MILLICENT RENCONTRE L’OMBRE DE SON MARI
Une quinzaine de jours après le départ de Darrell, le vaisseau le Vautour se trouva en état de faire une autre course; le Capitaine Duke se rendit à Marley pour surveiller les derniers préparatifs.
— Je mettrai à la voile le 30, Milly, — dit-il le jour où il quitta Compton, — et comme je n’aurai pas le temps de revenir ici te dire adieu, je désire que tu viennes à Marley me voir avant que je parte.
— J’irai, si vous le désirez, George, — lui dit-elle doucement.
Elle était toujours douce et obéissante comme une enfant envers un homme dur, mais jamais comme une femme aimante avec son mari.
— Très -bien ! Il y a une diligence qui passe ici en allant de York à Carlisle; elle s’arrête à Marley : tu pourras la prendre, Millicent.
— Oui, George.
La neige ne fondait pas sur les landes de Compton pendant les sombres mois de janvier. Millicent se
sentit le cœur bien serré, tandis qu’elle se tenait devant la porte de YOurs-Noir, attendant l’arrivée de la diligence de Carlisle. Elle regardait la vaste nappe d’une blancheur éblouissante qui s’étendait bien loin sur l'horizon obscur. Elle avait souvent vu la lande ainsi parée par le clair de lune, quand Darrell gisait malade sur son lit; et, quoique ce temps eût été bien triste pour elle , elle songeait en soupirant au passé.
— Alors il était plus près de moi, — pensait-elle; — : maintenant il est perdu dans l’affreux tourbillon de ce terrible Londres.... perdu pour moi, et peut-être à jamais !
Sarah cria et s’indigna en apprenant qu’elle allait faire ce voyage en plein hiver.
' — Le Capitaine est-il devenu fou, — dit-elle, — de faire faire à une pauvre et délicate créature comme vous un voyage de vingt-quatre milles dans une vieille diligence qui sent mauvais, par un temps comme celui-ci?... S'il veut que vous attrapiez un rhume qui causera votre mort, mademoiselle Milly, il fait tout ce qu’il peut pour arriver au but de ses désirs.
Mme Pecker parlait encore quand la grande et lourde diligence arriva. Un ou deux voyageurs regardèrent par la portière, et demandèrent du cognac et de l’eau pendant qu’on changeait les chevaux. Quelques-uns descendirent et entrèrent dans l’auberge pour se chauffer au grand feu du parloir et boire un verre de liqueur. Un homme assis sur le siège du cocher refusa de bouger; il avait la figure tournée du côté de la lande et regardait tout droit vers la mer de neige.
Le visage de cet homme eût-il même été tourné vers le petit groupe de personnes qui étaient à la porte de l’auberge, qu’on n’aurait pas facilement reconnu ses traits, car il portait un chapeau à trois cornes enfoncé
sur ses yeux; le col de son épais habit de cheval était relevé jusque par-dessus ses oreilles.
— Voilà là-haut un compagnon qui me fait peur, — dit un des voyageurs de l’impériale en le montrant aux autres d’un signe. — C’est un homme de mauvaise mine qui fait peur; je voudrais bien savoir où il va et d’où il vient ?
Mme Pecker aida Millicent à monter dans la voiture ; elle l’installa dans un coin bien chaud, et l’enveloppa de son gros manteau fourré.
— Vous ferez bien, mademoiselle Milly, de prendre un des cache-nez de Samuel pour mettre autour de votre cou, et aussi un de ses pardessus pour mettre sur vos pieds. Il fait un froid trop rigoureux pour un pareil voyage.
Millicent refusa l’habit et le cache-nez, mais elle embrassa sa vieille nourrice au moment où le cocher fouetta ses chevaux.
— Que Dieu te bénisse, Sally, — dit-elle, — je voudrais bien que le voyage fût fini et être de retour auprès de toi.
La diligence partit avant que Mme Pecker pût lui répondre.
— La pauvre chère enfant! — dit la femme de l’aubergiste, — penser qu’elle part seule et sans ami par un temps comme celui-ci 1... Je lis dans ses tristes yeux bleus, son regard semble dire qu’elle voudrait reposer tranquille enfin dans le cimetière de Compton !
La grande route de Compton à Marley serpentait au milieu des landes stériles et froides, et traversait des villages aux maisons écartées ; quelquefois elle passait devant une ferme solitaire. Le voyage était plus long en prenant par ce chemin que par la traverse, et il faisait tout à fait nuit quand la diligence roula sur le pavé raboteux de la grande rue de Marley.
Le caf. du Vautour.
Millicent trouva son mari qui l’attendait à l’auberge où la diligence s’arrêta. ,
— Tu arrives juste à temps, Milly, — lui dit-il, — le Vautour met à la voile ce soir. *
Le Capitaine demeurait dans une taverne sur le quai; il mit le bras de Millicent sous le sien, et la conduisit par la rue principale.
Cette rue était éclairée çà et là par de petits réver- ‘ bères à l’huile qui répandaient une lumière vacillante sur les visages des passants.
Millicent regarda derrière elle. Le voyageur de l'impériale qu’elle avait remarqué à Coihpton les suivait.
Le Capitaine sentit la petite main de sa femme serrer son bras avec un frémissement de peur.
— Qui est-ce qui t’a fait tressaillir? — lui demandat-il.
— C’est le.... l’homme?...
— Quel homme?...
— Un homme qui voyageait sur l’impériale de la diligence, et dont le visage était tout à fait caché par son chapeau et son manteau ; il est à présent derrière nous.
George regarda en arrière, mais le voyageur de l’impériale avait disparu.
— Tu es une folle enfant, Millicejit! — dit-il; — qu’y a-t-il d’étonnant à voir un compagnon de voyage dans la Grande-Rue , dix minutes après que la diligence est arrivée?
— Mais il semblait nous suivre.
— Mais, jeune provinciale,, les gens marchent tout
près des uns des autres dans une ville où tout le monde
est occupé , et cela sans avoir aucune intention de suivre leurs voisins. Millicent.... Millicent, quand apprendras-tu donc à être raisonnable?
Le Capitaine du Vautour semblait de bien meil-
leure composition qu’à l’ordinaire pendant cette soirée de janvier.
— Je serai loin d’ici dans vingt-quatre heures , Milly, — dit-il. — Nul autre qu’un marin ne peut comprendre l’ennui qu’un marin éprouve quand il est à terre. Hier au soir, j’ai eu des nouvelles de ton frère Ringwood.
— De mauvaises nouvelles? — demanda Millicent avec anxiété.
— Mauvaises nouvelles pour toi, qui hérites de tout son argent, s'il meurt célibataire. Il mène une vie dissolue, il dépense mal à propos son bien dans les tavernes et dans des endroits encore pires. Heureusement pour toi que les terres de Gompton sont bien assurées, de sorte qu’il ne peut ni les hypothéquer ni les vendre. ^
La petite auberge où logeait George Duke donnait sur la mer, et Millicent pouvait voir les lumières du Vautour briller au loin dans la nuit, à travers la fenêtre du petit parloir où le souper était servi.
— A quelle heure mettez-vous à la voile, George? — demanda-t-elle.
— Un peu avant minuit. Tu pourras venir jusqu’à la jetée avec moi, et tu retourneras à Gompton demain matin par la diligence.
— Je ferai exactement ce que vous voudrez.... Ce voyage sera-t-il long, George?
— Non, pas long : je serai de retour au plus tard dans deux ou trois mois.
Le cœur de Millicent fut accablé par cette réponse. Elle était si heureuse pendant l’absence de son mari ; elle était heureuse dans sa jolie petite maison, avec sa robuste et joyeuse servante, avec ses amis qui l’avaient connue depuis son enfance, avec ses romans, avec son vieux compagnon , le fidèle épagneul blanc
et feu ; — elle était heureuse avec tout cela, — heureuse aussi avec le souvenir toujours vivant de Darrell.
Pendant que George et sa femme étaient assis à la petite table et causaient, un des domestiques de l’auberge vint dire au Capitaine que quelqu’un le demandait.
— Qui me demande? — dit-il avec impatience.
— Un homme en habit de cheval avec un grand chapeaù sur les yeux.
— Dites-lui que je suis occupé, et que tout à l’heure je vais mettre à la voile.
— Je le lui ai dit, Capitaine, mais il m’a répondu qu’il voulait absolument vous voir. Il a fait plus de deux cents milles tout exprès, à ce qu’il prétend.
Une expression de furieuse colère se répandit sur le beau visage du Capitaine.
— Maudit soit cet importun! — s’écria- 1- il avec violence. — Qu’il monte ! . . . . Viens, Millicent, — ajoutat-il quand le garçon eut quitté la chambre ; — prends une de ces bougies et va dans la chambre en face, c’est ma chambre à coucher. Va, ma fille, va....
Il lui mit le chandelier dans la main avec un geste d’impatience, et la poussa presque hors de la salle.
Elle traversa promptement le palier de l’escalier et entra dans la chambre, mais pas avant d’avoir reconnu dans l’homme qui montait l’escalier le voyageur de l’impériale, pas avant d’avoir entendu son mari dire en fermant la porte sur son visiteur :
— Vous ici!.... c’est vous!.... Par le ciel, je l’avais deviné!...
Quelques bûches brûlaient dans le grand foyer de la chambre à coucher du Capitaine. Millicent s’assit sur un banc devant le feu; elle resta ainsi pendant plus d’une heure, et, durant tout ce temps, elle se de-
manda quel pouvait être le sujet du long entretien que cet étranger avait avec son mari. Une fois elle se risqua sur le palier pour savoir si le visiteur était parti ; elle entendit les voix des deux hommes vibrer comme s’ils se querellaient, mais elle ne put distinguer leurs paroles.
Onze heures sonnaient à la pendule, juste au moment où la porte du parloir se rouvrit et où l’étranger descendit. Le Capitaine Duke entra dans la chambre où Millicent rêvait.
— Viens, — lui dit-il, — je n'ai qu’une demi-heure à rester avec toi avant de partir; mets ton manteau et suis-moi.
Ce soir-là, il faisait un froid très-âpre. La lune était presque dans son plein, et illuminait la longue jetée de pierre et les quais d’une lueur d’acier qui donnait à tous les objets un éclat fantastique. Les contours des antiques maisons du quai apparaissaient aigus sous cette lumière blafarde; les cordes, les ancres hors d’usage, les sacs de lest placés sur le bord du parapet, les chaînes, les poteaux, les anneaux de fer fixés dans la maçonnerie, tout cela se voyait distinctement par cette nuit claire. Les derniers buveurs avaient quitté la taverne du quai, les derniers vagabonds avaient abandonné les rues étroites, les dernières lumières s’éteignaient aux fenêtres, et Marley, à onze heures et demie, était aussi tranquille que le paisible cimetière de Compton-des-Bruyères.
Millicent frissonnait en marchant à côté de son mari. Une ou deux fois elle regarda le Capitaine à la dérobée; elle pouvait distinguer les lignes arrêtée^de son profil, et elle voyait à l’air de son visage que son esprit était troublé/ Ils quittèrent le quai pour aller sur la jetée, qui s’étendait bien loin dans la mer.
— Le canot doit m’attendre au bout de cette jetée,
— dit le Capitaine Duke. — La marée monte, et le vent est bon.
Il marcha pendant quelque temps en silence. Millicent le regardait toujours; tout à coup il se tourna vers elle, et lui dit brusquement :
— Millicent, as-tu une bague ou n’importe quel petit bijou sur toi ?
— Une bague, George?... — dit-elle, toute troublée de la brusquerie de cette question.
— Une bague, une broche, un médaillon, un ruban, quelque chose sur quoi tu puisses faire un serment dans une vingtaine d’années si cela était nécessaire.
Elle portait suspendu à son cou un médaillon que Darrell lui avait donné, et elle aurait mieux aimé mourir que de s’en séparer.
— Un médaillon? — dit-elle en hésitant.
— N importe quoi ! Ne t’ai-je pas dit la moindre chose?...
— J’ai mes petites boucles d’oreilles de diamants, George.
— Donne-m’en une, alors; j’ai la fantaisie d’emporter avec moi quelque souvenir de toi pendant mon voyage. Cette boucle d’oreille fera très-bien mon affaire.
Elle ôta le bijou de son oreille et le lui donna. Dans son indifférence elle ne songeait même pas à lui demander quel motif il avait pour vouloir ce bijou.
— Ceci est mieux que toute autre chose, — dit-il en mettant la boucle d’oreille dans la poche de son gilet ;
— elles sont de fabrique indienne et d’un modèle rare. Rappelle-toi, Millicent, que l’homme qui viendrait à toi et dirait qu’il est ton mari , ne sera cependant pas George Duke, s’il ne peut pas te montrer cette boucle d’oreille de diamants.
— Que voulez-vous dire, George?
— Quand je reviendrai à Compton, demande-moi à voir le bijou pareil à celui qui est à ton oreille. Et si je ne peux pas te le montrer...
— Eh bien, alors, George?
— Chasse-moi comme un imposteur.
— Mais vous pouvez le perdre.
— Je ne le perdrai pas.
Ils gardèrent le silence et marchèrent encore le long de la jetée; leurs ombres s’étendaient lugubres devant eux sur les pierres éclairées par le clair de lune.
Ils étaient à un demi-mille du quai, seuls, bien seuls; nul autre bruit que celui de leurs pas et celui des vagues qui se brisaient contre le bastion de pierre ne venait interrompre le profond silence de la nuit.
Le canot du Vautour attendait. Le Capitaine Duke prit sa femme dans ses bras, et pressa ses lèvres sur le front glacé de la jeune femme.
— Tu auras à faire une promenade solitaire pour retourner à l’auberge, Millicent, — dit-il; — mais je leur ai dit à l’hôtel de te bien soigner et de te faire partir par la diligence qui retourne demain matin à Compton. Au revoir, et que Lieu te guide! Souvienstoi de ce que je t’ai dit ce soir.
Quelque chose d’inusité dans ses manières — une tendresse qu’elle ne lui connaissait pas — toucha le doux cœur de Millicent.
Elle l’arrêta au moment où il allait descendre les marches.
— Mon malheur vient de ce que je n’ai jamais été une bonne femme pour vous, George : je vais prier pour votre salut pendant que vous serez bien loin sur la mer.
Le Capitaine serra sa petite main tremblante.
— Adieu, Millicent, — lui dit-il, — et souviens-toil
Avant qu’elle pût lui répondre, il était parti. Elle
vit les matelots pousser le canot loin des marches ; elle entendit les battements réguliers des rames qui frappaient l’eau; elle aperçut une dernière fois la petite embarcation, qui bondissait légère sur le flot.
Il était parti ; elle pouvait retourner à sa tranquille maison de Compton, à la lecture de ses romans, à ses vieux amis, au souvenir de Darrell.
Elle resta debout, regardant le petit bateau jusqu’à ce qu’il ne fût plus qu’une petite tache noire qu’elle pouvait à peine distinguer, puis elle revint à la hâte vers le quai.
Quelle longue et solitaire promenade dans le silence de la nuit pour une femme élevée aussi délicatement que Millicent! Elle n’était pas hardie ; elle était plutôt un peu trop timide et trop sensible, comme le lecteur le sait fort bien ; elle aimait trop à lire les stupides romans qu’on écrivait il y a un siècle, pleins de mystères, d’horreurs, de manoirs hantés par des revenants, de corridors secrets, de rencontres à minuit, et d’assassins masqués.
Les horloges de Marley sonnaient minuit quand elle approcha du milieu de la jetée solitaire; une à une les différentes voix de fer répétèrent lentement les heures, les échos affaiblis par la distance prolongèrent les sons ; et pour l’imagination de Millicent tout Marley et toute la mer tremblaient de ces vibrations sonores. Quand le dernier coup de la dernière horloge eut cessé et que la ville retomba dans le silence, elle entendit le bruit des pas d’un homme qui s’approchait.
Il fallait bien qu’elle passât devant cet homme pour gagner le quai.
Une crainte étrange et vague s’empara d’elle. Ce pouvait être un brigand; il pouvait l’attaquer, la voler.
La pauvre femme se préparait à lui jeter sa bourse,
à lui donner ses bijoux, tout, excepté le médaillon de Darrell.
Les pas approchaient toujours, mais lentement; la silhouette de l’étranger se montrait de plus en plus
distinctement dans le pâle clair de lune Il se trouva
face à face avec Millicent. Alors elle s’arrêta et demeura immobile ; ses pieds semblaient cloués à la terre, une invincible torpeur paralysait tous ses membres, et un froid surnaturel la saisit jusqu’à la racine de ses cheveux.
Ses mains tombèrent impuissantes, inertes à ses côtés; ses yeux fixes regardaient le visage de cet homme. Il portait un habit bleu et un chapeau à trois cornes posé gracieusement sur le coin de l’oreille.
Elle était seule ; elle avait à franchir un demi-mille sans rencontrer aucune demeure humaine, sans aucun secours humain à espérer, — seule à minuit avec l’ OMBRE DE SON MARl!
Ce n’était pas une illusion, ni l’erreur née d’une imagination enfiévrée. Là, devant elle, trait pour trait, était une ombre qui ressemblait à George Duke.
Elle trébucha en passant devant ce fantôme ; puis, appelant tout son courage à son aide, elle s’élança sur le quai. Le vent s’engouffrait dans sa robe, elle courait, elle arriva à l’auberge. Une servante avait veillé pour la recevoir; un feu de charbon de terre brûlait dans le petit salon boisé; là, tout était riant et tranquille.
Millicent tomba dans les bras de la servante en sanglotant. v
— Ne me quittez pas, — dit-elle, — ne me laissez pas seule pendant cette terrible nuit.... J’ai souvent entendu parler de ces choses extraordinaires, mais jusqu’à présent je n’y croyais pas. Le vaisseau qui mettra à la voile cette nuit fera certainement un mauvais voyage : j’ai vu l’ombre de mon mari !...