LE CAPITAINE PROUVE UN ALIBI
Darrell ne mourut pas de la surexcitation que le médecin avait annoncée devoir lui être fatale ; il se rétablit lentement, si lentement que la neige couvrit la lande qui était sous les fenêtres de Y Ours-Noir avant que son bras blessé fût bien remis, et que son corps affaibli retrouvât sa vigueur. Ce fut une maladie longue et douloureuse. La bonne Sarah faillit tomber malade à son tour, tant elle avait soigné sans relâche son fils bien-aimé, comme elle appelait Darrell. Samuel avait reçu l’ordre de porter des chaussons de lisière et de sd glisser comme un larron dans les corridors de sa spacieuse hôtellerie. On relégua les voyageurs dans un petit parloir bien obscur, situé sur le derrière de la maison, de sorte que le bruit de leurs orgies ne pouvait incommoder le malade. La tristesse et le silence régnèrent à V Ours-Noir jusqu’au jour trois fois heureux où le docteur Jordan déclara que son patient était hors de tout danger. Sarah sacrifia un baril de sa meilleure bière; elle versa généreusement cet excei-
lent breuvage à tous les passants qui s’arrêtèrent ce jour-là pour s’informer des nouvelles de la santé du. pauvre Darrell.
Le Capitaine Duke était absent; il faisait un petit voyage sur les côtes d’Espagne quand Darrell commença de se rétablir; et juste au moment où il fut presque rétabli, le marin revint à Compton.
La neige était très-épaiçse dans la petite rue quand le Capitaine arriva. Il trouva Millicent assise, dans son attitude habituelle, auprès du feu, en lisant un roman.
Il était de belle humeur ; il avait grand air, et une tournure superbe dans son uniforme flétri par le mauvais temps : ce n’était pas tout à fait T uniforme de la Marine royale, mais cela y ressemblait beaucoup. Cependant il y avait quelques différences d’ordonnance qui trahissaient le Capitaine.
Il prit Millicent dans ses bras, et lui donna un baiser sur chaque joue sans prendre garde à un faible tressaillement de la jeune femme qui le repoussait.
— J’arrive à la maison avec une foule de bonnes choses, Milly, — lui dit-il en s’asseyant vis-à-vis d’elle, tandis que la robuste servante entassait de nouvelles bûches dans le feu qui flambait joyeusement. — Une caisse d’oranges, un tonneau de vin de Cadix : c’est de l’or liquide, ma fille, et presque aussi précieux que ce métal. J’ai aussi quantité de jolis bijoux pour mettre sur ton cou et tes bras blancs, et pour attacher à tes jolies petites oreilles.
Le Capitaine fouilla dans sa poche ; il couvrit la table d’une quantité de bijoux étrangers qui brillèrent à la lueur du feu. Il y avait des objets en or arabe artistement travaillés, et des pierres de couleurs étranges qui se reflétaient dansie chêne poli de la table, comme les astres dans une rivière.
Millicent rougit en se penchant sur les bijoux. Elle balbutia quelques douces phrases de remerciments ; elle rougit davantage en pensant au peu de prix qu’elle attachait à toutes ces babioles. Son âme rêvait d’autres trésors qui ne pouvaient jamais être à elle.... les trésors de l’amour profond et fidèle de Markham.
Au moment où cette pensée traversait son esprit, le Capitaine semblait la regarder nonchalamment; en réalité, il la pénétrait de son regard.
— A propos, — lui dit-il, — comment se porte votre joli cousin aux cheveux blonds? S’est-il rétabli de cette secousse, ou bien est-il mort? ...
Une horrible expression de méchanceté passa dans ce regard noir : lorsqu’il la vit frissonner à ce mot cruel : la mort!
— Voilà un mauvais compte à régler entre vous et
moi, madame, — pensait-il. <
— Il va beaucoup mieux.... Oui, il est en convalescence, — lui dit Millicent avec douceur.
— L’avez- vous vu?
— Je ne l’ai pas revu depuis la nuit où vous m’avez trouvée à côté de son lit.
Elle le regarda d’un air calme, presque fier, en parlant ainsi ; ce regard lui disait : « J’ai la conscience pure, faites ce que vous voudrez, vous ne me ferez pas rougir ni trembler. »
Elle avait en vérité la conscience nette. Maintes fois Sarah était venue la voir, et lui avait dit :
— Votre cousin est très-triste ce soir, mademoiselle Millicent ; venez avec moi et asseyez-vous auprès de son ht, ne fût-ce que pendant une demi-heure, pour le réjouir. La pauvre vieille Sally sera près de vous, et, là où elle est, les plus médisants ne peuvent rien voir de mal.
Mais Millicent avait toujours refusé en disant •
— Cela ne nous rendrait que plus malheureux, chère Sally. J’aime mieux ne pas y aller.
Personne ne sut jamais que parfois, quand la nuit était bien avancée, que sa servante dormait, que les lumières de la Grande-Rue de Compton étaient éteintes, cette même Millicent, si inflexible, sortait à la dérobée, enveloppée de son long manteau gris sombre, qu’elle se glissait devant l’auberge de l 'Ours-Noir, qu’elle restait là debout dans la neige ou sous la pluie, pendant dix minutes, à regarder la faible lumière qui brillait à la fenêtre de la chambre où reposait Darrell.
Une fois, elle était à cette place, les pieds dans *a neige ; elle vit Sarah ouvrir la fenêtre, et elle entendit la voix de son cousin qui demandait s’il neigeait.
Elle fondit en larmes au son de cette faible voix. Il y avait si longtemps qu’elle ne l’avait entendue, elle s’imaginait que peut-être elle ne l’entendrait plus jamais.
Un des matelots du Vautour apporta la caisse d’oranges et le tonneau de vin de Xérès de Marley à Compton, la nuit même du retour du Capitaine, et Duke en but une demi-bouteille avant d’aller se coucher. Il essaya inutilement de persuader à sa femme de goûter la liqueur couleur de topaze : elle préférait le vin de primevère que faisait Sally au meilleur vin de Xérès qui ait jamais été fait dans la Péninsule.
De bonne heure, le lendemain, le constable de Compton vint au cottage muni d’un ordre d’arrêter le Capitaine, accusé d’avoir attaqué et volé quelqu’un sur le grand chemin du Roi. Pâle, contenant sa fureur, le Capitaine se mit à marcher à grands pas dans la pièce où Millicent était assise pour le déjeuner.
— Dites-moi, Millicent, je vous en prie, qui a persuadé à votre joli cousin d’essayer de faire pendre un homme innocent, dans l’intention de vous rendre veuve ?... Qu’est-ce que cela veut dire ?
— Comment, George ? — murmura-t-elle .
— Sans doute, — s’écria-t-il ; — ne vous souvenezvous pas que votre Darrell a soutenu devant vous que c’était moi qui l’avais blessé?
— Je m’en souviens très-bien, George ; mais j’ai pensé que c’était le délire de la fièvre, et je le crois encore à présent.
— Je n’attendais pas moins de votre courtoisie, — répondit son mari. — Heureusement pour moi je peux très-facilement remettre cette sotte affaire dans son vrai jour, mais je n’en suis pas moins reconnaissant envers Darrell pour sa bonne intention.
On conduisit le Capitaine Duke devant le magistrat, dans le cabinet duquel il trouva Darrell.
La longue maladie du jeune homme l’avait rendu très-pâle ; il portait toujours le bras en écharpe.
— Je vous remercie, monsieur Markham, de ce service d’ami, — dit le Capitaine en croisant les bras et en s’appuyant le dos contre la porte ; nous trouverons sans doute, je l’espère, l’occasion de régler bientôt tous nos comptes.
Le digne magistrat n’était pas peu embarrassé pour agir dans cette affaire. Il est vrai qu’à Compton on ne connaissait que très-peu le Capitaine George Duke ; mais il paraissait incroyable que le mari de la fille du vieux Markham pût être coupable d’une attaque à main armée sur la grande route.
Darrell fit sa déposition franchement et de la manière la plus simple. Il dit qu’il avait quitté Y Ours* Noir pour aller à Marley ; — qu’à trois milles de Compton, un homme qui, il le jurait, était l’accusé, s’était approché de lui, et lui avait demandé sa bourse et sa montre ; — qu’il avait tiré son pistolet de son ceinturon, mais que, pendant qu’il l’armait, l’homme, le Capitaine Duke, avait tiré sur lui et l’avait blessé au
bras, puis l’avait jeté à bas de son cheval, et l’avait laissé évanoui sur la route. Il ne se souvenait de rien de plus, jusqu’à son réveil à Y Ours-Noir, où il avait reconnu l’accusé parmi les gens qui étaient là.
Le magistrat toussa d’un air de doute.
— Les exemples de personnes qui se sont trompées sur l’identité des accusés ne sont pas rares dans l’histoire judiciaire de ce pays, — dit-il silencieusement. — Monsieur Markham, pouvez vous jurer que l’homme qui vous a attaqué est le Capitaine Duke?
— Si l’homme qui se tient debout, le dos appuyé contre la porte, est le Capitaine Duke, je peux jurer de la manière la plus solennelle que c’est là l’homme qui m’a volé.
— Quand vous avez été trouvé par les personnes qui vous ont relevé, a-t-on aussi trouvé votre cheval?
— Non, mon cheval n’était plus là.
— Pourriez-vous le reconnaitre ? *
— Le reconnaître? Quoi, mon bon Bahnerino ?... je le reconnaîtrais entre mille.
— Bien, — dit le magistrat, — c’est déjà beaucoup ; je considère le cheval comme un grand point dans l’affaire. ,
Il médita si longtemps sur ce point important que son greffier lui poussa respectueusement le coude en lui parlant à l’oreille.
— Ah! ah !... oui, certainement, bien entendu, — grommela-t-il sans pouvoir arriver à finir sa phrase : puis, après une pause, il toussa de nouveau et, d’une voix magistrale: — Monsieur le Capitaine Duke, fit-il, — je vous prie, avez-vous quelque chose à dire contre cette accusation ?
— Très-peu de chose, — répondit le Capitaine, — mais, auparavant* voulez-vous être assez bon pour en-
voyer chercher M. Samuel Pecker, l’hôtelier de Y Ours-Noir ? •
Le magistrat à son tour parla bas à l’oreille du greffier, et le greffier fit un signe de tète; le magistrat reprit tout haut :
— Qu’on aille chercher le susdit Samuel Pecker.
En attendant l’aubergiste, le digne magistrat s’endormit sur son journal, le greffier tailla sa plume ; quant à Darrell et au Capitaine, ils se regardèrent fixement. Une lueur rouge et sinistre brillait dans les yeux du marin.
Pecker arriva, pâle et les cheveux mal peignés, pour satisfaire à la sommation du magistrat. Il avait une idée vague que le résultat de cette matinée pourrait devenir pour lui un cas pendable, ou que, s’il était assez heureux pour échapper à ce péril, il souffrirait moralement une centaine de morts dans les mains de .son épouse Sarah. Il ne put se figurer un seul instant qu’on pût avoir besoin de lui dans le cabinet du magistrat, à moins qu’il ne fût accusé de quelque crime monstrueux qu’il aurait commis sans le savoir.
Aussi respira-t-il et fut-il soulagé d’un grand poids quand on lui dit qu’il était appelé comme témoin.
— A présent, Capitaine Duke, qu’avez-vous à dire ? — demanda le magistrat.
— Voulez-vous être assez bon pour adresser deux ou trois questions à M. Darrell Markham ?
Le magistrat regarda le greffier, le greffier fit un signe de tête, et le magistrat s’inclina en signe d’acquiescement à la demande du Capitaine.
— Voulez-vous lui demander si il sait à quelle heure l’attaque a eu lieu ?
. Avant que le magistrat eût le temps de continuer, Darrell prit la parole.
— Je peux répondre à cette question avec exacti-
tude, — dit-il. — Le vent soufflait tout droit à travers les landes, et j’entendis distinctement l’horloge de l’église de Gompton sonner sept heures et trois quarts, au moment où l’homme s’est approché de moi.
— Au moment où je me suis approché de vous ?
— demanda George Duke.
— Au moment où vous vous êtes approché de moi,
— répondit Darrell.
— Monsieur Peoker, soyez assez bon pour dire au magistrat où j’étais à huit heures moins un quart, dans la soirée du 27 octobre ?
— Vous étiez dans le parloir de Y Ours-Noir, Capitaine, — répondit Samuel en respirant kde rapides intervalles. Vous êtes venu dans l’autre pièce me demander l’heure ; et moi, j’ai monté l’escalier pour voir quelle heure il était à la vieille pendule de mon père : il était huit heures moins dix : c’était l’heure exacte, car l’horloge va toujours bien.
— Il y avait d’autres personnes dans le parloir, ce soir-là, qui m’ont vu, qui m’ont entendu vous faire cette question, n’est-ce pas, monsieur Pecker?
— Il y avait plusieurs, personnes qui vous ont vu régler votre montre d’après la pendule de mon père, répliqua Samuel. — Ce n’est pas vous, Capitaine Duke, qui avez volé M. Darrell, mais je sais qui c’est.
A cette assertion inattendue, il y eut une stupéfaction profonde dans le sanctuaire de la justice.
— Vous le savez!' — s’écria le magistrat; — pourquoi n’avez-vous pas, depuis longtemps, fait cette déclaration à ceux qui avaient le droit de l’entendre? Ceci est très-mal, monsieur Pecker, vraiment trèsmal.
Le malheureux Samuel sentit qu’il s’était compromis.
— Ce n’était pas plus le Capitaine Duke que moi, • — balbutia-t-il ; — c’était l’autre.
— L’autre!... quel autre?...
— Celui qui a arrêté son cheval à la porte de l'Ours - Noir, et qui m’a demandé quel chemin il fallait prendre pour aller à Marley.
Rien ne put le faire sortir de là. Le magistrat, le greffier et Darrell l’interrogèrent encore, mais il déclara toujours avec la même opiniâtreté qu’un homme s’était arrêté à V Ours-Noir pour demander le chemin de Marley, que cet homme ressemblait tant au Capitaine Duke, que Pecker et Homerton y avaient été trompés tous les deux et l’avaient pris pour le Capitaine lui-même. Il respira bruyamment, il balbutia, il s’étouffa, il s'embrouilla dans ses phrases; mais affirmant toujours la même chose, jurant qu’il ne mentait pas, et priant qu’on sommât Homerton de venir confirmer sa déposition.
On appela Homerton devant le tribunal, et celui-ci déclara qu’il croyait sincèrement que c’était bien le Capitaine Duke qui s’était arrêté à YOurs-Noir pendant que Darrell, l’aubergiste, et lui-même, se tenaient à la porte.
Mais cette déclaration fut détruite en un instant par un alibi irréfutable. Un quart d’heure après le départ du voyageur pour Marley, le Capitaine était arrivé à l’auberge dans la direction de la Grande-Rue.
Ni le magistrat ni le greffier n’avaient rien à dire à cela. Cette affaire paraissait un mystère sans exemple pour l’expérience légale des dignitaires de Compton. Elle ne se voyait nulle part dans les archives judiciaires du pays. Pendant que le magistrat et son factotum se consultaient à voix basse et sans arriver à rien décider, le Capitaine trouva lui-même le moyen d’obtenir sa délivrance.
— Je suppose que l’accusation est détruite, — ditil, — et qu’il n’est pas nécessaire que je reste ici, monsieur?
Le magistrat saisit avec avidité l’occasion qui lui était offerte de se débarrasser de l’affaire.
— L’accusation est détruite, — dit-il d’un air solennel. — C’est comme vous le dites, Capitaine Duke, et comme j’allais dire la même chose, il est inutile que nous vous retenions plus longtemps. Vous quittez cette salle avec une réputation aussi bonne qu’avant d’y être entré. — Tandis qu’il faisait ce compliment un peu ambigu, on entendit quelques rires étouffés parmi les spectateurs. — Je suis fâché, monsieur Markham, que cette affaire soit si mystérieuse. Il est évident que vous faites ici une confusion de personnes ; c’est un cas difficile pour la loi; mais, je l’ai déjà dit, je considère le cheval qui manque comme un point.... un point très-important.
Le Capitaine et Darrell quittèrent en même temps le cabinet.
— J’aurai un petit compte à régler avec vous, monsieur Markham, pour l’affaire de ce matin, — dit le Capitaine à l’oreille de son accusateur.
— Je ne me bats pas avec un voleur, — répliqua Darrell.
— Comment!... Oseriez-vous?...
— J’ose dire que je ne crois pas du tout au conte de George Duke et de son sosie. Je crois que vous avez prouvé un alibi par quelque supercherie de la pendule de Y Ours-Noir, et je crois sincèrement que vous êtes l’homme qui a tiré sur moi!
— Vous serez puni de ces paroles! — grommela le Capitaine entre ses dents serrées ; — vous serez puni deux fois pour chaque mot insolent que vous venez de prononcer, Darrell Markham.
Il se dirigea à grands pas vers sa maison, après avoir jeté un implacable regard sur le jeune homme ; il rentra dans le cottage, où il trouva Millicent, pâle et anxieuse, qui attendait le résultat de cette étrange affaire.
Darrell quitta Gompton le soir même, par la diligence, et, plus pauvre de son cheval , de sa montre et de sa bourse, il recommença de nouveau à chercher fortune dans Londres, où les cœurs sont cruels et froids comme la pierre.