‹ Le capitaine de Vautour M. E. BraddonChapitre 3 sur 26 · REGARD EN ARRIÈRE · texte numérisé non relu

REGARD EN ARRIÈRE

John Homerton, le forgeron, avait eu grandement raison de dire que le jeune Ringwood Markham se ruinait è Londres. Les simples habitants d’un village sont portés sans doute à exagérer les dangers et les vices de la métropole, dont ils se font une idée étrange; mais dans ce cas l’honnête Homerton n’exagérait rien, car le jeune gentilhomme faisait tout ce qu’il pouvait pour s’avancer sur ce doux et facile chemin qui mène à la perte de son avoir.

Ringwood avait trois ans de plus que sa sœur Millicent; il était de six ans plus jeune que son cousin Darrell, car le vieux Markham s’était marié tard, et peu de temps après son mariage il avait adopté l’enfant unique d’un frère cadet, qui était mort jeune, laissant un peu de bien à son orphelin.

Ringwood ressemblait beaucoup à sa sœur. Il avait les mêmes cheveux blond doré, les mêmes grands yeux bleus et limpides, les mêmes traits délicats, et le même teint blanc et rose. Mais ce qui était charmant

dans une jeune fille de dix-neuf ans n’était que fadeur dans un homme de vingt-deux; le vieux seigneur était désolé de voir que son fils bien- aimé ne devenait rien qu’un joli garçon, un fat au visage efféminé, l’admiration des pensionnaires et des femmes sur le retour, le type des Stephens et des Damons qui, à cette époque, envahissaient la poésie anglaise. Ringwood pourtant avait toujours été le favori de son père, à l’exclusion même de la jolie et aimable Millicent; et, comme Darrell arrivait à l’âge viril, le vieux gentilhomme était tourmenté de voir celui-ci hardi, robuste, athlétique, habile à tous les exercices virils. Il tirait bien l’épée, c’était une fine lame, un cavalier courageux; c’était, de plus, un jeune homme généreux, insouciant et ouvert. Ringwood, au contraire, ne pensait qu’à sa jolie figure et à son gilet brodé ; il soignait surtout les ornements en acier luisant qui brillaient sur la poignée de son épée; il savait mieux se servir du fourreau que de la lame.

Le baron se l’avouait tristement à lui-même : Ringwood Markham était un dandy inutile à lui et aux autres.

Le vieillard cacha son chagrin au plus profond de son cœur; il ne recula point d’ailleurs devant l’injustice et se mit à haïr Darrell parce que le jeune homme était bien supérieur à son fils.

Darrell et Millicent s’aimaient depuis leur enfance, depuis le jour où le jeiine orphelin avait regardé curieusement dans le berceau de sa petite cousine, et contemplé avec étonnement et admiration cette jolie petite figure et ces petites mains roses.

On ne me croirait peut-être pas si je disais que l’amour de Millicent pour lui avait commencé au même moment; je sais pourtant bien qu’il en fut ainsi ; je sais encore que les deux premières syllabes que Milly bé-

gaya furent les deux sons si simples qui forment le nom de Darrell.

Ils s’aimaient donc dès cet âge si tendre; ils s’aimaient si fidèlement et si réellement, que peut-être ne furent-ils jamais des amants dans le vrai sens du mot.

Ils n’étaient point jaloux ; ils n’avaient point ces charmantes querelles ni ces raccommodements encore plus charmants ; il n’y eut jamais entre eux aucune intervention de femmes de chambre gagnées à prix d’argent, chargées de petits billets doux parfumés; ils s’aimaient honnêtement et franchement, d’une affection calme et toujours égale, qui avait si peu besoin de mots pour s’exprimer que le monde n’en soupçonnait pas la profondeur.

Le vieux baron vit cet attachement croissant entre les deux jeunes gens; il ne le favorisa ni ne le découragea. Il n’avait jamais beaucoup aimé Millicent. Ses enfants lui venaient d’une femme qu’il n’avait épousée que pour sa fortune, et qui mourut négligée et point pleurée! Quelques personnes disaient même qu’elle était morte de chagrin avant que Millicent eût accompli sa première année.

• Ainsi le temps s’écoulait doucement. Millicent et Darrell passaient les jours à se promener ensemble à cheval dans les chemins verts et ombrageux qui serpentent entre deux haies, sur les prés nouvellement fauchés, et sur les bruyères des environs de Compton, tandis que Ringwood rôdait dans le village ou flânait devant le comptoir de Y Ours-Noir; mais une catastrophe arriva juste à point pour changer le cours des choses.

Darrell et Ringwood eurent une querelle terrible ; il y eut des coups de poing échangés et de cruelles paroles. Ce fut la fin du séjour de Darrell au manoir de Compton.

J’ai déjà dit que Ringwood était un fat et un paresseux, mais il ne manquait pas de gens à Compton qui le ménageaient encore bien moins : quelques-unes l’appelaient poltron, menteur, et sans âme; cependant on ne parla jamais mal de lui en présence de son robuste cousin Darrell.

Le jour arriva cependant où Darrell lui-même lui donna ces noms cruels. Il avait découvert une intrigue entre lui et une jeune fille de dix-sept ans, la fille d’un petit fermier, une intrigue qui se serait terminée par le désespoir et la honte de la pauvre enfant. Rouge de colère, le jeune homme avait saisi son cousin par le collet de son habit de velours, et l’avait amené de force en présence du père de la jeune fille, en disant avec un juron, ce qui n’était malheureusement aue trop commun il y a une centaine d’années :

— Vous ferez bien d’avoir l’œil sur ce jeune homme, fermier Morrison, si vous voulez préserver votre fille des entreprises d’un coquin.

Ringwood devint très-pâle, — il était de ces gens que la colère fait pâlir et non rougir; — il s’élança sur son cousin comme un chat, et le saisit par la gorge comme s’il avait voulu l’étrangler; mais un coup de poing de Darrell l’étendit par terre, sur le parquet couvert de sable du fermier Morrison ; Ringwood vit mille lumières devant ses yeux éblouis.

Darrell retourna à grands pas au manoir. Il emballa quelques vêtements et les mit dans la valise de sa selle ; il écrivit deux lettres : une à son oncle, lui disant assez brusquement qu’il avait battu Ringwood parce qu’il l’avait surpris se conduisant comme un scélérat; la deuxième adressée à Millicent, presque aussi brève que la première : il disait tout bonnement à la jeune fille qu’il y avait eu une querelle enii’e lui et Ringwood, qu’il allait â Londres pour faire fortune,

et qu’il ne reviendrait que pour demander sa main.

Il laissa ces lettres sur la grande cheminée de sa chambre à coucher et descendit aux écuries, où il trouva son cheval Balmerino; il attacha sa petite valise à la selle, sauta sur son cheval, et quitta la maison dans laquelle il avait passé sa jeunesse.

Ringwood revint à la maison la figure très-pâle et le front enveloppé d’un mouchoir.

Il trouva son père assis près du feu, dans le parloir; la porte de ce parloir était entr’ouverte, et comme le jeune homme essayait de passer sans être vu pour arriver à l’étage supérieur, son père l’appela et lui dit sévèrement :

— Ringwood, viens ici.

Il entra rechignant, baissant la tête blessée, et regardant le parquet.

— Ringwood, est-ce que tu t’es fait mal à la tête?

— Le petit cheval a eu peur de quelques moutons • qui étaient dans la lande, et il m’a jeté sur une pierre.

— Tu mens, Ringwood. J’ai dans ma poche une lettre de ton cousin Darrell. Allons, mon garçon, tu es le premier des Markham qui ait jamais reçu un coup de quelqu’un sans le rendre avec intérêt, tu as de l’inclination à la lâcheté de ta mère, aussi bien que tu as sa figure.

— Il n’est pas nécessaire de parler d’elle, — dit Ringwood ; — vous ne l’avez pas trop bien traitée, si l’on en croit ce que disent les gens du pays,

— Ringwood, ne m’offense pas. Il est assez humiliant pour moi d’avoir un fils qui ne sait pas se défendre lui-même. Laisse-moi et va te coucher.

Le jeune homme quitta la chambre comme il y était entré*; la tête basse; il monta l’escalier très-doucement, car il pensait que son cousin Darrell était toujours dans la maison, et il ne désirait point l’éveiller.

Millicent resta donc seule au manoir de Compton, absolument seule, car apres le départ de Darrell, elle n’avait plus personne pour l’aimer.

Je crois que les physiologistes modernes auraient trouvé dans la nature de Millicent beaucoup de motifs d’étonnement et beaucoup de choses obscures. C’était une organisation délicate et frêle, charmante, si l’on savait la diriger, mais très-facile à abuser et à conduire. Ce n’était pas une fille de talent : ses distractions intellectuelles étaient de l’ordre le plus simple, et un vieux roman la rendait heureuse pendant plusieurs jours; elle pleurait sur les vers les plus fades qui aient jamais été écrits par les poètes les plus médiocres dans les greniers à l’est de Temple-Bar. Chez elle, le cœur prenait la place de l’esprit. En faisant appel à son affection, on aurait pu faire d’elle tout ce qu’on aurait voulu. SfDarrell lui avait demandé d’apprendre le grec pour l’amour de lui, elle s’y serait mise avec courage ; elle se serait assise avec douceur à ses côtés pour traduire une page d’Homère. Devant ceux qui l’aimaient, sa nature s’épanouissait semblable à une fleur qui s’ouvre au soleil du matin. Privée de cette douce influence, cette même nature se rétrécissait et devenait quelque chose de plus petit et de plus humble qu’elle-même.

Darrell étant donc parti, et la chère vieille Sally Masterton ayant quitté le manoir pour devenir la maîtresse de YOurs-Noir, la pauvre Millicent fut abandonnée aux mauvaises humeurs de son père et de son frère : ni l’un ni l’autre ne se souciait plus d’elle que de son petit épagneul moitié blanc et moitié couleur de feu qui la suivait partout dans la maison. Cette organisation si délicate fut durement froissée ; les journées de Millicent furent plus que jamais employées à lire des romans et à broder un gilet pour Darrell. Le

pauvre gilet dont les couleurs étaient flétries et fanées à l’avance par les larmes de la brodeuse !

Elle garda la lettre de Darrell sur son sein. Elle n’était pas plus savante alors sur les manières du monde que naguère lorsque Darrell l’avait regardée endormie dans son berceau ; elle ne mettait pas en doute que son cousin ne fit fortune, et qu’il ne revînt dans quelques années la réclamer pour sa femme. Elle ne doutait pas plus de cela que de sa propre existence, mais, malgré cet espoir, les jours étaient longs et tristes, son père négligent, son frère maussade et hautain, et l’intérieur lugubre.

Cependant son plus grand malheur était encore à venir. Il apparut dans la personne d’un certain Capitaine George Duke qui séjourna quelques jours à Compton en allant de Marley à la capitale, et qui trouva moyen de faire la connaissance du vieux Markham et de Ringwood dans le parloir de l’ Ours-Noir. Us devinrent en quelques jours de grands amis; le loyal marin promit au Baron de repasser à Compton en retournant à bord de son vaisseau le Vautour.

Les simples villageois croyaient de bonne foi que le Capitaine Duke était ce qu’il disait être, c’est-à-dire un officier de la marine de Sa Majesté; d’autres personnes à Marley disaient que le vaisseau dont le nom était inscrit sur les registres de l’Amirauté sous le nom du Vautour était une étrange espèce de navire. Les méchants prononçaient tout bas les mots de corsaire ! — ■ pirate! — négrier! Cependant les plus hardis même faisaient bien attention de ne dire ces choses que lorsque le Capitaine ne pouvait pas les entendre, car l’épée de George Duke sortait facilement de son fourreau. Quoi qu’il en soit, le beau, le gai, le joyeux et le généreux George Duke devint le grand favori du vieux Markham et de son fils.

Le manoir de Compton retentissait tous les soirs de son rire si franc ; les bouchons sautaient, les vers s’entre-choquaient quand les trois hommes veillaient jusqu’à minuit (heure terrible à Compton), en buvant du vin de Bourgogne et de Bordeaux. Ce fut dans une de ces orgies, où ils étaient tous trois entre deux vins, que le vieux Markham promit de donner sa fille Millicent en mariage au Capitaine George Duke.

— Vous êtes amoureux d’elle, George, et vous l’aimez! — lui dit le vieillard. — Je peux lui donner deux mille livres sterling à ma mort, et si Ringwood meurt, elle sera la seule héritière de la propriété de Compton. Vous la posséderez, mon cher ami. Je sais bien qu’il y a quelque petit attachement entre Milly et mon neveu, mais ce n’est pas un obstacle, car^je n’aime pas ce garçon ; ainsi, la sentimentale demoiselle vous épousera avant huit jours.

Duke s’élança de sa chaise pour serrer la main du vieillard et il s’écria :

— C’est la plus jolie fille de toute l’Angleterre, et j’aime beaucoup mieux l’avoir pour femme qu'aucune duchesse de Saint-James.

— Quant à cela, elle est assez jolie, — dit Ringwood d’un air méprisant, — et elle le serait bien plus, si elle ne pleurait pas toujours.

Le fermier Morrison aurait pu raconter que Ringwood lui-même avait pleuré dans sa cuisine, le jour où Darrell l’avait si rudement corrigé, et quand le fermier lui avait dit en termes nets que, s’il se montrait jamais sur ses terres, il recevrait un châtiment dont il se souviendrait jusqu’à la fin de ses jours.

Les deux enfants avaient hérité de quelque chose de la timide faiblesse de leur pauvre mère, si délicate, si peu aimée, qui était morte dix-sept ans auparavant dans les byas de Sally Masterton. Timide et sensible

comme était Millicent, elle avait pourtant une nature très-élevée, et sous cet air craintif et cette susceptibilité impressionnable qui, si on la maltraitait, ui faisait répandre des larmes, il y avait un courage latent et calme qui n’existait point chez l’égoïste et léger Rirtgwood.

En cette occasion, comme en bien d’autres, de dures paroles furent adressées à Millicent. D’abord elle apprit la résolution de son père de la marier à George Duke avec un regard fixe, vague, apathique, comme si ce malheur était trop grand pour qu’elle pût essayer même de s’en défendre. Le Baron insista; les yeux bleus et clairs de Millicent se remplirent alors de grosses larmes, et elle tomba à ses pieds.

— Ce n’est pas possible, monsieur ! — dit-elle en joignant ses deux petites mains délicates. — Vous savez bien que j’aime mon cousin Darrell, que nous serons mari et femme dès qu’il vous plaira de nous donner votre consentement. Il y a longtemps que vous l’auriez pu deviner, monsieur, puisque nous n’avons pas eu le courage de vous en parler. Je serai votre enfant soumise en toute autre chose que celle-ci: mais je n’épouserai jamais personne que Darrell.... jamais!

Il n’est pas nécessaire de raconter la vieille histoire de la tyrannie et de l’emportement d’un vieillard stupide et grossier. Le vieillard ne voulut prêter l’oreille à aucun délai, et avant que Darrell eût pu recevoir la lettre que Millicent lui avait adressée à un hôtel de Covent Garden, car elle avait gagné un des domestiques pour la donner au facteur de Compton, — avant que les yeux de la fiancée se fussent séchés, — avant que le village eût discuté ce sujet à loisir, — avant que Sarah eût pu finir le jupon qu’elle piquait pour la toilette de noce, on entendit la sonnerie et le carillon

de la cloche de l’église de Compton, et un beau matin Millicent Markham et George Duke se tinrent debout l’un à côté de l’autre aux pieds de l’autel.

Quand Darrell reçut la pauvre petite lettre toute mouillée de larmes qui lui apprenait ce mariage, il s’abandonna à un emportement et à une fureur aveugles qui tombaient également sur le vieux Baron, surRingwood, sur le Capitaine Duke, et même sur la pauvre malheureuse Millicent elle-même. Il est difficile pour un homme de comprendre l’influence que la tyrannie d’un père brutal exerce sur une fille faible qui ne sait se défendre. Darrel s’écria que Millicent aurait dû lui être fidèle en dépit du monde entier, comme il aurait été lui-même au milieu de toutes les épreuves. Ainsi, devenu fou à la suite du naufrage de son bonheur, il se précipita pour quelque temps dans les dissipations de la ville ; il essaya d’oublier la jolie Millicent dans la bière des tavernes et dans les flots du vin de Bourgogne.

Il n’était guère probable qu’un mariage fait dans de telles circonstances fût heureux. George n’était sous aucun rapport un personnage agréable au foyer domestique. Chez lui, il était toujours maussade et de mauvaise humeur, toujours prêt à se plaindre du pâle visage et des yeux gonflés de pleurs de sa femme. Pendant la plus grande partie de l’année, il demeurait absent ; il partait sur son navire pour un de ces voyages mystérieux dont l’Amirauté ignorait le but. Pendant ces longues absences, si Millicent n’était pas heureuse, elle goûtait du moins quelque repos. Trois mois après le mariage, on trouva lé vieux Baron mort dans son îauteuil; Ringwood, héritant de la propriété des terres, ferma le manoir et partit pour Londres, où il fut bientôt perdu pour les honnêtes gens de Compton et noyé dans un gouffre de vices.

C’est ainsi qu’allaient les choses quinze mois après le mariage de Duke et de Millicent , époque à laquelle Darrell avait été attaqué et laissé pour mort sur le sombre chemin des landes qui conduisait à Marley.

Page 1