CHAPITRE VIII
COMMENT LA VENUE D’UN COLPORTEUR ÉTRANGER OPÉRA UN GRAND CHANGEMENT DANS L’ESPRIT ET DANS LES MANIÈRES DE SALLY.
Darrell attendait à l’auberge, sur le bord de la route, la poste qui devait lui apporter un paquet contenant de l’argent que son ami et patron, lord G..., lui envoyait. Il était contrarié et humilié de sa rencontre avec le Capitaine Fanny; pour la seconde fois de sa vie, il avait été vaincu, et, pour la seconde fois, il se trouvait hors d’état de se venger. Le constable à qui il raconta l’histoire du vol ne fit que hausser les épaules, et lui offrit de lui raconter une douzaine d’aventures pareilles arrivées dans la dernière quinzaine. Selon lui, Darrell n’avait rien à faire de mieux que de se consoler doucement de la perte de son argent et de son cheval, et de continuer sa route.
Pendant le temps que Darrell mit à parcourir les comtés de l’ouest en voyageant lentement et à petites journées vers la ville; tandis qu’à V Ours-Noir, Sally
et tous les habitants de Compton, depuis le curé, le notaire et le médecin, jusqu’au paysan le plus humble du village, s’occupaient des préparatifs de Noël qui approchait, Millicent attendait de jour en jour le retour de son mari. Tout Compton pouvait bien croire que le Capitaine Duke était mort, Millicent ne le croyait pas. Elle pensait que tous les orages qui déchirent les cieux et qui soulèvent l’Océan ne pouvaient causer la mort de George. Elle attendait son retour avec un morne effroi, se disant chaque jour qu’il pouvait arriver. Le matin elle se levait avec la pensée qu’avant que la longue journée fût finie, elle le verrait assis au foyer. Elle n’entendait jamais sans trembler le bruit d’une porte, dans la crainte que la main qui l’ouvrait ne fût celle du Capitaine; elle n’écoutait jamais les pas d’un homme dans la grande rue du village sans frissonner a l'idée qu’elle allait reconnaître le pas de son mari. Sa rencontre sur la jetée de Marley, par le clair de lune, avec l’ombre de George Duke , avait ajouté une terreur superstitieuse à l’aversion qu’elle avait pour lui. Elle le regardait depuis lors comme un être possédant un pouvoir surnaturel. Elle croyait toujours qu’il était auprès d’elle, invisible, impalpable, caché dans les recoins Obscurs de la sombre boiserie, ou couché dans la neige de l’autre côté de la persienne, ou bien espionnant ses pensées les plus secrètes, et que, connaissant sa répugnance pour lui, il s’absentait de longues années seulement pour la tourmenter en reparaissant quand elle ne l’attendrait plus et qu’elle se croirait heureuse.
Son frère Ringwood iie lui écrivait jamais, et toutes les nouvelles qu’elle recevait de lui indirectement parlaient de sa mauvaise conduite et de sa dissipation, de ses qiierelles dans les tavernes et dans les rues de Cotent Garden. Elle savait qu’il dépensait tout son bien
avec des débauchés, mais elle n’avait jamais pensé à la chance de sa mort qui la rendrait maîtresse dü Vieux et superbe manoir dans lequel elle était née.
Sally était alors aubeau milieu de ses préparatifs pour la fête de Noël. Des oies grasses pendaient aux crocs dans le garde-manger; leurs longs cous touchaient presque la terre. De graë dindons et des chapons magnifiques se balançaient pêle-mêle avec le lourd aloyau de bœuf qui devait être la pièce principale du dîner de Noël. Partout, du garde-manger au lavoir, des caves au grenier, il y avait des signes d’abondance et de grandes promesses de bonne chère. Dans la cuisine comme dans l’office, Sally était la divinité qui dirigeait tout. Betty, la cuisinière, plumait les oies, tandis que sa maîtresse faisait les tourtes et préparait les ingrédients pour le pudding qu’on devait apporter le lendemain, garni de houx et tout entouré de rhum enflammé, dans le parloir en chêne. Ces apprêts étaient si importants que la maîtresse et la servante travaillaient encore laborieusement à neuf heures, le soir du 24 décembre, dans la grande cuisine de Y Ours-Noir. Cette cuisine était située sur le derrière de ' la maison; elle était séparée des chambres principales, du vestibule et du comptoir, par un long corridor, ce qui empêchait les habitués de Mme Pecker d’entendre le bruit des assiettes et des plats et de sentir l’odeur de la cuisine. Personne ne devait rien savoir du dîner qu’elle avait ordonné, jusau’au moment où on le verrait fumant sur la table .
Sally et sa bonne étaient tout à fait seules dans la cuisine, car Samuel était au comptoir, et les deux femmes de chambre servaient les voyageurs arrivés par la diligence de Carlisle. La gelée qui était de saison, et dont tout Compton s’était réjoui, avait cessé juste à reproche de Noël ; une pluie fine tombait
sans bruit au dehors contre les volets des fenêtres solidement barrées.
— Je n’aijamais vu un pareil temps, — ditMmePecker en fermant la porte avec beaucoup de bruit. — Rien que de la pluie, de la pluie qui tombe aussi droit qu’une des raies que Samuel fait avec son crayon entre les chiffres d’un compte. Par un pareil temps, Noël n’est plus Noël. Nous ferions aussi bien d’avoir des canards, des petits pois, et une tourte de cerises pour demain, car il fait une chaleur étouffante et si humide, que je puis à peine supporter le feu.
Les domestiques de V Ours-Noir connaissaient trop la valeur d’une bonne place et d’une vie paisible pour jamais contredire ce que disait leur maîtresse; Betty la cuisinière se mit tout de suite d’accord avec Mme Pecker, et répéta que certainement il faisait trop chaud.
La porte de derrière, qui communiquait avec la cuisine de V Ours-Noir, était l’entrée dont les marchands du village se servaient quand ils apportaient leurs fournitures à Mme Pecker, aussi bien que les rôdeurs, les mendiants, les vauriens, les paresseux, qui généralement n’apparaissaient que pour être aussitôt congédiés avec une parole sévère de Sarah ou d’une des servantes.
Cette veille de Noël, Mme Pecker attendait un paquet d’épiceries du bourg voisin, que le voiturier de Compton devait lui apporter.
— Purvis est en retard, Betty, — dit-elle lorsque la pendule sonna neuf heures, — j’aurai pourtant besoin des raisins secs pour la première fournée de pâtés. La peste soit de lui! il jase, il boit à chaque maison où il s’arrête.
On eût dit que le voiturier avait entendu Jes injures amassées sur sa coupable tête, car à l’instant même
retentit bruyamment un coup frappé sur le volet de la fenêtre.
— Voilà Purvîs, j’en gagerais ma vie, —s’écria Sarah;
— le fou ne sait pas distinguer la porte de la fenêtre.
Allez vite, Betty, chercher le paquet. Vous fouillerez après dans ma poche pour y prendre douze sous; je ne peux ôter mes mains de la farine.
La fille s’empressa d’ouvrir et reparut aussitôt. Ce n’était pas Purvis, mais un colporteur qui désirait montrer des soies et des dentelles à Mme Pecker.
— Des soies !... des dentelles !... — s’écria Sally, — je ne veux point de ces falbalas. Dites à cet homme de s’en aller sur-le-champ. Je ne veux pas voir de pareils vagabonds encombrer ma porte.
La fille retourna, fit des remontrances à l’homme, qui parlait très-bas, mais qui déclara qu’il ne quitterait pas la maison avant d’avoir vu la maîtresse de Y Ours-Noir.
Betty rdVint pour la seconde fois vers sa maîtresse.
— Il ne veut pas partir? — s’écria la formidable Sarah d’une voix retentissante; nous allons bientôt voir cela. Dites-lui que les constables ne nous manquent pas à Compton, et qu’ils sont sévères pour les vagabonds.
— Mais vous ne serez pas si sévère pour moi, vous,
Mme Pecker? — dit l’homme en entrant dans la cuisine.
C’était un robuste gaillard aux larges épaules ; il avait le nez crochu des juifs, des yeux noirs étincelants,' et son teint, qui avait été exposé à toutes sortes d’intempéries, avait presque la couleur du cuivre ; il portait un chapeau à trois cornes, garni de galons ternis et posé avec nonchalance sur un côté de sa tête; ses cheveux étaient d’un rouge sombre, et une barbe raide et noire tombait sur son double menton-
Le cap. du vautour. 7
Il portait des boucles d’or aux oreilles , et quelque chose qui ressemblait à un diamant luisait sur la sale dentelle du jabot déguenillé de sa chemise; la rude main bronzée qui tenait sa boite ouverte, tandis qu’il parlait à Mme Pecker, était couverte de bagues qui pouvaient aussi bien être du cuivre que de l’or.
— Vous ne refuserez pas de regarder mes soieries, madame Sally, — dit-il d’une manière insinuante, — ou de donner à un pauvre homme fatigué un verre de quelque chose de réconfortant, en l’honneur de la veille de Noël.
Mme Pecker ôta ses mains de la farine, mais, si blanches qu’elles fussent, elles n’étaient pas d’une nuance plus blanche que son visage, ordinairement si rouge. Pour la première fois, l’hôtesse de Y Ours-Noir semblait incapable de trouver une réponse vigoureuse.
— Vous pouvez entrer, — dit-elle e% ouvrant la bouche pour respirer, et en parlant d’une voix basse et rauque ; puis elle se jeta dans une chaise. — Betty, ma fille, allez en haut. Je vais voir ce que cet homme désire.
Mais la cuisinière n’était nullement disposée à perdre un seul mot de la conversation qui allait avoir lieu entre sa maîtresse et le colporteur, et, bien qu’habituée à obéir instantanément à Sarah, elle osa hésiter cette fois.
— S’il s’agit de soie et de dentelle, madame, — ditelle, — je m’y connais très-bien; car, dans ma dernière place, ma maîtresse achetait bien souvent aux juives et aux colporteurs, et je peux dire si ces genslà sont honnêtes.
— Je ne doute pas que vous ne soyez très-savante, la fille, — répliqua le colporteur, — mais j’ose dire que votre maîtresse peut bien choisir une robe de soie
sans votre avis. Allons, la belle, sortez de la cuisine, entendez-vous ?
— Eh bien ! en voilà de belles ! — s’écria Betty en remuant la tête sans quitter sa position auprès de Mme Pecker.
— La fille, m’ entendez-vous? — dit brutalement le colporteur, — allez.
— Je ne m’en irai pas parce que vous me le dites ! — s’écria Betty. — Madame, je ne vous laisserai pas seule avec un homme comme celui-là.
Elle ajouta à voix basse, de façon à ce que Sally seule pût l’entendre :
— Votre montre d’argent est accrochée sur le manteau de la cheminée, et il y a trois cuillers sur le dressoir.
— Allez, Betty, — dit Mme Pecker d’une voix basse et rauque; — allez, ma fille, je ne mettrai pas plus de dix minutes à choisir une robe, et si cet homme désire me parler, il faut qu’il en ait le loisir.
Elle se leva de sa chaise avec effort, suivit Betty dans le corridor, la vit entrer dans le vestibule, revint et ferma à clé la porte de la cuisine.
Le colporteur était debout devant le feu quand elle rentra; il fumait une pipe. 11 avait ôté son chapeau; ses longs cheveux tombaient en boucles grasses autour de son cou ; ses grandes bottes fumaient, tandis qu’il chautfait au feu ses jambes mouillées.
— Avez-vous bien tout arrangé de façon que personne ne nous entende? — dit-il quand Mme Pecker rentra dans la cuisine.
— Oui.
— Point d'yeux, point d’oreilles aux portes ni trou de la serrure?
— Non.
— G’ est bien. Maintenant, Sarah Pecker, écoutez-moi.
Ce que dit le colporteur et combien de temps il prit pour le dire, personne ne le sut jamais que la maîtresse de l’Oitrs-iVoir. Betty la cuisinière, qui mettait tour à tour son œil et son oreille au trou de la serrure, ne put voir que la faible lueur du feu qui brillait dans la cheminée, entendre que le rauque murmure de la voix du juif.
Ce murmure même cessa, et Betty crut que l’homme était parti. Cependant Mme Pecker ne venait pas ouvrir la porte.
Pendant plus d’un quart d’heure Betty écouta encore.
— Il doit être parti, — pensait-elle.
Elle secoua la porte.
— Donnez-moi la clé , s’il vous plaît, madame, — cria-t-elle à travers la serrure. — La dernière fournée de pâtés sera toute brûlée, si l’on ne les retourne pas
Mais elle ne recevait toujours point de réponse.
— Madame!... madame!... cria-t-elle..
Même silence.
La fille demeura là tout effrayée. Puis elle jeta un cri perçant, et aussi vite que ses jambes purent le lui permettre, elle courut chercher Pecker.
Est-ce que ce colporteur aux boucles d’oreilles avait enlevé l’imposante Sarah.
Samuel était dans le parloir boisé; il caiisait avec quelques marchands de Compton un peu gris déjà, grâce au punch qu’ils avaient bu, et aussi à l’influence de la saison.
— Mon maître!... mon maître!... — s’écria la servante, montrant sa pâle figure à la porte.
— Qu’est-ce qu’il y a, Betty? — demanda Samuel.
Lui aussi, il avait peut-être un peu profité de la saison; il était gai, ou, plutôt, moins triste qu’à l’ordinaire.
— Betty, qu’est-ce qu’il y a? — répéta-t-il en se dressant et en regardant la fille d’un air de défi qui
semblait dire : « Supposeriez-vous que j’ai bu ? »
Betty le regardait fixement, sans voix et sans haleine.
— Qu est-ce que vous avez, Betty?
— Ma maîtresse, monsieur....
Quelque chose — certainement ce n’était pas un rayon de joie — illumina la physionomie de l’aubergiste tandis qu’il disait :
— Est-ce qu’elle est tombée malade, Betty?
— Non, monsieur; mais un colporteur, monsieur, un étranger à l’air féroce a demandé à voir ma maîtresse. Moi je lui ai dit de sen aller, et j’ai essayé de lui faire peur en le menaçant des constables ; mais il n’a pas voulu déguerpir ; il a offert à ma maîtresse des robes desoie, et elle m’a renvoyée de la cuisine.... et elle a fermé à clé la porte du corridor.... il y a une heure et plus de cela, et.... faites excuse, monsieur, je crois qu’il a enlevé ma maîtresse.
Un autre rayon, mais plus vif que le premier, illumina la figure de l’aubergiste.
— Votre maîtresse est un peu lourde, Betty, — murmura-t-il d’un air pensif; — le colporteur était-il un gros homme?
— Il en ferait deux tels que vous, monsieur, — répliqua la fille.
— Gela se peut, Betty, mais deux comme moi ne seraient rien contre Sally.
Il paraissait si bien disposé à se rasseoir et à prendre l’affaire avec philosophie, que la servante perdit presque patience.
— La porte du corridor est fermée à clé, — répétat-elle, — et je ne peux l’enfoncer; ne ferions-nous pas mieux de prendre une lanterne et d’aller à la cuisine par l’autre chemin?
Samuel fit un signe de tête.
— Vous avez raison, Betty, — lui dit-il, — allez chercher la lanterne, et j’irai avec vous.... Mais, si cet homme a enlevé votre maitresse, — ajouta-t-il d’un air réfléchi, — il y a tant de chemins de traverse autour de Compton; que ce ne serait pas la peine de les poursuivre.
Betty marcha la première la lanterne à la main pour montrer le chemin de la cour.
Us trouvèrent Purvis, le voiturier, à la porte de derrière.
— J’ai frappé six fois, — dit-il; — personne ne me répond.
Betty ouvrit la porte et entra. Samuel et le voiturier la suivaient.
Le colporteur était parti; et Sarah évanouie était étendue par terre.
Us la relevèrent, et lui jetèrent de l’eau froide et du vinaigre à la figure. Il y avait là des plumes arrachées d’une oie grasse; on brûla quelques-unes de ces plumes sous les narines de Sarah; elle reprit ses sens.
— Je parierais un écu, — dit Betty, — que la montre et les cuillers sont volées!
Mme Pecker enfin ouvrit les yeux, et voyant le doux Samuel à ses côtés, elle fondit soudainement en larmes ; elle jeta ses robustes bras autour du cou de son mari et, tout à fait indifférente à la présence du voiturier et de Betty, elle s’écria avec passion :
— Tu as toujours été un bon mari pour moi, Samuel, et moi je n’ai pas été une femme indulgente; mais nous sommes punis pour nos péchés dans ce monde aussi bien que dans l’autre, et j’essayerai à l’avenir de te rendre plus heureux, car je t’aime, mon cher mari, je t’aime!...
Le spectacle de cette émotion si rare épouvanta presque Samuel; ses petits yeux bleus eurent un re-
gard humide en contemplant son épouse en pleurs.
— Mon Dieu! ne dis pas cela, Sarah! je ne désire pas que tu sois meilleure envers moi ; je suis très-heureux à présent. C’est vrai que tu me parles quelquefois un peu brusquement, mais j’y suis habitué, et je me croirais perdu avec une femme qui ne me contredirait pas.
— Les cuillers et la montre ne sont plus là, — s’écria Betty, qui avait examiné la cuisine. — Je savais bien que ce colporteur était venu avec de mauvaises intentions.
— C’est vrai!... c’est vrai!... — murmura Sarah.
Bientôt dans le village de Compton on put voir, —
chose assez bizarre — que, par le seul fait d’avoir été volée d’une valeur de dix ou quinze livres par un colporteur sans probité, une grande réforme s’était faite dans le caractère et dans les manières de Sarah à l’égard de son mari Samuel. Il en était pourtant ainsi. Noël passa. Des gelées rigoureuses succédèrent aux pluies fines, et la pluie fit fondre les glaces. Des brises plus douces soufflèrent sur les bruyères de Compton ; les fleurs du printemps s’épanouirent dans les haies verdoyantes. Sarah continuait toujours à être douce envers son mari stupéfait.
Le doux aubergiste de Y Ours-Noir croyait faire un rêve : il avait la clé des caves, et Sally lui permettait de boire autant de liqueurs qu’il en désirait. Samuel ne faisait pas d’ailleurs un trop mauvais usage de ce privilège, car il était sobre de son naturel. Vraiment il était devenu presque le maître dans sa maison. Quelquefois même ce nouvel état de choses lui paraissait si beau qu’il s’en croyait indigne. Une fois il vint vers sa femme et lui dit :
— Sarah, parle-moi moins doucement, s’il te plaît, car je me sens l’esprit un peu dérangé.