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L'ADMIRATRICE

Aux approches de Ja cinquantaine, le poète MuUoiir a\ail encore, — selon son ami Jabans, — la physionomie d'un grand enfant curieux, enlhousiasle et sensitif. Parisien, de taille moyenne, la face léonine, avec une crinière argentée, un nez large, des joues pensives, une forte moustache, — il conservait la jeunesse éclatante du regard et du sourire.

Sa vie n'avait pourtant pas été heureuse.

D'abord, étant sans fortune personnelle, il devait, pour subsister, remplir des fonctions administratives qui faisaient de lui un oiseau en cage, pendant une notable partie de la journée. Ensuite, veuf de bonne heure, il n'avait plus jamais rencontré, auprès d'une femme, la tendresse idéale appelée par sa nature affectueuse. Enfin, dans le public, son

génie ne comptait qu'un nombre assez restreint d'admirateurs.

Un peu avant la guerre, il alla passer les vacances dans un village du littoral breton, et, comme la pêche était mauvaise et que les familles de marins soufîraienl d'une cruelle misère, il résolut bien vite de se rationner et de distribuer tout son disponible aux gens les plus éprouvés.

Or, un jour, il découvrit qu'une dame de Paris, obéissant au même mobile que luimême, le suivait ou le précédait dans ses visites charitables.

M"" Dorlange était une veuve de trente-cinq ans, ayant un port de déesse et un beau visage régulier, qui s'affectait d'un indicible tourment aux moindres aspects de la douleur humaine.

Il se prit, on secret, d'une grande passion i pour cette noble femme, et, quand la guerre éclata, M"" Dorlange disparut avant qu'il eût trouvé l'occasion de la saluer.

Lui, de son côté, il revint à Paris et il

demeura pendant quelque temps désemparé, comme égaré dans le tumulte de ses impressions : la liaine et la traîtrise régentaient Tunivers, — les poètes, chantres de la concorde et de la justice, n'avaient sans doute plus rien à dire.

Il ne tarda pas à se ressaisir : les tragiques événements créaient en lui une force, une sensibilité nouvelle qu'il devait mettre au service de la patrie en lutte pour la cause de l'humanité. El, en effet, la révolte et la douleur mêmes qui torturaient son cœur généreux lui firent écrire les strophes les plus magnifiquement inspirées.

Dernièrement, Multour reçoit la visite de son camarade Jabans.

— Bonjour, poète admiré, poète aimé...

— Bonjour, spirituel ironiste.

— Sérieusement, mon vieux, tes accents ont trouvé un écho parfait...

— Non !

— Chez une fenime!

— Non!

— Tu n'es qu'une brute !

11 i LES AMES TRAGIQUES

— X la bonne heure! Soyons sincères...

Nous, .écrivains d'émotion,, nous voudrions élever, embellir l'humanité, — nous voudrions l'accorder au rylhme de nos tressaillements, vers la justice et la bonté... Chimère!... Comprendre, — déjà, — c'est égaler en intelligence, mais sentir!... En émotion, l'on n'est perçu par les aulres que dans la proportion oii ils ont votre palpitation, votre souffrance, votre passion... Combien sont-ils, ces autres?...

— Parfaitement! Comprendre, sentir, c'est égaler pendant un instant... Tes vers me font pleurer, j'ai « ton émotion », pendant le temps de mes larmes.

— Pendant une seconde... Et j'en viens à ceci : le poète, chercheur, par profession, de cœurs fraternels, est condamné à cette ironique destinée de n'être jamais sur qu'il a entièrement pénétré l'âme d'aulrui.

— Possible : autrefois, avant la guerre, les écrivains d'émotion n'étaient entendus que partiellement, et pnr une pelile élite. Mais, aujourd'hui, les facultés sensii)les se sont éveillées chez les gens de l'acabit le plus ordinaire. Jamais époque ne fut plus favorable aux marchands de sublime! Nos rudes soldats, sous la

mitraille, pleurent à la lecture de simples lettres d'enfants, — et les plus égoïstes civils fondent en larmes aux épi très de nos soldats. Juge alors si les accents des poètes vont chercher au fond des consciences des trésors ignorés de sensibililé... Et rien d'étonnant, donc, à ce que j'aie trouvé un cœur sosie du tien : le fait est d'autant plus certain, et logique, et naturel, que ton admiratrice, — comble du bonheur, — c'est précisément la belle et tendre M"** Dorlange, dont tu es toujours si amoureux...

— Tais-toi!... Rencontrer « un autre que moi », qui porte vivants dans son cœur les personnages à la fois vrais et imaginés de mon œuvre, qui aime en eux les malheureux, qui crie, qui sanglote par eux la douleur et la révolte des justices humaines, — mais, mon cher ami, ce serait à devenir fou de ravissement!... Du reste, pas de danger : il reste l'éternelle misère du poète, l'impossibilité d'être sûr... A quoi cela m'avancerait-il que M""^ Dorlange me clame en pleine figure que j'ai du génie?

— Embrasse-moi!... Cet après-midi, l'on récite un de tes poèmes à la Comédie-Fran-

çaise. M""" Dorlange y a une loge, laisse-moi te présenter à elle sous un nom d'emprunt... même pas : « mon ami le poète », — de celte façon, tu verras, tu entendras, lu pourras être sûr. . .

Jabans adresse un clignement de connivence au bon Multour, tout rayonnant de se trouver incognito auprès de son idole : « Ta physionomie a plu; aujourd'hui, tu es admis dans ce chez elle de théâtre; demain, tu seras invité dans son chez elle intime. »

Aux derniers vers du poème de son ami, il juge à propos de s'esquiver, par discrétion.

M"" Dorlange applaudit avec frénésie, elle se lève, se penche hors de la loge pour mieux manifesler, puis, obéissant à Tirrésistible besoin de dire son enthousiasme, elle se tourne el, en l'absence de Jabans, s'adresse à Multour :

— Oh! monsieur, ce poème, quel chefd'œuvre de sentiment!

Pareil aux grands artistes, Multour est un timide, et l'ovation môme du public, à son

œuvre, contribue à lui enlever sa présence d'esprit. 11 articule avec modestie :

— Il y a aussi le génie de la célèbre interprète.

M"^ Dorlange a une crispation de sourcils :

— Oui, mais que dites-vous de Multour?

de son inspiration poétique?

Multour se trouble de plus en plus, — une sorte de pudeur vient ajouter à sa gêne d'amoureux, — il cherche ses mots :

— Je... certainement... je lui trouve bien du talent.

lyjme i3oj>iange redresse le front, la voix brusque, olîensée :

— Comment, monsieur, il vous faut tant d'effort pour cette morne appréciation! Quoi! vous ne bougez pas? Vous ne frémissez pas?

On sent, dans son intonation, la passion croître par degré, tandis que, d'un geste impérieux, elle interdit toute réplique :

— Mais, monsieur, ce poème que vous venez d'entendre, ce ne sont pas des mots, ce sont des sanglots, des battements de cœur qui le composent! et c'est la pitié même, l'amour même qui en font l'harmonie et la cadence!

De ses yeux otincelanls, elle fascine Tinter-

pelle. Multour demeure immobile, la bouche entr'ou verte, la respiration oppressée. Mais, pour elle, il semble de plus en plus incompréhensif, — el, à proportion, monle en elle la fureur d'admiration :

— Voyons, monsieur, vous ne sentez pas! Dans ce poème inégalable, les grands soldats de France gravent leur héroïsme au marbre de Téternilé !,.. Comment! A révocation du poète, vous ne les voyez pas, les sauveurs du monde : les petits de vingt ans qui portent encore à leurs joues Je baiser de leur mère, — les hommes fails qui porlenl à leurs lèvres graves le baiser de leur femme, — et les barbus rêveurs du baiser de leurs petils! Vous ne les voyez pas, les jeunes, avec ces grands yeux, ces bouches gourmandes pour aimer la vie pas encore atteinte, — et les autres plus âgés qui la tenaient, la vie, el en savaient le charme! Vous ne les voyez pas, les pauvres qui n'oni rien à laisser, les riches qui font abnégalion de tout, vous ne les voyez pas, tous pareils dans leur sublimité, aller du même élan mourir pour la pairie et pour la liberté!

Elle ne lâche pas Multour du regard, elle a l'air de prier l'insensible de faire cesser un

malaise intolérable et de s'émouvoir enfin. Lui, il reste cloué, haletant, incapable de proférer un son.

Mais, tout à coup, M"' Dorlange se passe la main sur le front, elle s'assied, demeure accoudée, son visage s'adoucit, s'imprègne d'une surprise extasiée :

— Ah ! les strophes du poète me reviennent, elles chantent en moi, — et les voici, les héros de son génie, les voici tout pantelants qui s'approchent de moi. Ce sont les éprouvés, les fourbus de la victoire, les usés de la gloire : de pauvres soldats fiévreux, aux joues terreuses, aux cheveux sales, — les voici tout près qui font trembler mes lèvres de pitié maternelle... les voici... Alors, monsieur, laissezmoi avec eux!

Alultour, debout au fond de la loge, hagard, livide, ne veut pas comprendre. Quoi? ce serait fini, ce serait le désastre irréparable, jamais plus il ne pourrait reparaîlre devant la chère idole, l'unique, la femme idéale!,.. Il essaye de ne pas céder à la fatalité, il veut... mais non! sa bouche s'ouvre sans voix, l'élernelle malchance accable ses épaules, il recule malgré lui, — il lui faut s'enfuir, s'aller cacher,

chassé, ô ironie! par ses propres héros.

L'admiratrice, en effet, le visage meurtri, émerveillé, déchiré d'une beauté surhumaine, répète cette fois son ordre sur un ion de supplication sans merci :

— Les voici, les héros du poète, les plus misérables, les plus déshérités, les voici qui attendent... alors, laissez-moi avec eux... laissez-moi... allez-vous-en, dites, monsieur, voulez-vous!

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