‹ Le capitaine de Vautour M. E. BraddonChapitre 22 sur 26 · MÈRE ET FILS · texte numérisé non relu

MÈRE ET FILS

Samuel et son hôte étaient attablés et buvaient dans le parloir blanc. Entre onze heures et minuit, ils furent troublés par un violent carillon de la sonnette de la chambre à coucher de Sarah. Samuel était un mari trop bon pour ne pas reconnaître la vibration de cette sonnette particulière. Sans attendre et sans s’excuser auprès de son noble visiteur, il quitta donc le parloir à la hâte, et courut le long du corridor qui conduisait à la chambre de Sarah. Le colporteur avait quitté cette pièce sous la conduite de Betty, à qui Mme Pecker avait ordonné de trouver pour lui une chambre à coucher dans un des greniers au-dessus de l’écurie.

Sarah était donc seule quand l’aubergiste entra dans la chambre pour répondre à l’appel de la sonnette.

— Samuel, — dit-elle, mettant ses mains sur son front, comme si elle eût voulu calmer l’agitation de son esprit, — suis-je folle ou ai-je rêvé?... Qui es là-bas dans le parloir blanc ?

Le cap. du Vautour.

— Le gentilhomme qui est venu à Noël, Sarah ; le gentilhomme....

— Les yeux.... les yeux noirs et inquiets comme ceux de mon petit enfant, — s’écria Sarah d’une voix qui était presque un cri perçant, — j’aurais dû le reconnaître.... à ses yeux.... j’aurais dû le reconnaître....

Épouvanté, son mari crut qu’elle était dans un paroxysme de délire.

— Sarah, — dit-il, — Sarah, qu’est -ce que c’est?...

— Les yeux, — répétait-elle, — les yeux de l’enfant dont tu m’as entendu parler; l’enfant que j’ai perdu longtemps avant de te connaître, Samuel, l’enfant dont le cruel père était mon premier mari, Thomas Masterton....

— Mais pourquoi parles-tu de lui ce soir, Sarah?

— Oui, pourquoi est-ce que je parle de lui ce soir?

— répéta-t-elle d’un ton sauvage, en repoussant ses cheveux de son front avec ses mains brûlantes de fièvre, — pourquoi est-ce que je parle de lui ce soir?

Qui est dans le parloir blanc?

— Sir Lovel Mortimer, — répliqua Samuel, de plus en plus convaincu que sa femme avait le délire de la fièvre.

— Sir Lovel Mortimer, connu de ses amis, de ses compagnons et des officiers de police de Bow-Street sous le nom du Capitaine Fanny, — dit Sarah lentement, et répétant les mots de Thomas Masterton : — laisse-moi le voir. ,

Samuel épouvanté la regarda d’un œil fixe.

— Laisse-moi le voir!... — répéta-t-elle.

— Voir qui?... sir Lovel Mortimer?... le baronnet?...

— Le jeune homme aux yeux noirs, le pauvre mal-

heureux garçon... le.... laisse-moi le voir.... laisse-moi le voir.

Samuel haussa les épaules de désespoir. Nous savons que c’était une créature simple et fidèle ; si sa femme malade lui avait demandé d’apporter la lune à côté de son lit, il aurait sans doute fait quelque faible effort pour la satisfaire. Ce n’était donc que trèspeu de chose de marcher le long du corridor et de demander au baronnet s’il voulait bien faire une visite à la chambre d’une malade. Sir Lovel était peut-être très-savant dans la pharmacie, et il était possible qu’il saignât avec adresse, comme quelques messieurs de la campagne dans ce temps, et il pourrait peut-être faire disparaître cette fièvre et ce délire terribles.

En effet, on eût dit que sa présence avait une influence consolante sur la bonne malade, car Sarah lui fit doucement signe de prendre un siège à côté de son lit, puis, tournant sa figure blanche, mais tranquille, vers Samuel, elle lui ordonna de quitter la chambre.

Étant seule avec le jeune brigand, elle resta tout à fait immobile pendant quelques minutes, regardant — ah 1 Dieu seul sait avec quel amour maternel et avec quel mouvement de désir elle regarda le profil accentué de cette jeune figure blême et amaigrie par maintes débauches, de sorte qu’à la fin le jeune homme perdit tout à fait patience.

— Je ne peux pas concevoir, madame, que vous m’ayez envoyé chercher pour le seul plaisir de me regarder, — dit-il; — je sais que je ne suis pas mal tourné, mais je ne suis pas comme les figures de cire de l’abbave de Westminster, qui ne sont bonnes qu’à être regardées. D est tard, et j’ai passé une journée fatigante, — ajouta-t-il en bâillant; — avez-vous quelque clisse à me dire?

— J’ai appris de mauvaises nouvelles ce soir, —

dit Sarah lentement, — de tristes nouvelles d’un enfant unique que je croyais mort et enterré depuis longtemps.

Le Capitaine Fanny ne fit aucune réponse. Il pensait que l’esprit de celle qui parlait était égaré, et qu’il valait mieux la laisser parler sans faire aucun effort pour la questionner ou pour la contredire : mais les mots qu’elle dit ensuite firent monter le sang à son visage et battre son cœur, qui au fond n’était pas celui d’un lâche.

— Une personne est v^nue ce soir et m’a dit qui vous êtes, — dit-elle.

Qui il était!.... Cette malade qu’il trouvait dans cette auberge solitaire d’un paisible village du Cumberland, où il se croyait tout à fait libre de jouer son rôle de baronnet et de grand seigneur, hors du danger que la justice, qui était presque toujours sur ses traces, pût le trouver; — cette faible femme le connaissait et pourrait le dénoncer. Dès son enfance môme il avait joué avec le gibet, et après ces quelques battements de cœur causés par la surprise, il se remit et se sentit capable de tenir résolûment tète au danger.

— Vous me connaissez?

— Oui, vous êtes un brigand, et on vous appelle le Capitaine Fanny.

Il saisit le poignet de Sarah dans sa main effilée et nerveftse.

— Vous ne me trahirez point!

Elle secoua la tête, le regarda, et sourit tristement.

— De toutes les créatures du monde, — dit-elle, — je serais la dernière à le faire.

— Peu m’importe, — murmura-t-il en se parlant à lui-même et pas à Sarah. — Quelques mois, peutêtre quelques semaines de plus ou de moins. J’en ferais peu de cas, si ce n’était pas pour Jack Ketch.

— Henri Masterton, — dit la malade — dites-moi où et comment vous avez passé votre vie?

Elle l’appela par un nom qu’il n’avait pas entendu depuis dix-sept ans, et la légère rougeur qui y était apparue quitta ses joues creuses, les laissant aussi blanches que la couverture du lit de Sarah.

— Vous êtes étonné que je connaisse votre nom, — dit Mme Pecker, — mais... ô mon fils! mon fils! il est étonnant que lorsque je vous ai vu, à Noël dernier, je n’aie pas deviné la cause de mon agitation.... Comme s’il pouvait y avoir une autre cause à cette agitation.... Comme s’il pouvait y avoir une autre figure au monde qui pût faire battre mon cœur comme il a battu ce soir-là.... Comme si je pouvais ressentir à la vue d’aucune autre figure ce que j’ai ressenti à la vue du visage d’un petit enfant qui, il y a vingt-quatre ans, m’a regardée au berceau, de mon propre petit enfant!

Le jeune homme ouvrit la bouche pour respirer, et, se tournant subitement vers Sarah. il lui parla d’une voix sourde et rauque.

— Que voulez-vous dire?... — dit-il, — que voulezvous dire?... J’ai entendu dire à mon père que j’étais né dans le Cumberland, et qu’il avait quitté ma mère, et qu’il m’avait enlevé à elle alors que je n’étais qu’un petit enfant.... Que voulez-vous dire?...

La Bible que Sarah avait baisée quelque temps aup aravant était ouverte sur la table à côté de son lit. Elle étendit sa main et, la posant sur la page ouverte, elle dit d’un air solennel :

— Je veux dire, Henri Masterton, que je suis la malheureuse femme et la pauvre mère que cet homme a abandonnée, et que vous êtes mon enfant.

Le jeune homme laissa tomber sa tête sur la couverture et sanglota tout haut; sa mère pleurait et le caressait *

— Mon fils!.,. mon fils!... — s’écria-t-elle. — M’at-on dit la vérité?... Est-ce vrai?...

— Que je suis un voleur et un brigand.... Oui, ma mère !... et que je n’ai jamais été honnête depuis mon enfance.... Oui, ma mère!... et que je n’ai jamais vécu avec des honnêtes gens depuis que je puis m’en souvenir.... Oui, ma mère!... Mon père m’a battu, il m’a maltraité, il m’a laissé des jours entiers dans quelque caverne affreuse, semblant oublier qu’une créature, qui était son fils, était de ce monde : mais il n’oublia pas de m’apprendre à voler, et je fus très-intelligent à suivre ses leçons. Je l’ai quitté quand j’avais dix ans, et j’ai vécu avec des Bohémiens, des voleurs, des vagabonds et des mendiants jusqu’à ce que je fusse devenu plus adroit dans tous leurs méchants tours que ceux qui avaient trois fois mon âge ; ils me dorlotaient et me gâtaient à cause de ma beauté et de mon adresse; après cela je les quittai, et je me liai avec un homme qui fut d’abord faon maître, puis mon domestique, mais qui, dès le commencement, étouffa la voix de ma conscience, et m’ôta toute espérance de devenir un meilleur homme. L’histoire de ma vie remplirait vingt volumes, mais vous pouvez en lire la mo- *• raie en trois lignes. Dès le commencement, ma vie a

été celle qui conduit directement au gibet.

Pour dire tout cela il avait relevé la tête. Les larmes qu’il avait versées étaient déjà à moitié sechées par la fièvre de ses joues brûlantes, et ses yeux brillaient d’une lueur sinistre.

— Dis-moi, mon fils, — reprit Sarah se serrant

contre ce fils nouvellement retrouvé, — dis-moi, n’y a-t-il aucun danger?... est-ce que ta vie est en danger ? •

il secoua tristement la tête.

— Je ne me suis jamais soucié où, quand, et com-

ment je la risquais, — répondit-il. — Je l’ai souvent presque perdue pour un pari, mais ce soir je sens combien j’aimerais à la garder par amour pour toi, ma mère.

— Et y a-t-il du danger ?

— Il y en a beaucoup, si l’on me trouve, mais, si je peux seulement échapper au gibet deux mois encore, Jack Ketch perdra ses honoraires.

— Comment, mon cher enfant?

— Parce qu’un savant médecin de Londres m’a dit, il y a quinze jours, après m’avoir examiné la poitrine, et après m’avoir frappé jusqu’à ce que je perdisse patience, que je n’ai presque plus de poumons, et que je n’ai plus que trois mois à vivre.

Sarah regarda sa figure et ses joues creuses et maigres, ses lèvres sèches et pâlies par la fièvre, l’éclat de ses grands yeux noirs qui les faisait ressembler à du verre, l’aspect aigu et maigre de ses traits; elle vit les signes et les indices d’après lesquels il n’était pas nécessaire d’être médecin pour lire le triste verdict : — COMDAMNÉ A MORTl

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