‹ Le capitaine de Vautour M. E. BraddonChapitre 21 sur 26 · LE COLPORTEUR REVIENT UNE SECONDE FOIS A L’OURS-NOIR · texte numérisé non relu

LE COLPORTEUR REVIENT UNE SECONDE FOIS A L’OURS-NOIR

Trois jours après qu’on eut emmené Millicent à Carlisie, un visiteur qu’on n’attendait pas arriva àl’Ours- Noir. Ce visiteur n’était nul autre personnage que 1e baronnet que Sarah avait vu pour la dernière fois devant la porte de l’église de St. Bride à Londres.

Ce voyageur distingué arriva vers 1e soir par la diligence de Marley, seul et sans domestique ; mais il portait toujours sa perruque blonde et son habit de velours; la poignée de son épée était plus étincelante que jamais, tes éperons de ses bottes militaires résonnaient de plus belle, bref, il n’avait abandonné aucun des grands airs qui, il y a quelque temps, avaient fait tant de sensation à Y Ours-Noir.

Il alla directement au comptoir on Samuel était assis dans une attitude mélancolique et regardait 1e feu d’un œil fixe. Le baronnet lui demanda si son ami ie Capitaine Duke avait laissé un message pour lui.

Samuel, accablé par ce nom ainsi jeté à l’improviste,

par ce nom qui depuis le meurtre paraissait avoir une signification affreuse qui lui était propre, n’eut que la force de murmurer une faible négation.

— Ah !... — dit le Capitaine Fanny, — je trouve cela très-mal de sa part !

Il regarda Samuel d’un air si dur que le bon aubergiste qui, comme nous le savons, avait un tempérament timide, commença à croire qu’il était peutêtre responsable de la négligence du Capitaine Duke, et il se considéra comme obligé d’en faire ses excuses.

— Mais la vérité est, monsieur, — ajouta-il en balbutiant sous l'expression féroce des yeux noirs et pénétrants du baronnet, — que quand les gens ont eu la gorge coupée pendant leur sommeil, sans avoir reçu un avertissement de ce qu’on allait leur faire, ils sont portés à négliger ces petites affaires.

— Des gens qui ont eu la gorge coupée pendant leur sommeil !... — répéta le brigand ; — quelles gens ?... La gorge de qui a été coupée?... Parlez, vieux fou, voyons!...

— Ne soyez pas si pressé, — dit Samuel, — s’il vous plaît, ne soyez pas si pressé ; nous avons été fort émotionnés par ce qui est arrivé dernièrement à Compton. Ma femme, Sarah, a gardé le lit depuis; mes nerfs ne sont jamais très-forts, à présent que je n’en fais que très-peu de cas, donnez-moi le temps, et je vous expliquerai tout.

— Comment ! vous donner le temps!... — s’écria le Capitaine Fanny ; — ne pouvez-vous pas répondre à une simple question sans chercher dans votre esprit pendant une heure ? A qui a-t-on coupé la gorge?

— Au Capitaine Duke.

>— Le Capitaine Duke a eu la gorge coupée?

— Depuis une oreille jusqu’à l’autre.

— Quand çà?... où?...

— Au manoir de Compton... le soir qu’il est revenu.

— Et cela était?...

— Il y a cinq jours.

— Grand Dieu!., quelle chose extraordinaire!... — s’écria le Capitaine Fanny, — George Duke est revenu il y a cinq jours, et il a été assassiné le soir même de son retour ! Mais par qui?... par qui?...

— Ah! voilà... — 's’écria Samuel d’un air lamentable, — voilà ce qui a étonné tout le monde à Compton, Sarah surtout, puisqu’elle a gardé le lit depuis avant-hier, elle qui n’a jamais quitté pendant un jour le comptoir depuis qu’elle est entrée à Y Ours-Noir ; . aussi tout est en désordre, et Joseph, le garçon, qui était le plus sobre des hommes pendant que Sarah gardait les clés, s’est enivré deux soirs de suite, et a versé des larmes parce que la pauvre Mme Duke est à présent enfermée dans la prison de Carlisle.

— Gomment!... Mme Duke est dans la prison de Carlisle ?

— Oui... Elle est accusée du meurtre de son mari, elle qui n’a jamais fait du mal à une mouche, — dit Samuel avec plus de sympathie que de grammaire.

— Mme Duke est accusée du meurtre de son mari?

— Oui... la pauvre chère femme 1... Comment aurait-elle pu le faire? j’aimerais bien le savoir, et si elle l’a fait, où donc est le cadavre ? Peut-il y avoir un meurtre sans un cadavre? — s’écria Pecker revenant à ce point de la question qu’il n’avait jamais compris ; — mais la chose principale d’un assassinat est le cadavre. Quel est le plus grand inconvénient pour un assassin?... c’est certainement le cadavre! A quoi bon les jurés qui assistent le coroner, chargé au nom de la Couronne de s’enquérir des individus trouvés morts?... Comment peut-il y avoir un meurtre sans un cadavre?...

Moi, je crois que le Capitaine Duke est vivant et bien portant et qu’il se cache quelque part, peut-être près d’ici.... et qu’il rit sous cape parce qu’on soupçonne sa femme de l’avoir assassiné. Il est assez méchant pour cela et cela, lui ressemblerait fort d’agir ainsi.

Le Capitaine Fanny demeura silencieux pendant quelques minutes et réfléchit profondément.

— Chose étrange.... chose étrange.... chose étrange!.... — dit-il plutôt à lui-même qu’à l’aubergiste, — il y a des gens qui ont du bonheur dès le commencement, et cet homme était un de ces gens-là. Ici le soir même de son retour, le soir même où il pensait avoir trouvé une belle fortune... Chose étrange!...

— Ne dites pas qu’il est tué, — reprit Samuel, — mais dites qu’on ne l’a pas vu depuis son arrivée.

— Qu’il soit assassiné ou qu’on ne l’ait pas vu, c’est toujours la même chose, s’il ne revient pas, mon brave homme. Puis supposons que Mme Duke soit jugée et trouvée coupable, la propriété de Compton reviendra à la Couronne.

— Je suppose que oui, — reprit Samuel, — ces espèces de choses vont ordinairement à la Couronne. La Couronne doit prendre un grand intérêt aux assassinats.

— Maintenant, voyons, Samuel, — dit l’élégant voyageur, — la meilleure chose que vous pouvez faire est d’apporter deux bouteilles de vin et de me conduire dans un salon confortable où vous me raconterez toute cette affaire !

L’aubergiste ne souhaitait rien tant que cela. Il avait acquis une grande popularité d’une manière subite et merveilleuse depuis le meurtre commis au manoir de Compton, et depuis l’instruction faite par le magistrat Bowers, dans laquelle il avait joué un rôle si important, et maintenant il se trouvait qu’il devait

en raconter l’histoire à la prière de l’élégant baronnet, dont l’apparition même était suffisante pour mettre tout l’établissement de Y Ours -Noir en mouvement.

Samuel avait dit la vérité sur cette hôtellerie; elle était vraiment en désordre. Betty la cuisinière était agitée et incertaine dans tous ses mouvements; elle pensait beaucoup plus au meurtre qu’à ses opérations de cuisine, et, par conséquent, elle faisait toutes sortes d’erreurs ; elle encourageait les caquets des femmes paresseuses et malpropres, et les laissait flâner près de la cuisine de Y Ours-Noir; elle perdait de temps en temps une demi-heure à la porte de derrière en causant avec le messager, et enfin elle tombait tout à fait dans des habitudes désordonnées et négligentes, entièrement contraires à ses habitudes ordinaires. Le garçon Joseph ajoutait sa quote-part au désordre général, en se levant dès le matin dans un état complet d’ivresse ; il se cachait dans des coins étranges, il essuyait les verres sales avec des tabliers encore plus sales, il cassait quatre ou cinq objets de porcelaine par jour, et le soir il se couchait de bonne heure, car il ne manquait jamais d’être ivre mort. Sarah avait jusqu’alors été la clé de voûte de cette arche domestique, et sans elle tout l’édifice tombait en ruine. La bonne créature, incapable de supporter sa cruelle séparation avec la fille de son ancien maître, avait depuis gardé son lit, refusant tout soulagement.

La pauvre Sarah n’avait aucun esprit plus fort que celui de son mari sur lequel elle pût s’appuyer et qui pût la consoler, car Darrell avait quitté Y Ours-Noir le soir même du jour où l’on avait emmené Millicent de Compton, laissant seulement un petit billet à l’adresse de Mme Pecker, dont le contenu était ainsi conçu :

' « Ma chère Sarah, .

a. Je te quitte pour remplir une mission qui, je l’es- « père, avec l’aide de la Providence, peut sauver ma « pauvre Millicent. Aie patience et prie pour ma pauvre o affligée.

« Darrel, Markham. »

Quoique Sarah fût malade, elle n’était pas destinée à rester longtemps sans être dérangée, car le soir même où sir Lovel Mortimer arriva à Y Ours- Noir pour ce rendez-vous avec son ami le Capitaine Duke, rendez-vous que la mort avait empêché d’avoir lieu, il vint un autre visiteur également inattendu à l’auberge principale de ce tranquille village du Cumberland.

Joseph, le garçon, après avoir pleuré copieusement, raconta une nouvelle version des événements de la nuit du meurtre à une société choisie qui l’écoutait. Ces gens étaient contents de la lui entendre raconter en l’absence de son maître, qui était enfermé avec son visiteur distingué dans le parloir blanc. Puis Joseph, après avoir souhaité une bonne 'nuit à la clientèle ordinaire de Y Ours-Noir , et fermé les portes à clé, se retira, et alla se coucher. La pendule du palier de l’escalier avait sonné onze heures ; Samuel et le Capitaine Fanny buvaient et parlaient toujours dans le salon au-dessus; Sarah veillait et écoutait le bruit que l’enseigne de la porte de l’auberge faisait en battant çà et là agitée par le vent de la nuit, et Betty la cuisinière ne se couchait pas do peur que le visiteur distingué ne demandât à souper. Elle s’était assise auprès du feu dans la cuisine, où elle s’endormait légèrement de temps en temps en tâchant de raccommoder des bas de laine grise. Tout à coup la main qui tenait l’aiguille tomba à son côté, sa tête re-

posa sur sa large poitrine, et Betty la cuisinière, renonçant entièrement à la lutte, s’endormit profondément.

Elle semblait avoir joui d’un sommeil de quelques heures pendant lequel elle avait fait des rêves étranges et compliqués, — il y en avait un entre autres dans lequel elle avait rêvé qu’elle était à la tête d’une troupe d’agents de police qui trouvait le cadavre du Capitaine Duke debout et tout à fait droit dans la petite armoire de dessous les escaliers de la chaumière de sa grandmère, dans un village des alentours, — quand elle fut réveillée par un coup frappé avec précaution à la porte de la cuisine et par l’horloge de l’escalier qui sonnait onze heures et un quart.

Son premier mouvement fut décrier, car crier était, à son avis, la meilleure chose à faire dans les circonstances extraordinaires ; mais, se souvenant qu’on n’était pas dans un temps ordinaire à Y Ours-Noir, et que, depuis les derniers cinq jours, toute espèce de visiteurs étrangers étaient venus à toutes sortes d’heures irrégulières, elle changea d’avis, et, allant doucement à la porte, elle l’ouvrit, et regarda dehors. Une forme noire était debout sur le seuil de la porte, telment enveloppée par les vêtements qu’elle portait, et tellement cachée par le chapeau qui couvrait ses yeux, que, quoiqu’il y eût une nouvelle lumière qui brillât d’une lueur bleuâtre sur les toits des écuries et des appentis, on ne pouvait pas facilement reconnaître le visiteur, quel qu’il fût. Betty la cuisinière perdit tout courage, et un froid semblable à celui de la mort lui serra le cœur et monta jusqu’à la racine de ses cheveux.

Cela eût été alors un soulagement pour elle de crier, mais la possibilité de cet utile exercice était évanouie, et la femme épouvantée ne pouvait que se tenir là, et

regarder d’un œil troublé la forme qui lui apparaissait sur le seuil de la porte.

Que faire, si c’était l’ombre horrible ou le fantôme du Capitaine Duke, qui s’était montré trois fois avant l’assassinat?

Elle était venue sans doute pour montrer l’endroit où était caché le cadavre, ce qui est l’habitude des fantômes des hommes assassinés, et elle avait choisi Betty comme la personne la plus propre à aider dans l’enquête.

Même dans l’angoisse de la terreur, une vision de triomphe se présenta à l’esprit de cette simple paysanne, et elle pensa combien, sans aucun doute, elle s’élèverait dans l’estime de Compton après une telle aventure. Mais, de même qu’un humble bourgeois refuse quelquefois un honneur civique, comme un poids trop lourd à supporter pour lui , de même Betty, ne se sentant pas à la hauteur de la situation, sacrifia l’occasion de se distinguer dans l’avenir, et commença le prélude d’un long cri.

Avant qu’elle pût achever ce prélude, une main pesante s’appliqua sur sa bouche, et une voix rauque lui demanda ce qu’elle voulait dire, et pourquoi elle était aussi folle.

Comme cela n’est nullement la manière d’agir habituelle des fantômes et des revenants, car ils se contentent ordinairement de se livrer à des pantomimes et de désigner par des signes quelques endroits solitaires où ils ont ordinairement à faire, Betty prit courage, et, poussant un long soupir de soulagement, elle de manda à son visiteur qu’est-ce qu’il désirait, et s’il n’était pas honteux d’avoir ainsi tourné le sang d’une pauvre fille. L’étranger ne daigna pas entamer une discussion sur cette opération remarquable; il poussa la cuisinière de côté, et il marcha à grands pas dans la

cuisine, faiblement éclairée par le feu qui s’éteignait, et par une chandelle qui coulait.

Ayant surmonté sa première terreur, Betty s’aperçut alors que l’inconnu était un homme plus grand et plus gros que George Duke, et que sa figure ne ressemblait pas du tout à celle du marin assassiné.

Il était debout, le do£ tourné vers le foyer, et il se débarrassait lentement d’un long châle de laine roulé autour de son cou, pendant qu’elle le suivait dans la cuisine. Cela fait, il ôta son chapeau, enfonça sa large main dans ses cheveux courts et grisonnants, et il regarda d’un œil fixe et d’un air de défi la fille de cuisine.

L’étranger était le colporteur qui avait volé la montre , la bourse et les cuillers d’argent de Mme Pecker, dans cette même cuisine, six ans auparavant. Oui, c’était le colporteur, mais ce n’était plus du tout le même individu à l’air heureux qu’il paraissait être à cette époque. Sa chevelure, qui tombait alors en boucles noires, épaisses et lisses, avait perdu son lustre et était rude, grisâtre, et coupée tout à fait court autour de sa tête d’une façon qui ne lui allait pas du tout. Son corps amaigri était vêtu d’une manière étrange : les manches de son habit étaient déchirées depuis le poignet jusqu’à l’épaule, et ne tenaient ensemble que par des bouts de ficelle noués çà et là; sa chemise tombait en loques sur sa large poitrine, qui n’était couverte ni par un habit ni par un gilet, car l’un était; beaucoup trop déchiré pour s’attacher sur sa poitrine, et l’autre manquait entièrement ; un de ses pieds était chaussé d’une grande botte qui montait au-dessus du genou ; l’autre d’un vieux soulier qui était attaché autour de son cou-de-pied par de vieux cordons et de la ficelle. Six ans auparavant il était gras et d’un bel extérieur, mais à présent son corps robuste était étrangement amaigri, sa chemise en lo-

ques et son habit déchiré pendaient autour de sa taille osseuse et anguleuse. Aucune boucle ne brillait actuellement à ses oreilles, aucune bague massive n’ornait ses grosses mains. Un vagabond à l’air terrible et désespéré, maigre et presque mort de faim, était debout sur ce seuil où le colporteur beau, vif et à l’air étranger, s’était présenté jadis.

Betty se préparait à commencer un second cri quand il mit subitement sa main dans sa poche, et qu’en tirant un grand couteau pliant, il s’écria d’un air féroce :

— Aussi vrai que je suis ici, la femme, si vous élevez la voix pour crier, je ferai une marque sur votre gorge qui vous empêchera de crier pour toujours.

Il ouvrit le couteau, qui fit le même bruit que le chien d’un petit pistolet, et gratta sa tête hérissée avec une de ses grosses mains noires et regarda l’arme offensive d’un air d’admiration, non pas comme s’il y pensait par rapport à la menace qu’il venait de faire, mais plutôt comme s’il songeait qu’en général c’était un instrument excessivement utile.

Puis il ferma le couteau, qui produisit un second bruit perçant, et, le mettant dans sa poche, il regarda de nouveau la cuisinière.

— Asseyez-vous là, — dit-il en montrant de la main la chaise où Betty avait posé son ouvrage quand elle s’était levée pour aller ouvrir la porte. — Asseyezvous là, la fille, et répondez aux questions que je vais vous faire, ou....

Il plongea encore sa main dans sa poche pour finir sa phrase. Betty tomba sur la chaise qu’il lui avait montrée avec autant de soumission que si elle eût été en présence de M. Montague Bowers, le juge du pays.

— Où est votre maîtresse , la fille? — demanda le colporteur.

— Elle est malade et garde le lit.

— Et votre maître?

Betty lui dit où Samuel était.

— Ainsi, — grommela l’homme, — votre maîtresse est malade et elle garde le lit, et votre maître boit du vin avec un monsieur dans le parloir blanc.... Et quel est ce monsieur?...

Betty ne se souvenait jamais très-bien des noms, mais, après bien des méditations, elle finit par dire que le monsieur se nommait.... sir Lovel.... quelque chose.

Le colporteur éclata d’un gros rire, une espèce de rire immodéré, rauque et affamé, qui semblait sortir d’un corps à moitié mort de faim.

— Sir Lovel, quelque chose, — dit-il ; — ce n’est pas Mortimer, n’est-ce pas?

— Oui, c’est ça, — reprit Betty.

Le colporteur rit encore.

— C’est sir Lovel Mortimer? Eh bien, , c’est drôle! chose étrange que , des trois cent soixante-cinq jours qui font une année, sir Lovel Mortimer choisisse celui-ci pour venir à Compton-des-Bruyères. Est-il venu souvent ici?

— Il n’est jamais venu ici qu’une fois avant ce soir, et c’était à Noël dernier.

— Et il est ici ce soir! C’est un drôle d’individu. Je connais sir Lovel Mortimer, et sir Lovel Mortimer me connaît intimement.

Betty sembla un peu incrédule à cette assertion.

«— Oh! vous pouvez en être étonnée, la fille, — murmura le colporteur; — mais, malgré cela, je vous dis que c’est bien vrai. Je présume que votre baronnet porte à présent un bel habit orné de dentelles, n’estce pas?

— De la dentelle en argent, — reprit la fille, — et

la poignée de son épée brille comme du diamant, et ses yeux sont plus noirs que ces bottes, et plus brillants que les boucles de sa cravate de dentelle; et il est hardi, ma foi! — ajouta Betty, se souvenant d’une escarmouche qu’elle avait eue avec le Capitaine Fanny dans un corridor sombre, une fois qu’il désirait l’embrasser.

— Oh! il est hardi, n’est-ce pas? — grogna l’étranger. — Je crains que sa hardiesse ne l’emporte trop loin un jour, s’il ne fait pas grande attention à ce qu’il fait, et s’il se fait des ennemis de ceux qui peuvent le trahir, oui, et qui certainement le feront, s’il se montre désagréable. Je présume qu’il est très-bien habillé, n’est-ce pas, la fille?

Betty le regarda d’un œil fixe et d’un air vague.

• — Il est dans le parloir blanc, — dit-elle, — avec mon maître.

— Voyons, madame la cuisinière, — dit le colporteur, — il est très-pénible de parler lorsqu’on a l’estomac vide, et je n’ai pas mis dans le mien une bouchée depuis l’aube de ce satané jour d’hiver. Ainsi, je vous serai obligé de me donner quelque chose à manger et à boire avant que nous allions plus loin.

En voyant quelque chose qui ressemblait à de l’hésitation sur la figure de la fille, il frappa lourdement de sa main sur la table en proférant un juron terrible-

— Apportez-moi ce que je désire, — rugit-il, — entendez-vous? Croyez- vous qu’il y ait quelque chose dans cette maison que je ne puisse pas avoir, si je la demande?

Dans son agitation et dans sa terreur, Betty apporta un choix étrange de nourriture, et elle revint à l’étranger affamé, chargée d’un aloyau froid, de la carcasse d’un poulet qui avait été cuit pour le dîner du Capitaine Fanny, de deux oignons crus, d’une botte d’her-

bes sèches, de la moitié d’une tourte de confitures, et d’un morceau de lard. Mais le colporteur n’était nullement disposé à être difficile. Il s’élança comme un animal vorace sur les viandes qu’elle lui avait servies, il tailla avec son couteau de grandes tranches dans le morceau de viande, et n’attendit pas même qu’on lui donnât un grain de sel pour relever le goût de sa nourriture. Il mangea avec une telle avidité que cela ne dura que très-peu de temps ; puis, poussant son assiette loin de lui avec un grognement de satisfaction, il dit d’un ton féroce ce seul mot :

— Cognac.

Betty secoua la tête; elle lui expliqua qu’il était impossible de lui donner aucune boisson, car le comptoir était fermé, et son maître en avait la clé.

— Vous êtes des gens aimables et hospitaliers ! — dit le colporteur en essuyant sa bouche toute grasse avec sa main. — Enfin, écoutez-moi : c’est une double affaire qui m’amène de si loin, du comté de Southampton à Compton-des-Bruyères, et cette affaire est premièrement et principalement de voir votre maîtresse, et secondement de rencontrer un ami que j’ai quitté il y a plus d’une quinzaine d’années, et qui m’a donné rendez-vous ici ; mais je crois que je suis arrivé avant lui. Cet ami est un homme comme il faut et bien né, et son nom est George Duke, le Capitaine du Vautour.

Betty la cuisinière tendit ses mains jointes d’une manière suppliante.

— Assez! — s’écria-t-elle, — assez! En voilà deux cette nuit, car celui qui est en haut a dit qu’il avait un rendez-vous ici avec le monsieur assassiné.

— Quel monsieur assassiné?

Betty lui raconta l’histoire qui avait été si souvent racontée pendant les cinq derniers jours. Elle la raconta d’une manière un peu inintelligible et incohé-

rente, mais avec assez de clarté pour faire comprendre au colporteur le grand fait du meurtre du Capitaine.

— On lui a coupé la gorge depuis une oreille jusqu’à l’autre, la nuit même de son retour, — dit l’homme, — voilà une affaire maladroite. Il aurait beaucoup mieux valu qu’il restât où il était, je crois. On n’a point volé d’argent ni d’argenterie, et sa jeune et jolie femme est dans la prison de Carlisle, accusée de son assassinat.... Voilà une drôle d’histoire. J’ai toujours pensé que le diable en voulait à George Duke, mais sa mauvaise chance paraît l’avoir quitté à la fin.

Or, le lecteur se souvient peut-être que, quand le Capitaine Fanny avait appris le meurtre, il avait fait l’observation que l’homme assassiné avait été dès le commencement un garçon malheureux, ce qui prouve combien les opinions de deux personnes sur le même sujet peuvent être différentes.

— Ainsi, le Capitaine Duke a été assassiné.... c’est une très-mauvaise chose pour moi, — gommela le colporteur, — car je connaissais un des secrets de ce brave marin qui aurait fait que sa maison eût été comme si elle m’eût appartenu, et que sa bourse aurait été à moi jusqu’à la fin de mes jours. Je ferai bien de voir votre maîtresse, sans perdre plus de temps, ma fille. Est-ce que sa chambre est près du parloir où est votre maître avec le baronnet?

— Non, la chambre de ma maîtresse est à l’autre bout du corridor.

— Bien ! allez lui dire que celui qui est venu ici il y a six ans, et qui a accepté le petit cadeau qu’elle fut assez bonne pour lui faire, est revenu et désire la voir tout de suite.

Sarah ne dormait pas ; une grande Bible était ouverte sur la table, près de son lit, et elle leva la tête de des-

sus l’oreiller lorsque Betty entra en courant dans la chambre.

Betty était essoufflée, et Sarah vit à la figure de la bonne que quelque chose était arrivé.

— Encore! — s’écria-t-elle, quand la cuisinière lui eut dit qu’il y avait un homme en bas qui demandait à la voir; — encore! Que c’est cruel.... que c’est cruel qu’il soit venu dans ce moment-ci.... quand mon esprit est plein de la pauvre Millicent, et quand je prie nuit et jour que quelque chose arrive pour justifier son cher nom. Cela semble très-cruel en vérité, trèscruel!...

— Il y a bien des choses dans cette vie qui semblent cruelles, — dit une voix près de la porte entrouverte.

Et le colporteur maigre, s’avançant à grands pas, entra sans cérémonie dans la chambre.

— Presque mourir de faim et faire une longue promenade dans la neige lorsqu’on est à. peine chaussé est très-cruel, aussi bien maintes autres choses que je pourrais citer. Vous pouvez vous en aller, jeune femme, — ajouta-t-il en s’adressant à Betty, et en lui montrant la porte, — vous pouvez vous en aller, et souvenezvous que ce que j’ai à dire est plus intéressant pour votre maîtresse que pour vous, de sorte qu’il n’est pas nécessaire que vous écoutiez à la porte; mais ayez l’œil au guet, et prévenez-nous si votre maître ou son convive quitte le parloir blanc, vous comprenez? Maintenant, allez.

De peur qu’après tout elle ne le comprît pas, il mit sa rude main sur son épaule et la poussa hors de la chambre. Cela fait, il ferma la porte à clé, traversa la chambre, et s’assit délibérément dans un fauteuil à côté du lit de la malade.

— Hé bien! Sally, — dit-il en regardant autour

de la chambre, tandis qu’il parlait à Mme Pecker, comme s’il cherchait quelques articles de valeur qui pourraient être cachés çà et là, — je présume que vous ne vous attendiez guère à me voir dans un pareil accoutrement.

Il leva son bras maigre, et secoua la manche déchirée de son habit et les pitoyables haillons de sa chemise pour attirer son attention sur l’état de ses vêtements.

— Je ne m’attendais guère à vous revoir après ces six années, — dit Sarah doucement.

— Oh! vous ne m’attendiez pas, n’est-ce pas, madame Petfker, comme on vous appelle par ici*? Je ne vous dois point de remercîments pour le compliment que vous faites à mon bon sens. Vous eroyezr qu’ après être venu par hasard dans cet endroit, où je vous ai trouvée vivant à votre aise avec de l’argent placé à la Banque peut-être et de l’argenterie, et Dieu seul sait quoi, vous croyez que j’étais assez fou, après avoir vu tout cela, pour prendre seulement une valeur de quinze livres, de m’en aller content, et de rester absent six années, vous avez cru tout cela, n’est-ce pas, madame Pecker?

Quelques personnes mal intentionnées prétendaient que Sarah était une femme acariâtre; si elles avaient pu voir sa figure blanche et suppliante tournée vers l’étranger, elles auraient peut-être changé d’opinion sur son compte.

— Je pensais.... — dit-elle en hésitant, — je pensais que vous auriez assez de compassion, sachant ce que vous m’avez fait souffrir il y a des années, années depuis longtemps passées, et voyant qu’il avait plu à la Providence de me rendre heureuse à la fin, je pensais que même votre cœur cruel aurait eu de la compassion pour moi, et que vous vous seriez contenté de prendre

tout ce que j’avais à vous donner, et de vous en aller tranquillement pour toujours.

Le colporteur la regarda et sourit dédaigneusement et d’un air féroce; il leva son bras pour la deuxième fois, et cette fois il ôta ses haillons, et lui montra sa chair amaigrie.

— Est-ce que cela a l’air de dire que j’aurais beaucoup de compassion pour vous? — s’écria-t-il d’une voix sauvage, — pour vous qui nagez dans l’aisance et dans le luxe, pour vous qui àvez de la bonne nourriture à manger, du bon vin à boire, du bon feu pour vous chauffer, des vêtements chauds à vcms mettre sur le corps, et de l’argent dans votre poche? Mais, quand bien même je vous parlerais depuis ce moment jusqu’à la clarté du jour, je ne pourrais jamais vous faire comprendre tout ce que j’ai souffert dans les six années infernales qui se sont passées depuis que je suis venu à ce village pour la dernière fois.

— Vous avez été sur mer?

— Cela ne vous regarde pas. Je n’ai pas été où les hommes apprennent la pitié et la compassion, et des sentiments pareils à ceux dont vous venez de parler. J’ai été là où les êtres humains sont plus dangereux les uns envers les autres que ne le sont les animaux sauvages, là où les hommes sé servent plus souvent de leurs couteaux que de leurs langues, là où, s’il y avait jamais un peu d’amour ou de compassion dans le cœur d’un pauvre malheureux, il en serait arraché et changé en haine, voilà où j’ai été.

— Et vous êtes venu ici pour me demander de l’argent! — dit Sarah, regardant en frissonnant la sombre figure de l’homme.

— Oui!

— Combien vous faut-il?

— Cent livres!

Elle secoua la tête d’un air désespéré.

— Je n’en ai pas pas trente! — dit-elle; — chaque liard que je possède est mis dans cette boîte qui est sur la commode aux poignées de cuivre. La clé est dans la poche de la robe qui est accrochée à la colonne du lit. Vous pouvez prendre tout ce qu’il y a là, si vous voulez l’accepter, mais je n’en ai pas davantage,

— Mais vous pouvez en avoir davantage; vous pouvez en demander à Pecker.

■ — Non.... non....

— Vous lui en demanderez pas?

— - Non, pas un sou....

— Alors, moi, je vais le lui demander tout de suite; je vais le lui demander....

— Ah! Thomas!... Thomas!...

Elle leva ses mains d’un air suppliant, et elle colla sa main sur sa bouche comme si elle eût voulu l’empêcher de parler, mais il la rejeta sur l’oreiller.

— Je lui dirai que je suis votre vrai mari aux yeux de la loi, Thomas Masterton, et que je n’ai qu’un mot à dire pour que vous soyez obligée de sortir de cette maison, et de me suivre partout où je voudrai vous emmener.

Un moment elle reposa sur l’oreiller; tout son corps était agité par une tempête de sanglots; puis, se levant; subitement, elle regarda l’homme en face, et dit délibérément :

— Eh bien ! dites-le-lui donc, Thomas, dites-lui que vous êtes mon mari qui m’a trompée quand j’étais une simple et pauvre fille.... qui m’a frappée et m’a presque fait mourir de faim.... qui m’a enlevée de chez moi et éloignée de mes amis.... qui m’a pris mon unique enfant pendant que je dormais.... et qui est resté absent dix-sept longues années pour revenir me ré-

clamer, maintenant que je suis la femme heureuse d’un honnête homme. Dites-lui que vous êtes Thomas Masterton, le contrebandier et le voleur. Mais laissezmoi vous dire d’abord que, si vous osez jamais vous mettre entre lui et moi, je saurai trouver promptement des gens qui vous feront payer très-cher votre cruauté.

Le colporteur essaya de rire, mais il ne put y parvenir, même faiblement.

— Vous avez toujours le cœur bien indépendant, Sarah, — dit-il, — et votre maladie ne vous l’a pas ôté. Vous ne demanderez pas d’argent à Pecker?

— Je ne lui demanderai pas un liard !...

— Supposons que j’aie un secret à vendre, et que j’en demande cent livres, voudriez-vous m’obtenir cet argent?

— Un secret?

— Oui. Vous venez de parler de votre fils que vous aimiez si tendrement. Supposez que je puisse vous dire où il est.... près de vous.... me donneriez-vous une centaine de livres pour cette nouvelle?

Sarah secoua la tête d’un air triste.

— Je vous connais, — dit-elle, — c’est ignoble de tâcher de me tromper.

— Voyons, — répondit le colporteur, — vous êtes très-méfiante ce soir, mais je sais bien que, si vous faites un serment sur la Bible, vous ne le romprez pas; jurez-moi sur cette Bible que, si je vous dis où est votre fils et que si je vous l’amène, vous me don-nerez les cent livres dans le courant de la semaine.

Il ferma la Bible et la mit dans ses mains ; elle pressa ses lèvres sur la couverture du volume.

— Je le jure, — dit-elle, — sur cette Bible, par celivre saint.

— Très-bien ! votre fils est à présent assis avec Pee*

ker dans le parloir blanc, à l’autre bout du corridor. Il se nomme sir Lovel Mortimer ; mais ses amis, ses compagnons, et les constables de Bow Street, l’appellent le Capitaine Fanny. C’est un des brigands les plus fameux qui aient jamais essayé d’échapper à Jack Ketch.

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