L'ACTRICE
Sur le quai delà gare, la jolie petite M^^Lurfonlaine reconnaît une personne dont elle sait juste le nom, pour l'avoir renconlrée deux ou trois fois, avant la guerre, chez une de ses amies :
— M"^ Lemoduit !
Elle commence par la retenir devant le train en lui racontant un tas de choses forcément indifférentes ; puis elle monte en sa compagnie dans un compartiment où les quaire places d'un même côté sont déjà prises. Là> elle parle à pleine voix, comme si elle était dans son salon, et, en bonne maîtresse de maison, du regard et du sourire, elle associe à sa conversation les quatre dames inconnues à qui M'"' Lemoduit et elle font vis-à-vis.
— Est-ce possible, chère madame, vous êtes
infirmière-major depuis onze mois et voilà la première fois que vous vous absentez ! Vous avez pu ainsi dépenser votre dévouement, pendant près d'une année, sans interruption ! Vraiment, il faut vous regarder avec admiration !
De fait, M"' Lemoduit offre une étrange beauté qui appelle et captive l'attention. Elle a la quarantaine, et son visage mat, régulier, d'une sculpture sans défaut, fail penser à une effigie de déesse. Coifiée d'une simple toque de velours noir, elle se tient dans un ample manteau noir, elle se tient très droite, sans raideur : la grâce noble, mélancolique, d'une femme qui ne voudrait pas gâter l'optimisme d'autrui par ses chagrins intimes.
Et, ma foi, les quaire voyageuses répondent à l'espèce d'invitation de M""' Lurfontaine : elles esquissent un léger signe d'acquiescement et leurs yeux « admirent » M""" Lemoduit.
Il y a là une grosse dame âgée, parée d'une robe de soie et d'anciens bijoux, quelque notairesse de province: Puis une femme de fonclionnairc, bien mise, un peu poseuse. Vah une vieille fille ayant l'accoutrement démodé d'une institutrice. Enfin, une Parisienne chic, cha-
peau et chaussures d'un grand prix, jeunesse un peu arlificielle.
M""" Lurfontaine continue :
— Moi aussi, l'année dernière, j'ai pris du service dans une ambulance, mais, au bout de trois mois, j'ai succombé à une invincible dépression morale, el pourtant mon mari, assez âgé, et mes enfants, extrêmement jeunes, me dispensaient de toute inquiétude. De plus, j'étais à Paris ; et vous, chère madame, où êtes-vous donc?
M"" Lemoduit, posée, réfléchie, semble parler d'une autre que d'elle-même et son visage garde une sorte de passivité très douce :
— Je suis dans un immense hôpital voisin du front, oii l'on dépose les blessés intransportables. J'ai cet emploi spécial de répondre aux invocations de certains délirants.
— Ah! comme ça, je comprends? Vous n'êtes pas astreinte aux pansements, aux soins difficiles...
M"" Lurfontaine, d'une mimique expressive, communique à ces dames son sentiment d'avoir plus de mérite que sa collègue : « Pas bien pénible l'emploi spécial ».
Mais voilà que, sans changer de visage, M""" Lemoduit devient une diseuse dont l'intonation pénétrante émeut profondément les auditrices :
— Représentez-vous : un pauvre être mutilé, déchiquelé, n'ayant plus de sang, plus de chaleur, est là devant vous qui somhre dans le néant, sans que la science y puisse rien... Il ne vit plus que du cerveau... par souvenir... Tout ce qui lui reste de vitalité se porte vers la créature la plus chère de son passé : il l'invoque, égaré, les yeux voilés, incapable de reconnaîlre réellement, il l'interpelle, avec juste assez de conscience, pour sentir qu'on lui répond. Alors, vous devinez? de répondre, cela fait comme si son peu de vitalité trouvait à s'accrocher, à se retenir à ce monde... Mais attendez: le délirant est sourd aux bruits qui l'environnent, il n'est sensible qu'à une certaine vibration de son passé... il s'adresse à sa mère, à sa femme, à sa compagne... C'est donc, strictement, un métier d'actrice que je fais...
Un lemps, puis songeuse :
— Le médecin en chef prétend que mon aptitude à improviser les personnages voulus a sauvé bien des existences. Selon lui « le péné-
trant » de mes réponses détermine la réaction indispensable, ]a volonté de ne pas mourir... Ma voix, lorsqu'elle porte^ fait entrer dans les poitrines comme des gouttes d'élixir ressuscitant.
Sous la direction de M™* Lurfontaine, l'admiration prend un objectif nouveau; pensez donc : un métier d'actrice ! des personnages ! Toute femme porte au fond de soi « l'envie du théâtre », où il semble que son génie de comédienne pourrait entièrement s'exercer.
— Oh ! chère madame, quelle chance vous avez de pouvoir ainsi créer des rôles...
L'évocation magique enchante même la notairesse, même la vieille inslitutrice.
Pensez donc! jouer les sentiments humains, pour le soulagement des souffrants, quel heureux, quel agréable emploi de la bonté !
M""" Lemoduit, lentement :
— Oui, des rôles assez variés ; nos blessés sont si différents d'espèces : riclies, pauvres, ignorants, intellectuels, chanceux, malchanceux... Et puis, dans leur état de faiblesse, ils reviennent à la vérité de leur nature, à la sincérité enfantine de leur éducation... ils n'en sont
que plus divers, que plus difficiles à trouver...
— Kt vous pouvez!... mais c'est de l'art, du grand art !... vous êtes une grande artiste !
Malgré le tragique du sujet, M°" Lurfonlaine envoie ses félicitations sur le mode mondain, d'un ton exclamatif un peu criard et enjoué. (On ne prend pas un accent dramatique pour louer une actrice de son succès dans des scènes dramatiques.)
M""' Lemoduit pose sur son interlocutrice un regard noir, fixe, qui appuie un instant, mais elle poursuit :
— Beaucoup de blessés s'adressent à leur mère. Alors, il y a la caresse maternelle à trouver, il y a le baiser à donner à la chair de sa chair, il y a le bercement tête contre tête et l'exhalaison d'âme ; parfois tout bas : « mon petit! mon enfanl! mon tout petit!... je suis là... », — parfois, très haut, précipilammenl, pour ratlra[)er l'instincl vital qui s'échappe : « mon petit !.. mon enfant!... »
M"" Lemoduit a donné les deux intonations. Le cri derniei-, pour empêcher la vie de s'en aller, a été si réel, que, d'une secousse immédiale, les larmes ont empli les yeux de ces dames.
— Vous l'êtes heureuse d'avoir un tel talent! prononce M°" Lurfontaine. Excusez-moi, avant la guerre...?
— Avant la gperre j'étais une bourgeoise, — mettez une grande bourgeoise... J'ai pu, soucieuse des problèmes sociaux, remédier à bien des infortunes, mais sans avoir d'attitude à prendre.
— Alors, quelle révélation : cette facilité... ce don... ce tempérament que vous avez !
M™^ Lemoduit n'entend pas, elle reprend :
— Mais les pauvres hommes, aux griffes de la mort, n'ont pas seulement à revoir la femme qui les a mis au monde, — ils ont aussi la femme qui est le monde pour eux, leur compagne, la créature qui est leur vie, leur raison d'élre, une partie d'eux-mêmes, et auprès de qui ils retournent en imagination sans retenue, sans pudeur, avec des voix d'amoureux, avec de lointains miaulements de félins... (Oh! rassurez-vous, quand ils ressuscitent, ils ne se souviennent de rien.) Il faut entendre...
M""^ Lemoduit, d'une inflexion de voix, fait les personnages :
— <( Mélie, lu es là? Tu es toujours ma grosse pouletle bleue? Ton bec, donne-moi Ion bec, Mélie... » « Clara! Clara! ah! c'est toi, où étais-lu donc? eli bien, voyons, c'est ma fête ! chante... chante donc 1 chante-moi la valse des amours... y
Un temps. L'aclrice déclare simplement :
— Pour de bon, je donne mon bec, je chante les amours...
Son visage de marbre ne joue pas, il garde sa pensivité résignée. Ces dames voient Là-bas, dans l'hôpital, en la regardant. Mais les voici bien plus prises :
— Il y a aussi le délirant de notre monde, le blessé tout à fait près de la condition qui a été nôtre et dont la voix vibre une sorte de poème :
— (( Ma chère, ma tendre amie, comme je t'aime... Quels beaux rêves nous avons faits et pourtant pas assez beaux, puisque, tu vois, notre bonheur est encore plus grand que nous ne l'avions rêvé... Nous voici dans celle féerique demeure et nos chers enfants sont là, près de nous, qui s'enivrent de soleil... »
Un temps :
— Oui, il y a le patient que seule peut rejoindre en son délire la brûlure du souffle, la palpitation, l'extase d'une amante : « Mon ami ! mon ami ! mou chéri ! mon adoré !... >
La gamme de tendresse alteint une si pathétique acuité que les auditrices haletantes, agrippées aux entrailles, restent tendues avec angoisse vers le masque inanimé de M""" Lemoduit.
Le train roule dans la campagne plate de la Beauce et c'est le chaud soleil du mois d'août et c'est le grand jour de trois heures après midi. Et brusquement, il semble que la température du compartiment se refroidit, il semble que la lumière change, pâlit. Et voici que la vieille institutrice est secouée d'un tel frisson qu'elle murmure cette explication :
— Je pense à un récit où il est question d'un être broyé, dépecé, ayant cessé de vivre, et dont on voit le cœur qui continue de battre...
M""' Lemoduit remercie d'un salut :
— Oui, ne m'attribuez aucun talent...
Dans le même instant, il lui vient une figure
misérable, ratatinée, montrant par son rapetissement le peu de vivant qui reste d'elle, et.
pauvre femme, elle s'excuse en ces termes de n'être pas une grande artiste :
— C'est seulement par une miséricorde toute à riiouneur de notre naluri^ fémiuiue, que les chers soldats qui ne veulent pas mourir font battre à leur gré, tantôt mon cœur d'épouse, tantôt mon cœur de mère : j'ai perdu à la guerre mon mari et mes deux fils.