‹ Le capitaine de Vautour M. E. BraddonChapitre 23 sur 26 · DÉCOUVERTE DU CADAVRE · texte numérisé non relu

DÉCOUVERTE DU CADAVRE

On trouva le cadavre de George Duke.

Près de deux mois s’étaient écoulés depuis cette nuit de janvier dans laquelle Millicent était entrée en courant, à moitié folle, dasns le vestibule de Y Ours- Noir, pour raconter son effrayante histoire, car cette malheureuse femme avait langui près de deux mois dans la prison de Carlisle, en attendant qu’on ouvrît les assises du printemps, et que ces doctes et savants magistrats, ces jurés sages et honorables qui devaient décider si cette faible main avait ôté la vie à un de ses semblables fussent réunis.

On trouva le corps du Capitaine dans un étang obscur derrière les écuries du Manoir de Compton. • Personne ne pourrait dire comment on n’avait pas découvert cette cachette dans l’enquête générale qui avait été faite immédiatement après le meurtre. Tous les hommes qui avaient participé à cette enquête déclarèrent avec emphase qu'ils avaient regardé partout, et cependant il était évident que personne n’avait regardé là, car la fin de mars approchait et les habi-

tants de Corapton n’avaient d’autre occupation que de parler du procès de mistress Duke qui allait avoir lieu, lorsqu’un beau jour les chevaux de trait de la ferme du Manoir de Compton ne voulurent pas boire l’eau stagnante de cet étang, et les miasmes terribles qui s’en exhalaient firent que les laboureurs de la ferme tâchèrent de découvrir la cause du mal. Une triste horreur fut mise en plein jour par cette enquête. On trouva au fond de cet étang le corps d’un homme tellement décomposé qu’on put à peine constater aucune ressemblance avec un être humain. Il était là sans doute depuis cette nuit de janvier, où la neige , en continuant à tomber, avait effacé les traces des pas de l’assassin, et avait formé un rideau qui avait caché le crime.

La cour des écuries se trouvait derrière les parterres et les allées du petit jardin qui était au-dessous de la charqbre du jardin où George Duke avait été assassiné. Entre la cour des écuries et ce petit jardin négligé, il n’y avait aucune barrière, excepté une haie et une petite porte à claire-voie. La distance entre cette porte et l’étang était d’à peu près trente mètres. Il était donc assez probable que le meurtrier avait dû choisir cet endroit pour cacher sa victime ; mais celui qui avait traîné le corps de Duke de la chambre du jardin à l’étang avait eu une autre tâche à remplir avant de terminer son affreuse besogne. Toutes les pièces d’eau de Compton étaient gelées pendant cette nuit dè janvier, et il avait fallu que l’assassin fît un trou dans la glace avant de jeter le corps dans l’étang; et l’eau avait gelé de nouveau sur ce trou avant la matinée du lendemain, et d’ailleurs ce trou étant bien couvert de neige, il n’était pas si extraordinaire que ceux qui avaient cherché le cadavre n’eussent pas découvert cette cachette.

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Les dépouilles mortelles furent déposées dans une des chambres du Manoir de Compton, et le coroner fit l’enquête relative au corps qu’on venait de trouver.

Les détails du meurtre étaient déjà si connus par tous ceux qui étaient là, qu’il n’y avait point de motifs pour les répéter ; de sorte qu’on ne dit que très-peu de chose, excepté ce qui avait rapport à la découverte du corps.

Personne ne semblait douter que ce fût le cadavre de Duke, quoiqu’il y eût très-peu de signes qui pussent en faire reconnaître l’identité dans ces dépouilles décomposées. Le peu de vêtements en haillons pourris qui étaient sur le cadavre n’étaient que les fragments d’une chemise, d’un pantalon, et d’une paire de bas. Il n’y avait point de vestige de l’habit usé, avec les boutons de marine, ni du chapeau à trois cornes, ni du gilet, ni des bottes que le Capitaine portait quand il était revenu à Compton. Cependant ces objets avaient disparu dans la nuit du meurtre.

Le jury n’essaya pas d’éclaircir cette partie du triste mystère ; il ne se tourmenta pas non plus à tâcher de comprendre comment les faibles mains de Mme Duke auraient pu traîner le corps d’un homme robuste de la chambre du jardin jusqu’à l’étang derrière les écuries. La justice à cette époque faisait lestement ce qu’elle avait à faire.

Le jury rendit un verdict qui dit simplement qu’on avait trouvé un corps dans un étang situé dans la propriété du Manoir de Compton, et qu’on supposait que ce corps devait être le cadavre de Duke que jusqu’ici on n’avait pu retrouver.

Deux mois s’étaient écoulés depuis que M. Bowers avait fait subir à Millicent un interrogatoire, et l’on n’avait pas revu Darrell. Des lettres assez brèves arrivaient de temps en temps à l’adresse de Saraii, lui

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apprenant combien le jeune homme travaillait pour tâcher de sauver sa cousine, mais chaque lettre témoignait moins d’espérance que la dernière, et Sarah commença à désespérer qu’il fût capable de secourir l’infortunée prisonnière qui languissait dans la prison de Carlisle.

Sarah avait visité plusieurs fois cette ville pour aller voir la fille de son ancien maître, et chaque fois elle avait trouvé Mme Duke aussi calme et aussi résignée ; il est vrai qu’elle était pâle, maigre et affaiblie, mais elle était moins changée que Sarah n’avait pensé la trouver après ce long emprisonnement.

Une fois, seulement une fois, Millieent laissa échapper quelques mots qui firent frissonner d’horreur le cœur de celle qui l’écoutait.

Ce fut vers la fin de son triste emprisonnement que Mme Duke glaça d’effroi le cœur sincère de son amie. Sarah lui avait lu la dernière lettre de Darrell dans laquelle il disait qu’il luttait courageusement contre le désespoir, et promettait qu’il travaillerait jusqu’à sa mort pour justifier sa cousine. Quand Sarah arriva à cette phrase, Millieent se tordit les mains, et commença à pleurer en disant tristement :

— Pourquoi Darrell prend-il tant de peine pour moi !.. Que le pire qui puisse arriver m’arrive!.,. — Je n’ai que très-peu de désir de vivre plus longtemps, et après tout, Sarah.... qui peut dire que je suis innocente du meurtre de George.

— Mademoiselle Millieent !... Mademoiselle Millicent!...

— Qui peut le dire?... Je sais que j’étais presque folle pendant la nuit cruelle où mon mari revint chez lui. Qui sait si ce n’est pas, comme M. Bowers le pense, moi qui l’ai tué dans un paroxysme de folie ? Dieu sait que j’étais presque folle cette nuit-là.

Sarah tomba à genoux aux pieds de Millicent.

— Oh ! mademoiselle Milly, — s’écria-t-elle, — pour l’amour que vous me portez, pour l’amour de ce Dieu miséricordieux qui nous regarde et qui voit votre faiblesse, ne dites pas ces terribles mots.... Savez-vous que si vous dites, la semaine prochaine, dans le palais de justice, ce que vous m’avez dit aujourd’hui, vous vous condamnerez à une mort certaine? Moi , je sais que vous ôtes innocente, mademoiselle Millicent, et vous le savez aussi. Il ne faut pas que cette pensée vous quitte jamais, jamais... car, quand la foi de votre innocence vous quittera , vous serez folle ! Souvenezvous que, n’importe ce que les autres pensent de vous.... de quelque manière que les juges les plus sages puissent vous juger.... souvenez-vous toujours, et même jusqu’à la mort, — s’il faut que cela arrive, — que vous êtes innocente !

Sarah ne se contenta pas de cette adjuration, elle fit une visite au directeur de la prison, et étant admise en sa présence, elle l’implora de mettre quelque femme bonne et discrète dans le cachot de Mme Duke pour la soigner et la veiller, car la pauvre dame était en danger de devenir folle par l’effet de ce long emprisonnement solitaire.

— Je vous demanderais bien la permission de rester avec elle moi-même, la pauvre chérie, — dit Sarah, — mais j’ai quelqu’un à la maison dont les jours sont presque comptés.

Mme Pecker parlait avec une énergie sincère qui portait la conviction avec elle, et quoique ce tempslà ne fût pas un temps où l’on montrât beaucoup de miséricorde, et qu’on ne fit alors que très-peu d’attention à cette fiction de la loi qui prétend croire à l’innocence d’un homme jusqu’à l’heure de sa condamnation, le directeur accéda à la prièrq de Sarah, et

une femme, qui elle-même était en prison pour quelque petit péché, fut mise auprès de Millicent pour alléger les horreurs de son cachot.

Sarah avait beaucoup de peine à supporter ce triste printemps. Elle avàit raconté à Samuel autant de l’histoire de son fils qu’elle l’avait osé ; elle lui avait dit cependant que le colporteur était le frère de son mari mort, Thomas Masterton, et très- peu de chose des crimes de son fils. Elle lui avait dit ce qui est propre à adoucir les cœurs les plus austères envers les coupables; elle lui avait dit que, quelques défauts que Henri Masterton eût pu avoir, il serait bientôt trop tard pour qu’il pût en faire une expiation terrestre, et qu’il serait bientôt face à face avec un juge qui était plus sage et cependant plus miséricordieux qu’aucun magistrat du comté de Cumberland ou du monde entier.

De sorte que le simple et doux Pecker ouvrit ses bras au fils mourant du vagabond Thomas Masterton, et que le digne Thomas, après avoir joui du repos d’une bonne nuit et d’un bon déjeuner, s’en alla à grands pas par un sombre jour de février, après avoir laissé un message pour dire à Mme Pecker qu’il reviendrait avant la fin de la semaine pour la petite affaire dont ils avaient parlé.

Betty remplit ce message avec une louable exactitude, et Mme Pecker comprit parfaitement que la petite affaire dont il était question était les cent livres qu’elle avait promis de donner au colporteur pour prix de son secret. Sarah obtint facilement cette somme de son confiant mari, qui alla au bourg une après-midi pour toucher l’argent à la banque. Mais il arriva dans l’intervalle que Thomas Masterton, dans un nouvel habit complet, se prit à faire le fanfaron dans la grande rue du bourg, et* que son faible naturel le poussa à mettre

sa grosse main dans la poche d’autrui. Était-ce parce qu’il avait vécu longtemps dans un pays étranger ou , parce qu’il n’avait pas pratiqué cet art depuis longtemps, je n’en sais rien, mais Thomas Masterton fut cette après-midi si loin d’arriver à son sucés ordinaire, qu’il fut pris sur le fait par celui dont il avait l’intention de dévaliser la poche, qu’on le remit au constable.

Cette malheureuse circonstance l’empêcha, bien entendu, de venir réclamer la récompense que Sarah lui avait promise, et la bonne femme, après avoir vécu plusieurs jours et plusieurs nuits dans la crainte perpétuelle de son arrivée, commença à croire que quelque heureux hasard était survenu pour l’éloigner d’elle.

Elle avait assez à faire de soigner son fils malade, qui gardait toujours la chambre, couché dans un confortable grenier de la maison, et personne ne savait où il était, excepté sa mère, Samuel et le médecin qui le soignait.

Le brillant sir Lovel Mortimer — le célèbre Capitaine Fanny — n’aurait pu trouver ailleurs une cachette plus sûre que la chambre du grenier de cette vieille auberge. Bow Street était fatigué d’attendre la récompense qu’on avait promise pour sa prise. Ses compagnons, qui auraient pu le dénoncer sans scrupule, l’avaient perdu de vue, et il semblait presque que le brigand eût disparu de cette mer courroucée de la vie humaine sans laisser même une bouteille d’eau pour marquer l’endroit où il s’était enfoncé.

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