LE MEURTRIER
M. Lizeron prit sa retraite à cinquante-cinq ans. 11 était veuf; son fils Armand, tendrement aimé et tendrement afTectueux, se mariait et continuerail d'habiter la maison paternelle avec sa charmante femme Germaine.
M. Lizeron se voyait déjà grand-père; à lui une nouvelle existence familiale, à lui les satisfactions du travail personnel : il avait un ouvrage à écrire sur les œuvres de mutualité que ses fonctions administratives lui avaient permis d'étudier et de comparer entre elles. Assez grand, de brun devenu grisonnant, encore chevelu, la barbe en pointe, il avait une tête Renaissance fort expressive et rien n'égalait la beauté de son sourire quand il abordait sa thèse favorite : Fart de fture du bien.
Armand avait un an de ménage, quand il fut appelé à la défense du pays. Germaine allait êlre mère; blonde parisienne, de complexion délicate, elle était de nature tellement sensible et bonne que les crimes des Barbares influèrent gravement sur sa santé générale. L'enfant, une petite fille, naquit dans de mauvaises conditions et le docteur déclara qu'elle n'avait chance de vivre que grâce au lait maternel — et, par conséquent, que grâce au rétablissement de Germaine elle-même.
Que faire? M. Lizeron entreprit de créer une atmosphère d'optimisme réconfortant autour de sa chère belle-fille ; il commentait gaillardement les phases successives de la guerre, et il se servait avec bonheur des lettres d'Armand qui, brillantes de foi et d'enthousiasme, devenaient, analysées et amplifiées, de véritables bulletins annonciateurs des finales revanches.
Ce traitement était le bon. Un aprèsymidi de gai soleil, la jeune maman se trouva assez forte pour aller, avec l'enfant et la bonne, passer quelques heures au parc Monceau.
M. Lizeron était seul depuis un instant, quand on lui apporta ce foudroyant message : son fils venait d'être tué eh Champagne.
11 tomba à demi évanoui sur un siège et resta un long moment incapable de bouger, incapable même de pleurer, — puis, soudain, la vision d'une autre catastrophe imminente le fit tressaillir et il courut, en sanglotant, chez son ami le docteur.
Celui-ci n'hésita pas :
— 11 faut, à tout prix, cacher la funèbre nouvelle; c'est une question de vie ou de mort pour Germaine et pour l'enfant... Je vais prier un major qui est de passage à Paris de se rendre chez vous demain et de vous apprendre, comme un fait absolument certain, que le lieutenant Lizeron est prisonnier : « Aucun doute à cet égard, dira le major, nous avons été capturés ensemble; seulement, moi, j'ai pu m'éva- ■ der. » Or, on doit compter, en moyenne, un délai de trois mois avant qu'un prisonnier puisse faire parvenir, d'Allemagne, son adresse à sa famille ; cela nous donnera un répit sérieux, pendant lequel Germaine n'aura pas trop à se tourmenter... Ensuite, nous aviserons...
— Mais voyons, mais voyons ,„ répliqua M. Lizeron hagard, désespéré, vous ne tenez pas compte de mon élat lamentable... Au premier coup d'œil, Germaine sera renseignée...
Le docleur faisait une moue menaçante ; impitoyable, tel un chirurgien sûr du succès de sa cruelle intervention, il poussa M. Lizeron par les épaules :
— Allez ! rentrez chez vous ! Soyez aussi brave que l'a été votre fils... dévouez-vous à sa mémoire bien- aimée... Pensez bien que la conservation de deux existences dépend du bon rayonnement de votre physionomie... Allez! sauveteur ou meurtrier, pour vous, il n'est pas d'autre choix!
— Grand-père, voilà une petite tille qui a passé un délicieux après-midi ; nous étions devant un splendide massif de fleurs, et elle n'a pas arrêté de gazouiller et de rire aux anges...
— Donnez-la-moi, que je la fasse sauter sur mon genou, et que je lui chante toutes sortes de joyeuses bêtises...
— Oh! quel talent, grand-père!... Ça va, de Guignol, au grand Opéra!...
El, le lendemain, Germaine ne fut pas trop mal impressionnée ; elle admit, — avec des remords, — qu'au point de vue «. égoïsme de famille », la fatalité était plutôt favorable que son mari fût prisonnier. Pendant les premières semaines, elle se résigna sagement au manque de nouvelles.
Mais une date vint oii M. Lizeron et le docteur durent avoir ensemble une grave conférence.
— Mon cher ami, dit le docteur, jusqu'à présent vous avez été sublime de courage ; voici pourtant que Germaine commence à éprouver de vagues soupçons, ou, tout au moins, de vagues pressentiments; votre air de sécurité ne suffit plus...
■ — Eh bien! si j'y ajoutais quelque chose encore?... Un peu avant la guerre, je m'étais laissé persuader de faire peindre mon portrait par le grand artiste Duprat. C'était un gai et fastueux projet. <( Vous avez raison, mes enfants, disais-je en riant ; à tant faire que de débourser plusieurs milliers de francs, hâtons-nous, pendant que j'ai encore une tête
assez présentable ; car enfin, si plus tard, voUs voulez revendre avec bénéfice la toile du maître... » L'heure tragique a sonné et, bien entendu, il n'a plus été question de mon portrait, si ce n'est une fois, où Germaine y a fait celte allusion mélancolique : « Hein ! papa, comme certains projets sont incompatibles avec l'anxiété... »
— Ah! je devine! Précisément, pour bien prouver la tranquillité de votre cœur paternel, vous voulez reprendre le projet!
— N'est-ce pas ! Cette riche commande artistique est bien le fait d'un homme exempt de toute inquiétude familiale : on ne désire pas une chose pareille pour soi, mais pour ses enfants...
— Oui, censément, une surprise que vous j)réparez à Armand pour son retour... Quel cœur héroïque vous avez!... Kt, forcément, Germaine subira Finfluence de votre heureux état mental...
— Je réclamerai niôme votre connivence, afin que l'œuvre future du grand artiste nous fournisse un important sujet de conversation.
— Très volontiers. L'art d'un Duprat permet, en effet, de longs discours, qui créeront
une diversion, qui éloigneront momentanément les tristes préoccupations... Ce n'est pas seulement votre portrait que le maître va peindre, c'est « un portrait d'homme », loule une humanité, la synthèse de toute une existence : il fixera autant voire caractère moral que votre aspect extérieur... Il fera une œuvre susceptible d'émouvoir n'importe qui... la première personne venue, qui ne vous aura jamais vu... Quand nous allons dans un Musée, tel portrait d'inconnu, peint il y a plusieurs siècles, ne nous parle-t-il pas, à première vue, d'une façon saisissante!...
Le fameux portrait est en cours d'exécution.
M. Lizeron perfectionne son douloureux talent de n'être pas lui-même. Il expose à sa bru des théories artistiques, il discute peinture avec le docteur, et ses paroles, ses intonations, ses gestes, ses expressions de visage sont « de la comédie » sans rapport, hélas ! avec le deuil de son âme.
Dieu merci, il est bien récompensé de sa tragique dissimulation : la chère Germaine a
un regain de confiance, elle ose enfin formuler certaines pensées... « Quand Armand sera de retour... Quand Armand verra le portrait... » Le docteur est enchanté; le temps s'écoule et l'époque approclie où l'on pourra sevrer l'enfant; ce sera déjà un premier sauvetage d'accompli...
Le temps s'écoule si bien que l'œuvre du maître est visible : elle est achevée. Un beau jour, en grande cérémonie, M. Lizeron et le docteur conduisent Germaine à l'atelier de Duprat.
Une vraie petite fête. On plaisante en route :
— Alors, papa, vous êtes bien sur la toile? Vous êtes souriant, rajeuni?
— « Je fais encore mon petit etfet!... » Ça séchante, c'est un refrain de café-concert... Attendez, je vais retrouver l'air...
■ — Oh! papa, je vous en prie; vous faites retourner les passants ! . . .
— Moi, dit le docteur, je m'attends à quelque chos« d'assez bien ; s'il est vrai que le visage est le miroir de l'àme, vous ne devez pas être trop laid en peinture...
— « Le miroir de l'âme! » répète Germaine songeuse, en admiration.
El l'on pénètre dans une espèce de temple où la vie mystérieuse de l'art frémit aux murs en esquisses, en modelages, en gammes de couleurs.
Oh est le portrait? Il est là-bas, sur un chevalet, dans cet angle oii un vélum ménage à point la lumière.
Germaine, telle une petite fille curieuse, court devant, la première.
Et tout à coup, un grand cri, — afTreusement pâle, les yeux hors de la tète, elle précipite avec épouvante ses mains en avant, et des mots jaillissent par saccades :
— Papa!... papal... Je vois!... là!... là!... Vous criez!... vous criez jusqu'au ciel!... Armand est tué !... Armand est tué !...
Et elle s'abat sans connaissance...