‹ Le capitaine de Vautour M. E. BraddonChapitre 7 sur 26 · COMMENT DARRELL RETROUVA SON CHEVAL · texte numérisé non relu

COMMENT DARRELL RETROUVA SON CHEVAL

Tandis que Millicent était assise dans le petit parloir de Y Ours-Noir, la tète appuyée sur les genoux de Sarah et les yeux fixés sur le foyer, Darrell se dirigeait à cheval vers l’ouest, à travers un épais brouillard de novembre ; il portait des lettres de son maître, lord G..., adressées à un gentilhomme du comté de Sommerset, dont les propriétés étaient situées près de Bristol.

Darrell s’arrêta à Reading le premier soir de son voyage. Il faisait nuit quand il entra dans la ville, et il s’avança entre deux rangées de réverbères à l’huile dont la lumière était bien tremblante, jusqu’à la porte de l’auberge qu’on lui avait recommandée. Les fenêtres supérieures de l’hôtellerie étaient brillamment illuminées, et il put entendre le choc des verres et le bruit des chansons. Au rez-de-chaussée de la maison, il y avait beaucoup de robustes fermiers venus au marché de Reading, et bon nombre de gens de la ville s’étaient assemblés autour du comptoir pour discuter les affaires de la journée.

Darrell jeta les rênes de son cheval au valet d’écurie, en lui donnant quelques indications sur la manière de le traiter.

— J’irai à l’écurie quand j’aurai dîné, — dit-il, — pour voir comment vous l’aurez soigné, car demain il aura beaucoup de chemin à faire, et il faut qu’il parte frais.

Le valet d’écurie emmena le cheval ; c’était un animal grand, osseux, de poil gris, assez fort pour supporter les plus longues courses.

On conduisit Darrell par un large escalier, à travers un long corridor; le même bruit de voix qui avait attiré son attention au dehors frappa de nouveau ses oreilles.

— Vous avez une société un peu turbulente, — dit-il à l’aubergiste, qui apportait deux bougies de cire et le conduisait.

— Ces messieurs sont gais, — répliqua l’aubergiste. — Ils sont restés longtemps à table. Sir Lovel Mortimer n’a pas son égal pour faire circuler une bouteille parmi ses convives.

— Sir Lovel Mortimer?

— Oui, monsieur ; c’est un riche baronnet du Devon qui voyage avec quelques-uns de ses amis ; ils se rendent à Londres.

— Sir Lovel Mortimer, — répéta Darrell; — je ne connais personne de ce nom dans le Devon.

— Il a l’air d’un homme accoutumé à beaucoup de luxe. Tous les domestiques de la maison sont occupés à le servir depuis qu’il s’est arrêté ici pour dîner.

Darrell n’avait aucune envie de connaître plus au long les habitudes de ce baronnet du Devon. Il mangea un dîner fort simple, but une demi-bouteille de vin de Bordeaux, puis il se rendit à l’écurie. Le pale-

frenier le conduisait ; l’écurie était spacieuse et contenait seize stalles toutes remplies.

— Ces chevaux bais appartiennent tous à sir Lovel Mortimer et à ses amis, — dit le valet, — et ce sont de très-belles bêtes.

En même temps, il frappa sur la croupe d’un des chevaux ; l’animal se retourna, et remuant la tête, regarda les deux visiteurs.

— Voilà le plus beau, monsieur, — dit le garçon ; — ii vaudrait cent guinées, n’importe à quel marché, j’ose le dire.

Darrell tressaillit, s’élança vers le cheval et, le saisissant par les oreilles, il attira sa tête au niveau de la sienne.

— Prenez garde ! monsieur, — s’écria le valet alarmé ; — le caractère de cet animal n’est pas trop doux ; il a essayé de mordre un de nos garçons tout à l’heure.

— Il ne me mordra point, moi, — dit Darrell. — Donnez-moi la lanterne.

— Il a un mauvais caractère, — répéta le garçon en reculant.

— Donnez-moi la lanterne, mon garçon, vous disje; je connais son caractère bien mieux que vous.

Le valet d’écurie obéit, mais de mauvaise grâce. — Je m’en doutais, — dit le jeune homme, tenant la lanterne devant la tête du cheval. Tu reconnais ton maître, n’est- ce pas, mon vieux Balmerino ?

Le cheval se mit à hennir joyeusement.

— Cet animal parait vous connaître, monsieur, — s’écria le garçon.

— Nous nous connaissons aussi bien que deux frères se sont jamais connus, — dit Darrell en caressant. de sa main le cou de Balmerino. — Je l’ai monté pendant plus de sept ans, et je l’ai perdu l’année der-

nière. Connaissez- vous ce sir Lovel Mortimer qui le possède aujourd’hui*?

— Pas beaucoup, monsieur. Tout ce que je sais, c’est que c’est un beau gentilhomme. Il vient toujours à la maison quand il va de Londres dans l’ouest.

— Est-ce que cela lui arrive souvent ? — demanda Darrell.

— Six ou huit fois l’année, — répliqua le garçon d’écurie.

— Ce monsieur aime bien à courir les grands chemins ! — grommela le jeune homme. — Est-ce qu’il monte ce cheval depuis longtemps?

Le valet hésita et se gratta la tête d’une air pensif.

— J’ai vu tant de chevaux bais, — répondit-il. — Je ne peux pas jurer avoir déjà vu celui-ci.

— Je donnerais volontiers cent livres pour la rencontre de ce soir, Balmerino, mon vieil ami, — murmura Darrell, — quoique ce soient les dernières poignées de guignées qui me restent au monde î

Il rentra dans la maison, et allant au comptoir, il prit l’aubergiste en particulier.

— Je veux parler à l’un de vos convives d’en haut, . mon digne hôte , — dit-il ; — il faut que sir Lovel Mortimer réponde à deux ou trois questions que je compte lui faire avant de quitter cette maison.

L’aubergiste parut pris de peur à la seule idée de déranger son noble client.

— Sir Lovel n’est pas un homme à recevoir trop de compagnie, — dit-il, — mais si vous êtes un de ses amis...

— Je n’ai jamais entendu prononcer son nom avant ce soir, — répondit Darrell ; — mais quand un gentleman se promène sur le cheval d’un autre gentleman, il doit se tenir prêt à réoondre à quelques questions.

— Sir Lovel Mortimer se promène sur le cheval d’un autre gentleman?... — dit l’aubergiste épouvanté ; — vous vous trompez, monsieur.

— Je viens de voir dans votre écurie un cheval que je jurerais être le mien devant n’importe quel tribunal d’Angleterre.

— Il peut arriver qu’un gentleman se trompe, — grommela l’aubergiste.

— J’ai monté Balmerino pendant sept sgis, fit Darrell. — Soyez assez bon pour donner ma carte à sir Lovel, et dites-lui que je désire avoir un entretien de cinq minutes avec lui.

L’aubergiste obéit avec répugnance. Sir Lovel était fatigué de son voyage; il n’aimait pas à être dérangé. Mais Darrell insista, et l’hôte monta l’escalier. Il revint dire au jeune homme que sir Lovel était prêt à le recevoir.

Darrell suivit l’hôtelier, et celui-ci l’introduisit avec beaucoup de cérémonie dans l'appartement de sir Lovel. La chambre qu’occupait le baronnet était une grande pièce lambrissée, éclairée par des bougies de cire dans des chandeliers à bras appendus entre les trois fenêtres et aux panneaux de la muraille. Dans les grandes occasions on s’en servait comme d’une salle de bal, et elle avait toute la froide et antique grandeur d’un appartement de gala. Un monceau de bûches flambait dans la grande cheminée ; devant le foyer était un jeune homme à l’air efféminé, étendu nonchalamment sur un fauteuil. Il était vêtu d’une robe de chambre magnifique et portait des bas de soie à coins brodés, des souliers à talon§ rouges avec des boucles étincelantes de diamants ; il avait une perruque blonde, bouffante et frisée qui couvrait presque toute sa figure. Il était seul, et , malgré deux bols de punch

vides et un régiment de bouteilles rangées devant lui sur la table, il semblait parfaitement calme.

— Asseyez-vous, monsieur Markham, — dit-il en étendant gracieusement une main aussi petite que celle d’une femme, tout étincelante des diamants et des émeraudes dont elle était chargée ; asseyez-vous... Byers, apportez-moi encore une bouteille de claret, et qu’il soit meilleur que le dernier! Mes deux amis ont regagné leurs lits en chancelant, monsieur Markham, ils sont un peu gris de l’orgie de ce soir, mais moi j’ai conservé tout mon sang-froid et je suis votre très-humble serviteur.

Sir Lovel Mortimer avait une voix claire et sonore, et parlait d’un air languissant en traînant ses mots comme les élégants du Ranelagh et des Parks.

Darrell raconta brièvement comment il avait reconnu son cheval dans l’écurie.

— Et vous l’avez perdu — dit sir Lovel.

— Il y a eu un an le mois passé.

— Chose étrange! — grasseya le baronnet. — J’ai donné cinquante guinées pour cet animal à la foire de Barnstaple, en juillet dernier.

— Vous souvenez-vous de qui vous l’avez acheté ?

— Oui, parfaitement. C’était un vieil homme en cheveux blancs. Il se disait fermier dans le Devon.

— Toute trace du coquin qui m’a volé est donc perdue, — ditDarrell. — J’aurais donné beaucoup pour que vous eussiez tenu directement mon cheval du scélérat qui m’a volé ma bourse, ma montre, et quelques papiers d’importance dans la bruyère de Compton au mois d’octobre dernier.

Les yeux noirs et inquiets de sir Lovel s’illuminèrent d’une lueur étrange pendant qu’il regardait son interlocuteur : ces yeux inquiets étaient étrangement en désaccord avec la voix du baronnet et avec ses

manières languissantes. On eût dit que toute cette langueur efféminée n’était qu’une feinte que ces regards trop vifs trahissaient malgré lui.

— Voulez-vous me raconter l’histoire de votre rencontre avec les chevaliers du grand chemin ? — demanda-t-il.

Darrell lui fit le récit de sa rencontre avec les brigands ; il omit seulement ce qui concernait Millicent et le Capitaine Duke.

— Je ne m’attends guère à ce que vous m’en croyiez sur ma parole, — lui dit Darrell, — ni que vous accueilliez mes prétentions sur ce cheval ; mais si vous voulez bien descendre à l’écurie , vous verrez au moins que le fidèle animal se souvient de son ancien maître.

— Il n’est pas nécessaire que j’aille à l’écurie, — fit le baronnet; — je suis le dernier homme qui mettrait en doute la véracité d’un gentleman.

L’hôtelier apporta le claret et deux verres. Sir Lovel avec un verre plein fit raison à son visiteur qui but à sa santé.

Le baronnet semblait enchanté de la compagnie de Darrell. Il parla de la métropole, il se vanta de ses conquêtes, puis, passant d’un sujet à un autre, il aborda la politique. Darrell, qui avait écouté avec patience ce stupide babil, devint sérieux.

— Vous paraissez ne prendre intérêt à aucun parti, monsieur Markham, — dit sir Lovel après avoir essayé inutilement de découvrir l’opinion du jeune homme.

— Pas trop, — répliqua Darrell ; — j’ai été élevé à la campagne, où tout ce que nous connaissions en fait de politique se bornait à fair carillonner les cloches à l’anniversaire de la naissance du Roi, et à prier pour Sa Majesté dans l’église les dimanches et les jours de fête.

Sir Lovel haussa les épaules.

— Voulez-vous que nous mangions ensemble quelques rôties de pain grillé? — demanda- t-il. — Mes amis sont trop gris pour venir souper, et je serai charmé d’avoir votre société pour boire un bol de punch.

* Darrell le pria de l’excuser.

— Je suis obligé de partir demain matin de très- . bonne heure, — dit-il, — et j’ai grand besoin de passer une bonne nuit.

Le baronnet ne voulut accepter aucune excuse, il sonna, et Byers, qui servait en personne ce convive important, reçut l’ordre d’apporter des rôties et du punch.

— Pendant le souper, nous pourrons arriver à un arrangement amical à propos du cheval, monsieur Markham, — dit sir Lovel.

Darrell le salua. L’arrangement amical sur lequel les deux hommes s’arrêtèrent fut que Markham donnerait au baronnet vingt livres et son cheval gris en échange de Balmerino. La valeur du cheval gris çtant à peu près de vingt livres, sir Lovel consentit à perdre dix livres dans ce marché. Aussi Darrell et le baronnet se séparèrent-ils les meilleurs amis du monde, et le lendemain de bonne heure on amena à la porte de l’auberge Balmerino sellé, bridé aux ordres de son ancien maître.

L’animal était dans un état parfait, et, lorsque Markham s’élança en selle, il hennit fièrement comme s’il reconnaissait cette main légère. Le pavé de la rue de Reading retentit du bruit de ses sabots; en dix minutes il fut sur le chemin de Bath, laissant bien loin derrière lui la ville de Reading.

Darrell dîna à Marlborough, et lorsque la nuit commença avec un épais brouillard, il se trouva dans

la partie la plus solitaire du chemin entre Marlborough et Bath. Il avait une bonne paire de pistolets, et se sentait en garde contre toute attaque. Mais pour la deuxième fois de sa vie il eut lieu de se repentir de son imprudence, car au détour du chemin il entendit les sabots de plusieurs chevaux galopant derrière lui. Il saisit ses pistolets, mais trois hommes, dont l’un s’approchait par derrière, l’assaillirent. Au moment où il allait tirer, il reçut une terrible coup sur la tête, le même coup qui l’avait renversé, un an auparavant, entre Comptom et Marley.

Quand il eut repris connaissance, il se trouva étendu sur le dos dans un fossé sec et peu profond; le brouillard avait disparu ; les étoiles brillaient d’un éclat pâle et froid sur ce paysage d’hiver. On avait fouillé les poches du jeune homme, et on lui avait pris ses pistolets; mais il vit qu’on avait attaché à une haie le cheval gris qu’il avait vendu au baronnet.

Étourdi du coup qu’il avait reçu, les membres tout raidis d’avoir reposé quatre ou cinq heures sur la terre froide et humide, Darrellput à peine se remettre en selle, pour aller à un mille et demi jusqu’à la première auberge.

Les paysans qui tenaient cette hôtellerie furent épouvantés de voir cette figure blême et le front taché de sang du voyageur.

L’aubergiste, debout et la bouche ouverte, écouta Darrell lui raconter l’aventure de la nuit précédente et l’échange des chevaux.

— Le baronnet est-il un beau garçon, petit et efféminé? — dit-il. — A-t-il des yeux noirs et de petites mains?

— Oui.

L’homme regarda d’un air de triomphe tout le monde autour de lui.

— Mon Dieu! je m’en doutais, — dit-il. — C’est le Capitaine Fanny.

— Le Capitaine Fanny !...

— Oui, l’un des scélérats les plus redoutables de tout l’ouest de l’Angleterre, et le plus difficile à surprendre ; on lui a donné le nom de Capitaine Fanny à cause de ses petites mains, de ses pieds, de ses manières de femme.

Le valet d’écurie entra pendant que l’aubergiste parlait.

— Voilà pour vous, monsieur, — dit-il en donnant un morceau de papier à Darrell; — je l’ai trouvé attaché à la bride de votre cheval.

Le jeune homme déplia le papier et lut ces mots : —

« Avec les compliments de sir Lovel Mortimer à M. Markham, et pour se conformer au vieux proverbe qui dit que dans un échange il n’y a point de vol. »

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