‹ Le capitaine de Vautour M. E. BraddonChapitre 6 sur 26 · SALLY SOULÈVE LE VOILE T" PASSÉ · texte numérisé non relu

SALLY SOULÈVE LE VOILE T" PASSÉ

Une année presque entière s’était écoulée depuis cette soirée éclairée par la lune d’hiver, pendant laquelle Millicent s’était trouvée face à face avec l’ombre de son mari sur la longue jetée de pierre de Marley. Cette histoire était bien connue dans le tranquille village de Compton-des-Bruyères, bien que Millicent ne l’eût racontée sous le sceau du secret qu’à Sally.

Sally avait essayé de garder ce secret solennel, mais ses réticences avaient été remarquées. En trois jours tout le monde à Compton savait que l’hôtesse de V Ours Noir avait quelque chose sur le cœur, qu’elle pourrait, si elle le voulait, révéler à ses amis.

En outre, Millicent n’était pas la seule qui eût fait la funeste rencontre. Pecker lui-même n’avait-il pas la prétention d’avoir vu lui aussi le fantôme du Capitaine?

— Je l’ai vu, Sarah, je l’ai vu aussi distinctement que je vois à présent le feu et la broche devant lesquels je suis assis, — répétait sans cesse l’aubergiste.

Il était donc naturel que la révélation de ce mystère

se fit peu à peu. Lorsque les trois mois fixés pour le voyage du Vautour furent passés, et qu’on ne vit pas revenir le Capitaine Duke, les bonnes gens de Compton commencèrent à se regarder avec des grimaces significatives. Personne ne s’attendait à revoir jamais George Duke vivant sur la terre britannique.

Millicent n’avait aucune connaissance de ce qui se disait à ce sujet dans la ville de Compton. Enfermée dans son cottage, elle lisait des romans et vivait assise dans son grand fauteuil, avec son épagneul blanc et feu couché à ses pieds, et le médaillon de Darrell suspendu à son cou. La robuste servante sortait de temps en temps dans la soirée pour apprendre les caquetages de Compton; mais si, par hasard, elle pensait à les répéter à sa maîtresse, elle sentait les mots s’évanouir sur ses lèvres en regardant la pâle figure de Millicent et ses tristes yeux bleus.

— Madame a déjà bien assez de chagrin sans que je lui redise leurs bavardages, — disait-elle.

Les jours et les nuits s’écoulèrent, — l’herbe grandit dans les prés, et les vagues de verdure couvertes de rosée tombèrent sous les coups du faucheur, — les laboureurs recouvrirent de chaume les meules de foin groupées autour de la ferme, — le blé grandit, les épis de seigle se dorèrent au soleil, — les lourds chariots gémirent sous le riche fardeau de la moisson, — les chanvres séchèrent aux bises d’automne, et les baies des pruneliers devinrent noires dans les haies, — le feuillage des bois se flétrit, les feuilles mortes jonchèrent le sol, — la première gelée brilla sur les marais blanchis, — le brouillard de novembre enveloppa doucement la vaste campagne. On ne recevait point à Compton de nouvelles du Capitaine Duke et du Vautour.

— Il n’est absent que depuis dix mois, — disait

Millicent quand Sally lui insinuait qu’il serait peutêtre convenable de prendre le deuil. — George Duke n’a jamais été un marin fort désireux de revenir près de sa femme. Il lui est plus agréable ou plus profitable de s’absenter ; il ne pense même pas à moi, et rien ne le ramènera ici plus tôt qu’il n’a envie d’y revenir. Serait-il absent depuis trois ans que je ne penserais rien de plus, et que je m’attendrais chaque jour à le voir rentrer dans la maison.

— Celui que vous avez rencontré sur la jetée de Marley, peut-être, mademoiselle Milly, — répondait Sally d’un ton solennel, — mais non pas le Capitaine Duke ! Des choses semblables à celles que vous et Samuel avez vues l’hiver passé sont des signes trop clairs, et il me semble que c’est douter de la Providence après cela que de ne pas croire votre mari noyé. J’ai rêvé trois fois que je voyais mon premier mari, Thomas Masterton, mort sur un petit rocher au milieu d’une mer courroucée ; à la troisième fois, j’ai mis mes habits de veuve.

— Mais tu avais reçu la nouvelle certaine de sa mort, Sally, n’est-ce pas ?

— Je n’avais pas reçu d’autres nouvelles que son absence de dix- sept années, mademoiselle Milly. Si cela n’est pas assez de nouvelles pour rendre une femme veuve, que vous faut-il donc ?

Millicent était assise aux pieds de Sally, devant un brillant feu de charbon de terre, dans le confortable petit parloir de Y Ours-Noir. C'était une consolation pour la pauvre femme de passer ces longues soirées d’hiver avec la bonne Sally, à écouter le vent qui hurlait dans la grande cheminée, à compter les gouttes de pluie qui frappaient les vitres, et à parler du temps passé.

Les habitués de Y Ours-Noir étaient des genstrès-

réguliers, qui arrivaient et s’en allaient toujours à la même heure, et qui buvaient le même grog depuis le commencement de l’année jusqu’à la fin ; en sorte que Sally, quand sa chère jeune maîtresse venait lui faire une visite, laissait au faible Samuel la tâche de faire accueil à ses pratiques et de les servir. Elle quittait alors les affaires du comptoir pour attirer la tête blonde de la gracieuse Millicent sur ses genoux, et caresser les boucles de ses cheveux ; elle consolait de son mieux ce cœur délaissé avec les souvenirs du bon temps.

Sarah Masterton avait été pendant longtemps femme de charge au manoir ; cependant Millicent ne l’avait jamais entendue parler de Thomas Masterton le marin : mais par cette sombre soirée de novembre, ces quelques mots dits par hasard frappèrent Millicent ; la jeune femme fut saisie d’une étrange envie de savoir quelques détails sur le premier mari de Sarah.

— Était-il bon pour toi, Sally ? — demanda-t-elle, < — et l’ aimais-tu *?

Sally regarda tristement le feu avant de répondre.

— Il y a si longtemps de ça, — dit-elle, — je ne peux guère m’en souvenir. Je n’étais qu’une jeune fille bien niaise, quand Masterton vint pour la première fois à Gompton. Je l’aimais bien, mademoiselle Milly, et il n’était pas bon pour moi.

— Pas bon pour toi, Sally ?

— Affreusement méchant et cruel ! répondit Sally d’une voix étouffée, et ses yeux s’enflammèrent à ce pénible souvenir. — J’avais un peu d’argent que mon vieux grand-père m’avait laissé; c’était de cet argent et non de moi qu’il avait besoin. J’avais quelques cuillers d’argent et une théière qui avaient appartenu à ma grand’mère, et il les aimait plus que moi. J’avais mes épargnes et il m’arracha de force chaque guinée, cha-

que couronne, chaque shilling, chaque penny, jusqu’à ce qu’il m’eût laissée sans habits pour me couvrir et sans pain à manger. Vous me voyez ici avec Samuel ; je fais tout à ma fantaisie et je le mène rondement. A me voir maintenant, vous ne me croiriez pas la même femme. J’avais peur de Masterton, mademoiselle Millicent il me faisait peur.

Le souvenir même de son mari mort paraissait encore frapper de crainte ce robuste cœur. Elle s’accroupit plus près du feu , s’attachant à Millicent comme si elle eût demandé protection à cette délicate créature ; elle regarda vers la fenêtre derrière elle, comme si elle s’attendait à la voir s’ébranler sous quelque secousse bien plus terrible que celle du vent et de la pluie.

— Sally ! Sally — s* écria Millicent d'un ton caressant, car c’était maintenant à son tour d’être la consolatrice, — pourquoi avais-tu peur de lui ?

— Parce qu’il était foncièrement méchant...* Je ne vous ai pas dit encore toute la vérité, je ne l’ai jamais dite à personne et je ne la dirai jamais à d’autre qu’à vous. J’ai toujours soutenu qu’il était marin ; ce n’est pas vrai : il était bien contrebandier, et l’un des plus téméraires qui aient jamais volé le Roi ; c’est ce que j’ai découvert trois mois après notre mariage.

— Millicent l’écoutait, tenant une de ses grosses mains serrée entre les siennes; ses grands yeux bleus regardaient fixement la flamme brillante.

— Ma pauvre et bonne* Sally l c’est très-pénible pour toi, — dit-elle. — Compton est un endroit si reculé et nous sommes si ignorants, qu’il n’est pas étonnant que tu aies été trompée. D’autres l’ont été depuis, Sally.

Sarah fit un signe de tête : elle connaissait bien les mauvais bruits qui couraient, parmi les habitants de

Compton, sur le vaisseau le Vautour et sur son capitaine ; elle soupira d’un air pensif, et elle murmura : — Ah ! mademoiselle Milly , si Masterton n’avait fait que la contrebande, je l’aurais supporté sans me plaindre, car dans ce temps-là j’étais plus douce que je ne le suis à présent; nous ne demeurions pas à Compton, mais dans un petit village sur le bord de la mer, ce qui était plus commode pour le vilain métier de mon mari. Nous avions vécu ensemble cinq ans, et moi je n’osais jamais me plaindre d’aucune privation ni de la perversité avec laquelle Thomas fraudait le Roi chaque jour de sa vie. Je ne me souciais plus beaucoup de ce qu’il faisait, car j’avais ma consolation et mon bonheur auprès de moi... J’avais mon fils, qui était né un an après que nous avions quitté Compton , — mon amour de fils avec ses grands yeux noirs et ses jolis cheveux bouclés. Mais une affliction plus amère me visita bientôt, mademoiselle Milly; l’enfant avait à peine quatre ans, que son père se mit en tête de lui donner ses mauvaises habitudes ; il mettait tous ses gros mots dans cette innocente bouche, et élevait l’enfant de manière qu’il devînt une malédiction pour lui-même et pour tous ceux qui l’aimaient. Je ne pus supporter cela, je ne pus souffrir qu’on me foulât ainsi aux pieds, et je ne pus permettre qu’on voulût perdre mon enfant sous les yeux de sa mère. Un soir, je le dis à Masterton ; je fus violente peut-être, car j’étais presque folle, et la colère m’emportait ; je lui dis que j’avais l’intention d’emmener l’enfant avec moi loin de lui, que je me mettrais en condition, que je travaillerais pour le petit, et que j’en ferais un honnête homme. Il se mit à rire et me dit que je pouvais . bien faire tout ce que je voudrais de ce marmot, et je le crus, car je pensais que vraiment il ne s’en souciait guère ; jo m’endormis avec l’enfant dans mes

bras, ayant l’intention départir le lendemain de bonne heure et de retourner à Compton, où j’avais des amis. Oh! Millicent.... Millicent!... Dieu veuille que vous ne connaissiez jamais de pareilles épreuves ! Quand je * m’éveillai, mon enfant n’était plus là, et depuis je n’ai jamais revu ni Masterton ni mon fils.

— Et tu es restée dans le village où il t’avait laissée? — demanda Millicent.

— J’y suis restée plus d’un an, espérant toujours qu’il reviendrait avec le petit; mais je n’ai jamais eu de leurs nouvelles. Au bout de ce temps, je revins ici, où votre père m’a pris pour sa femme de charge, et où j’ai été plusieurs années très-heureuse ; mais je n’ai jamais oublié mon fils, Millicent ; jamais je ne me couche sans le voir dans mes rêves avec ses beaux yeux noirs fixés sur moi.

— Oh! Sally.... Sally.... tuas cruellement souffert! Que de raisons tu as de haïr la mémoire de cet homme !

— Nous ne devons pas parler mal de ceux qui sont morts, mademoiselle Milly; qu’ils reposent en paix chargés du poids de leurs péchés ! Pour nous, espérons des temps plus heureux ! Quand Masterton s’en alla sans me laisser un sou pour acheter du pain, je ne pensais guère alors que je deviendrais un jour la maîtresse de Y Ours-JSoir. Pecker a été un bon et fidèle ami pour moi, et je bénis la Providence qui l’a envoyé au manoir pour me faire la cour. Il s’asseyait les soirs dans la chamhre de la femme de charge, sans parler, et il paraissait toujours triste; un soir il tomba à mes genoux, en disant : « Sally, voulez-vous être ma femme? »

A ce moment-là même Pecker osa se présenter à la porte pour demander quelque chose. Sa femme lui répondit de la belle manière ! Il se retira tout troublé, le

pauvre homme, et sans avoir obtenu la réponse dont il avait besoin.

La bonne Sarah croyait de son devoir de cacher , scrupuleusement à son faible époux les sentiments de tendresse et de reconnaissance qu’elle nourrissait pour lui ; elle craignait, si elle le traitait avec la bonté la plus ordinaire, qu’il n’en prît avantage sur elle.

L’hiver commença donc ainsi, et Millicent aurait été • sans amis, si elle n’eût eu près d’elle la bonne Sally et la petite femme du curé, qui devait nourrir et vêtir ses sept enfants avec la modique somme de soixante livres par an. Millicent était si modeste, elle vivait si retirée, qu’elle n’avait jamais fait de connaissances. Dans l’heureux vieux temps, quand elle demeurait au manoir, Darrell avait été son confident, son compagnon de jeu; elle n’avait jamais eu besoin d’un autre ami, et elle n’en avait pas désiré. Maintenant elle devait se renfermer dans sa petite maison avec ses vieux et antiques miroirs et ses tables surannées, avec ses vieux fauteuils en acajou noir, ses chaises de chêne trop lourdes pour que ses faibles bras pussent les remuer, dans sa petite demeure, toujours propre et tenue avec ordre, et les gens de Gompton ne la voyaient jamais qu’à l’église, ou sur le chemin qui conduisait à Y Ours-Noir.

Millicent ne recevait d’ailleurs aucune nouvelle de Darrell; mais il écrivait une lettre chaque mois à Sarah qui était bien embarrassée pour lui griffonner sa réponse. Sarah lui apprenait que Millicent était triste et que le Capitaine Duke était toujours en mer. Par Sally, Mme Duke avait aussi des nouvelles de son cher cousin ; il avait trouvé des amis à Londres, et un noble lord écossais, qu’on soupçonnait de n’avoir pas un très-grand attachement pour la famille de Hanovre,

. avait pris pour secrétaire. Mais assez d’autres lords

écossais avaient expié leur loyauté par le supplice, et l’on voyait encore de hideux et terribl 's avertissements à Temple-Bar ; de sorte que ce que l’on taisait pour le service de la famille exilée était tenu bien en secret : les fautes du passé avaient rendu prudents les hommes les plus courageux.

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