dans la rue du village. La longue nuit d’hiver, qui semblait presque

Le cap. du Vautour. 15

éternelle aux deux femmes, se passa, et l’aube triste du jour se présenta pâle et blême et à travers les fenêtres grillées de la geôle de Compton.

Une voiture qu’on avait louée à YOurs-Noiï conduisit les deux prisonniers à la maison du magistrat. La famille déjeunait quand ils arrivèrent, et ils entendirent les voix et le babil des enfants quand ils traversèrent le vestibule, avant d’entrer dans le cabinet du magistrat. La salle d’audience était une pièce sombre éclairée par deux fenêtres étroites, et les meubles consistaient en chaises de chêne à dossiers élevés, entourant une table, et une pendule solennelle qui naturellement devait glacer de terreur le cœur d’un criminel.

Millicent etDarrell avec Hugh Martin, le constable, et Sarah attendirent là l’arrivée de M. Montague Bowers, le magistrat.

Plusieurs personnes flânaient dans le vestibule, et se rassemblaient autour de la porte de cette chambre, persuadées qu’elles savaient quelque chose sur la disparition du Capitaine, et qu’elles étaient appelées à servir l’État en cette circonstance. Le valet d’écurie qui avait éveillé le constable , une demi-douzaine d’hommes qui avaient aidé dans les inutiles recherches faites pour trouver le cadavre, une femme qui avait amené la mère Meggis, la gouvernante sourde, et bien d’autres qui y avaient également rien à faire , étaient là. Il y eut un sentiment général de désappointement, et l’on parla d’injustice quand M. Bowers, laissant son déjeuner, choisit parmi la foule des gens qui étaient dehors, et ordonna à l’aubergiste dé le suivre. Il entra dans la chambre de justice et ferma la porte sur tous les autres.

— Voyons, monsieur Pecker, — dit le juge en s’asseyant à la table en chêne et en trempant sa plume

dans l’encre, — qu’ avez-vous à dire sur cette affaire ?

Ainsi soudainement et brusquement interpellé, Samuel n’avait que très-peu de choses à dire ; tout ce qu’il put faire fut de respirer avec peine, de tortiller ses manchettes plissées — il avait mis ses habits du dimanche en l’honneur de l’occasion — et de regarder d’un œil fixe le greffier du juge qui était assis la plume à la main, prêt à écrire la déposition de l’aubergiste.

— Voyons, monsieur Pecker, — dit le juge, — qu’avez vous à dire sur cette affaire de l’homme qu’on ne peut pas retrouver ?

Samuel se gratta la tête d’une manière vague et re garda d’un air de supplication sa femme, qui était assise à côté de Mme Duke, pleurant à chaudes larmes. ,

— Vous voulez dire celui qui a été assassiné ? — insinua Sarah.

— Je veux dire le Capitaine George Duke, — répliqua le juge.

— Ah ! voilà ce que c’est, — s’écria l’homme embarrassé, — voilà justement ce que c’est. Le Capitaine George Duke.... très-bien.... mais lequel des deux?.... Celui qui m’a demandé de lui indiquer quel chemin il fallait prendre pour aller àMarley.... Il était à cheval, il y a eu sept ans de cela le mois d’octobre passé, vous vous en souvenez, monsieur Darrell, car vous étiez là à ce moment-là, — dit l’aubergiste adressant la parole à un des accusés. — Celui que Melle Millicent a vu sur la jetée de Marley par le clair de la lune quand minuit sonnait aux horloges?.... celui qui est venu avant-hier à V Ours-Noir à trois heures après midi, ou celui qui a bu et payé un verre de cognac entre huit et neuf heures du soir, et qui a laissé dans nos écuries un cheval qu’on n’a jamais réclamé depuis?

M. Montague Bowers regarda le témoin d’un air désespéré.

— Qu’est-ce que c’est que cela?... — demanda-t-il ; et dans son étonnement il regarda Sarah et les prisonniers ; — au nom de Dieu, qu’est-ce que cela veut dire ?

Sur ce, Samuel donna tous les détails de ce qui était arrivé à Compton-des Bruyères depuis sept ans; il n’oublia pas même de faire mention du colporteur étranger qui avait volé les cuillers, et il alla jusqu’à insinuer que cela pourrait bien avoir quelque rapport avec le meurtre du Capitaine Duke. Quand on le pressa de venir au fait, après avoir erré de manière à remplir presque trois des feuilles du greffier, il devint si obscur et si embrouillé, que ce fut seulement par des questions captieuses, par des interrogations brèves et directes, que le juge approcha le plus près de l’objet de son examen.

— Maintenant, supposons que vous me disiez, monsieur, Pecker, à quelle heure le Capitaine Duke a quitté votre maison avant hier-soir.

— Entre huit et neuf heures.

— Bon, et vous l’avez revu après.?...

— Entre neuf et dix heures, quand je suis allé au Manoir avec Melle Millicent et M. Darrell.

— Mme Duke et son mari vous semblèrent-ils être bien ensemble ?

A cette question, Samuel fit une réponse évasive : il commença par déclarer que rien ne pouvait être plus affectueux que les manières de Millicent et du Capitaine ; puis il affirma que Mme Duke était tombée prosternée sur la neige, se lamentant sur son triste sort; puis il dit qu’elle n’avait pas adressé la parole à son mari une seule fois, mais qu’elle s’était écriée presque subitement : « Pourquoi est-il revenu pour me

rendre la plus coupable et la plus malheureuse des femmes? »

Ici l’aubergiste finit brusquement, n’étant pas du tout encouragé par la mine terrible de sa ferrtme Sarah, qui secouait la tête d’un air féroce derrière son tablier.

L’interrogatoire de Samuel prit donc longtemps avant d’être fini, et avant que toutes les informations que ce témoin un peu difficile à gouverner pouvait donner fussent épuisées. Cependant, de son discours diffus on avait tiré assez de lumière pour établir l’innocence de Darrell, puisqu’il avait quitté le manoir de Compton avec Pecker, laissant le Capitaine vivant et bien portant à dix heures. Entre cette heure et la disparition de Duke, Millicent et la gouvernante avaient été seules avec l’homme qu’on ne pouvait pas trouver. Montague Bowers félicita le jeune homme d’être si bien sorti de l’affaire, mais Darrell ne l’écoutait ni ne l’entendait ; il était debout auprès de la chaise où sa cousine était assise, il regardait cette figure pâle et souffrante, il pensait avec angoisse et terreur que chaque mot qui le justifiait ne faisait qu’augmenter les soupçons qui pesaient sur elle.

Darrell fut le premier témoin qu’on interrogea après Samuel. Tout fut révélé dans ce cruel examen : le mariage à l’église de St. Bride, la lettre de Ringwood, le retour à Compton, la surprise de l'apparition du Capitaine, les paroles dures échangées entre les deux hommes, le désespoir de Millicent, son horreur pour son mari, puis le long intervalle de plusieurs heures, après lequel Mme Duke arriva, pâle et presque folle, à V Ours-Noir pour dire qu’un meurtre avait été commis au Manoir.

Le greffier écrivit tout cela, et Darrell signa l’interrogatoire en témoignage de la vérité de sa déposition.

Hugh Martin, le constable, décrivit l’aspect de la

maison , l’absence d’aucun signe de vol ou de violence , les fermetures complètes de la lourde porte de chêne, l’argenterie sur le buffet , qui n’avait pas été touchée, et enfin le rasoir taché de sang qu’il avait trouvé dans le bureau.

On ne put tirer que très-peu de renseignements de la mère Meggis, la vieille gouvernante sourde. Elle se souvint d’avoir ouvert la porte au Capitaine, mais elle ne put pas dire exactement à quelle heure. Peutêtre était-ce entre sept et huit heures , ou entre huit et neuf. Elle se rappela qu’il avait marché à grands pas dans le parloir en chêne, qu’il lui avait commandé d’allumer du feu. C’était un homme insolent et parlant très-haut, et il lui avait dit beaucoup de sottises parce que le bois était vert et ne brûlait pas. Elle se souvint d’avoir arrangé pour lui la chambre qui donne sur le jardin , d’après les ordres de Mme Duke; elle n’avait arrangé aucune autre chambre pour Mme Duke, et elle ne savait pas où elle avait l’intention de se coucher. Elle se souvint d’avoir cherché le vin et le cognac que Mme Duke avait apportés de ses propres mains au Capitaine. Cela doit être arrivé, pensait-elle , à peu près vers onze heures, et immédiatement après cela la mère Meggis était allée se coucher, et elle ne se souvenait de rien de plus jusqu’à ce qu’elle eût été réveillée, le lendemain matin, par le constable, qui avait terrifié la pauvre vieille créature en se présentant à côté de son lit.

Yoilà tout ce que la mère Meggis avait à dire , et, comme Samuel, elle donna beaucoup de peine à ceux qui l’interrogeaient , avant que l’on pût arriver à lui persuader de dire ce qu’elle savait.

Sarah fut aussi interrogée, mais elle ne pouvait rien dire de plus que ce que son mari avait déjà dit, et

elle éclata si souvent en sanglots et en lamentations pour la fille de son ancien maître, que M. Bowers fut obligé de rendre l’interrogatoire aussi court que possibe.

Quand toutes ces personnes eurent été interrogées, quand on leur eut lu leurs dépositions , et quand elles eurent été signées par chacune d’elles, il n’y avait plus rien à faire que de demander à l’accusée ce qu’elle avait à dire.

Millicent raconta son histoire avec un calme qu’aucune de toutes les personnes qui étaient là n’attendait d’elle. Elle décrivit l’horreur qu’elle avait ressentie au retour du Capitaine, et le trouble de son esprit, qu’elle avait presque perdu pendant cette terrible nuit. Elle dit, aussi bien qu’elle le put, l’heure à laquelle elle avait souhaité une bonne nuit au Capitaine, et le moment où elle s’était retirée dans la pièce la plus éloignée de la chambre du jardin, — c’était la chambre que sa mère avait habitée. Elle devint un peu embarrassée quand on lui demanda ce qu’elle avait fait entre cette heure — un peu plus de onze heures — et la découverte du meurtre. Elle dit qu’elle pensait être restée assise peut-être pendant plusieurs heures en songeant à ses chagrins, et n’avoir pas eu en ce moment conscience de la fuite du temps. Elle raconta bientôt comment, dans un violent accès de désespoir, elle avait pensé aux vieux rasoirs de son père, qui étaient dans cette chambre à portée de ses mains, et se rappela qu’elle avait songé que, si elle se faisait une profonde entaille à la gorge, cela terminerait tous ses chagrins dans ce monde. Mais la vue de l’acier sanguinaire, et la pensée qu’un tel acte serait un grand péché, avaient changé son projet aussitôt qu’elle l’avait conçu, et elle avait remis le rasoir dans l’étui avec une grande terreur et un sincère remords.

Puis, après quelques questions et avec beaucoup de sang-froid, elle raconta l’autre dessein, presque aussi désespéré que le premier, qui lui était venu à l’esprit, et comment elle avait résolu de s’en rapporter à Duke, de le supplier de la quitter et de la laisser finir ses jours en paix ; comment, pressée de savoir le sort de cette dernière espérance, elle était allée directement à sa chambre; que là elle l’avait trouvé gisant sur son lit. Quand le juge lui demanda si elle s’était approchée du lit pour se convaincre que le Capitaine était réellement assassiné, elle répondit négativement, mais elle ajouta qu’elle avait vu l’horrible blessure de sa gorge; que le sang coulait de la blessure ouverte, et qu’elle savait qu’il était mort.

Elle parlait lentement, hésitant quelquefois un peu, mais elle n’était jamais embarrassée ni confuse, quoique la plume du greffier suivît chaque mot qu’elle disait aussi inexorablement que s’il eût été un ange enregistrant l’histoire de ses péchés. Un silence semblable à celui de la mort avait régné dans la salle pendant qu’elle racontait son histoire, interrompu seulement par le grattement de la plume du greffier, et par le bruit du balancier de la pendule.

— Je ne vous ferai qu’une autre question, madame Duke, — dit M. Montague Bowers, — et je vous prierai, pour votre' propre considération, d’être prudente en y répondant. Connaissez-vous quelqu’un qui entretînt un sentiment de haine contre votre mari?

Elle aurait pu dire qu’elle ne savait rien des habitudes de son mari, qu’elle ne connaissait aucun de ses compagnons, et qu’il aurait pu avoir une douzaine d’ennemis dont elle n’eût jamais entendu prononcer les noms ; mais elle avait l’esprit trop franc pour agir ainsi, et elle fit la réponse la plus simple à cette question.

— Non, je ne connais personne.

— Pensez-y bien encore, madame Duke, c’est une terrible affaire pour vous, et je ne voudrais pas pour tout au monde vous faire hâter. Connaissez-vous quelqu’un qui eut un motif pour vouloir la mort de votre mari ?

— Non, personne ! — répondit Millicent.

— Pardon! monsieur Bowers, — interposa Darrell, — mais ma cousine oublie de vous dire que, pour n’en rien dire de mal, le Capitaine du Vautour était un individu mystérieux. Il n’aurait jamais été admis dans notre famille, si mon pauvre oncle n’en avait eu la fantaisie, et, au moment du mariage de sa fille, il était à peine responsable de ses actes les plus simples. Personne à Compton ne connaissait ce que Duke était, ni d’cù il venait, et personne que le feu seigneur ne croyait qu’il était ce qu’il disait être, c’est-à-dire un capitaine de la marine de Sa Majesté. Il y a six ans, je me chargeai de découvrir la vérité, et j’ai découvert qu’à l’Amirauté on ne savait rien sur le compte de celui qui se faisait appeler le Capitaine Duke. Ni ma cousine ni ses parents ne connaissaient rien de sa vie passée. Ma ' cousine Millicent n’est donc pas en position de répondre à votre question.

— Pouvez-vous y répondre, vous, monsieur Markham?

— Pas plus que ne le peut Mme Duke !

— J’en suis fâché, — dit M. Bowers sérieusement, — j’en suis très-fâché, car, dans cet état de choses, mon devoir ne me laisse qu’un parti à prendre : je serai obligé de faire incarcérer Millicent Duke dans la prison deCarlisle, sous l’accusation de meurtre prémédité sur la personne de son mari.

Au moment où le juge dit ces mots on entendit dans la salle un cri perçant, mais il sortait des lèvres de Sarah et non d& celles de l’accusée. Millicent était

aussi calme que si elle eût été seulement un des témoins du procès ; elle consola sa veille amie et la supplia de ne pas tant se livrer à la tristesse, car la Providence arrangerait tout, quand cela lui plairait.

Mais Sarah n’était pas si facile à consoler.

— Non, mademoiselle Millicent, non, — dit-elle, — avant aujourd’hui, la Providence a souffert qu’on pendre des innocentes, et que Dieu nous pardonne d’avoir pensé si peu à elles. Que Dieu nous pardonne d’avoir pensé si peu à ces pauvres et innocentes créatures, qui sont mortes d’une mort honteuse ! Oh ! monsieur Darrell!... — s’écria Sarah avec une énergie soudaine. — Parlez, parlez, monsieur Darrell; mon cher Samuel, parle et dis à Son Honneur que de toutes les créatures innocentes dans ce monde la fille de mon ancien maître est la plus innocente; que de tous les coeurs tendres et compatissants que le bon Dieu ait jamais faits, le sien est le plus tendre. Dis-lui que, depuis sa naissance jusqu’à ce jour, sa main ne s’est jamais levée pour faire du mal à l’animal le plus insignifiant ; beaucoup moins encore serait-elle portée à attenter à la vie d’un de ses semblables ! Dites-lui cela aussi, monsieur Darrell, et il ne sera pas si cruel que d’envoyer ma chère et innocente enfant dans la prison des coupables !

Darrell tourna sa figure vers le mur ; on pouvait entendre ses sanglots, et personne parmi les spectateurs n’y vit rien d’indigne d’un homme. Le greffier même était ému, et quelque chose qui ressemblait beaucoup à une larme tomba sur les pages où beaucoup de crimes étaient inscrits. Mais, quelque compassion que M. Montague Bowers ressentît pour la pauvre femme qui était assise devant lui, calme et résignée, il n’en persista pas moins à faire ce qu’il croyait être son devoir, et il écrivit le document qui

constatait que Millicent devait être conduite à la prison de Carlisle pour y attendre les assises du printemps.

Millicent tressaillit quand on lui dit qu’elle partirait pour Carlisle aussitôt qu’on aurait pu préparer la chaise de poste qui, bien entendu, appartenait à l’auberge et à la maison de poste tenue par Samuel, mais elle ne montra pas d’autre surprise. Les dépositions écrites furent pliées et mises sous clé dans le pupitre du juge. Le greffier se retira, et la prisonnière fut laissée sous la garde de Hugh Martin, le constable, et de son camarade l’agent de police, pour attendre l’arrivée delà chaise de poste qui la conduirait jusqu’à la première station de son triste voyage. Darrell et Sarah restèrent avec elle jusqu’au dernier moment, et ne se séparèrent d’elle qu’à la portière de la chaise de poste, Le jeune homme la prit dans ses bras avant de la mettre dans la voiture, et pressa ses lèvres sur son» front glacé.

— Écoute-moi, Millicent.... ma bien-aimée.... ma chère Millicent.... — dit-il, — et rappelle-toi toujours au milieu de ton chagrin ce que je vais te dire, et fietoi à moi... Je consacrerai ma vie à la découverte de ce mystère.... Souviens-toi de cela, Millicent, et ne crains rien...

Il l’embrassa encore une fois avant de la mettre dans la chaise de poste. La dernière fois que Darrell et Sarah la virent, elle était assise tranquillement avec Hugh Martin à côté d’elle, et les regardait par la glace de la voiture...

L’après-midi était sombre quand les chevaux partirent au galop, les roues de la voiture écrasèrent la neige sous leurs pieds... Elle était partie.

Il faut remarquer que ni Millicent ni la vieille mère Meggis n’avaient fait aucune allusion à l’étranger qui

était venu au Manoir quelques heures avant la découverte du meurtre. La vérité est que cette circonstance n’ayant ostensiblement rien à faire avec l’événement terrible de cette nuit avait été tout à fait effacée de la mémoire de la bonne gouvernante aussi bien que de celle de mistress Duke ,

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