LE GRAND BLESSE
Raymond a été mon condisciple au lycée.
Dès notre première rencontre, — si gamin que je fusse, — nous avions, l'un et l'autre, une dizaine d'années, — j'ai été attiré vers lui par l'inconsciente perception qu'il avait une sensii^ilité exceptionnelle.
C'était, — c'est encore, — il a trente ans, — un blond très chevelu, à carnation claire, avec des yeux bleus, couleur de ciel. Sa mère était Russe, — de là, certains traits du type slave dans sa physionomie.
Au lycée, comme bon nombre d'élèves étaient des boursiers, — les fils d'industriels millionnaires coudoyaient les fils d'employés, ou même de salariés. Bien entendu , il y avait, entre eux, de grandes différences de mises, — mais les élégants, — dont nous
étions, Raymond et moi, — no manifestaient ni éloignement, ni mépris pour les inélégants.
Toutefois, — il ne faut pas non plus avoir le parti pris de tout embellii". — la raillerie se donnait libre cours à l'égard de ceux qui étaient ridicules ou par trop négligés : vêlements trop longs ou trop courts, comiques de coupe ou de couleur, — pantalons déchirés ou mal brossés.
Lui, Raymond, il soulîrait de voir qu'un camarade prêtait à rire ; dans la cour, il allait lui tenir compagnie, par besoin de le cacher, de se mettre devant lui, — et aussi d'atténuer la moquerie en la partageant.
Je trouvais qu'il y avait là un grand courage : pour rien au monde, je n'aurais ainsi affronté la risée générale. Vous allez voir, par ce récit, que Raymond avait, en effet, l'âme trempée pour vaincre de fortes épreuves.
Raymond a épousé une jeune tille sans dol, qui était dactylographe dans la Société tinancière où lui-même, à vingt- cinq ans, avait déjà une situation importante : une belle personne, brune, un visage à la grecque, d'une ciselure
parfaite, — l'air réservé, — le caractère un peu trop posilif, selon moi.
Il faut se représenter que Raymond éprouvait le véritable amour, avec ses transports et son égoïsme forcené, — en un mol, le sen liment humain le plus violent, puisqu'il comporte tous les autres sentiments.
Quand il disait: « ma femme », — tout son être vijjrait d'une telle tendresse jalouse que l'on en était saisi d'étonnement.
La guerre.
Dès le mois de septembre 1914, par une de ces erreurs dont il existe maints exemples, — Uaymond fut porté sur la liste des soldats tués, alors qu'il était seulement blessé et prisonnier.
Au bout de plusieurs mois, quand il fut en état d'écrire, ses lettres ne parvinrent pas à sa femme.
Les époux habitaient un pavillon à Bois- Colombes, — Gabrielle, se croyant veuve, avail déménagé pour aller à Paris chez une de ses tantes, — et l'adresse avait été mal enregistrée à la poste.
Au bout d'un an, Gabrielle s'est remariée
avec un modeste employé, réformé pour la vue, M. Robin.
Vous sentez venir le drame. Raymond, amputé du bras droit, a été échangé avec un grand blessé allemand et, rentré en France, il a. couru à la recherche de sa femme.
Ah ! si j'étais écrivain, voilà où j'aurais belle d'exercer mon talent, — car, attendez, pauvres gens ! le second mariage a porté ses fruits : Gabrielle est dans un état intéressant !
A défaut de littérature, — les faits.
L'imbécile de vieille parente à qui Raymond est allé demander où se trouvait Gabrielle n'a pas osé môme lui faire pressentir un mallieur; complètement hébétée, elle a donné l'adresse en disant : il faudra demander M""' Robin.
— Ron ! pense Raymond, Gabrielle habite chez une dame Robin.
Il sonne, — on ouvre, — le palier est à demiobscur.
— Madame Robin.
— C'est moi, monsieur... mais...
Un double cri. Gabrielle tombe évanouie de saisissement, — et pendani un mois les médecins désespéreront de la sauver.
Raymond, lui, se rejette en arrière, puis,
ayant, de sa main unique, griffé le vide, il regarde autour de lui, la figure sans pensée. Le choc lui a enlevé toute conscience ; on remmène, on le fait asseoir, on le fait lever comme un petit enfant. Il boil, il mange, mais il ne parle pas et ne comprend pas ce qu'on lui dit. Au bout de trois jours, il se met à cligner, des heures durant, comme quelqu'un qui cherche ses souvenirs ; la faculté de perception revient peu à peu, et, par miracle, l'épouvantable réalité pénètre dans son cerveau sans y tuer la raison.
Bientôt, il obtient que son administration financière, disposée à lui rendre la situation qu'il occupait avant la guerre, lui avance quelques fonds et il peut s'échouer dans la solitude d'un appartement meublé. Car il était marié sous le régime de la communauté. Gabrielle a donc légitimement emporté tout le ménage, et alors, non seulement il n'a plus de femme, mais il n'a plus de domicile, il n'a même plus le moindre objet mobilier.
Mais enfin, il faut une solution, il faut que quelqu'un s'occupe de la préparer. Le misérable Raymond, accablé, anéanti, consent à
recevoir la mère de Gabrielle, qui a été appelée de province, et, dans son abandon, il éprouve un vague soulagement à entendre des lamenlations qui répondent à son propre désespoir:
— Ah ! -mon Dieu ! quel malheur ! Comment faire?... ll.n'yapas d'issue...
Une .fois, au cours des habituelles jérémiades, la mère, comme se parlant à elle, laisse échapper une pensée nette :
— Si encore il n'y avait pas cette fatalité de la grossesse, on dirait : « Après tout, le second mariage est nul... »
Raymond ne bouge pas, — il ne crie pas :
— Non ! Non ! dans aucune hypothèse, je ne pourrais reprendre Gabrielle.
La fois suivante, la mère s'enhardit :
— 11 faut une viclime... eh bien, c'est à M. Robin à se résigner. Le temps venu, que M. Robin disparaisse avec son enfant, ce sera comme si cette naissance n'avait pas eu lieu... Ce sera supportable : on épouse bien une veuve qui a eu des enfants d'un premier lit...
Là encore, Raymond n'exhale aucune protestation. La mère ose davantage :
— Voyez, mon ami, ce rare sentiment que vous inspirez à Gabrielle. Qu'elle vous préfère
à (( l'autre », cela va de soi, — mais sou affection pour vous est plus forte que le grand instinct maternel. Bien sûr, elle n'est pas dénaturée, — une tristesse l'afflige et l'affligera pendant quelque temps, — mais tant pis!... c'est vous qu'elle aime...
Raymond fait son examen de conscience. Eh bien, oui, na ! Il veut sa femme! Il l'aime encore ! Il la veut par un instinct violent, précisément pour la reprendre à l'autre... Il est le mâle qui mourrait plutôt que de laisser sa femelle au rival abhorré...
Cette solution est vraiment celle exigée par sa nature jalouse, car il ressuscite, il pense à l'avenir avec une sorte de sérénité cynique : quoi! chacun sa part! chacun sa vie! Une catastrophe est arrivée, il faut arracher sauvagement les bribes de bonheur qui subsistent encore.
Ce fut un soir, après dîner. En lisant le journal, son attention fut retenue par une étude sur les forces vivaces de la France, — sur la natalité, trésor du présent et de l'avenir.
Accoudé, le front dans la main, il se mit à songer dans un véritable état d'assoupissement, car, a éveillé » , il n'aurait pas supporté le développement de sa pensée :
« Dame ! il le faut ainsi pour mon égoïsme ! L'enfant n'aura pas de mère et ses chances de vivre seront bien amoindries... Et s'il échappe h la mort, le petit misérable, il fera sans doute, — faute de soins, de tendresse, — un produit inférieur, un déchet social... L'affreuse condamnation à n'avoir point de mère n'appellet-elle pas les pires condamnations? Et Gabrielle, parbleu ! souffrira horriblement dans son cœur maternel ; pour l'instant, elle se leurre^ elle ne se rend pas compte... Quant à sa préférence de femme, elle doit se tromper aussi ; je ne lui inspire que de la pitié ; sa tendresse profonde appartient au père de son enfant. »
Tout à coup, il a tressailli, il a sauté sur ses jambes, il a vu, dans la glace, le visage décomposé d'un condamné à mort, — son propre visage.
Et voici comment il a réglé la situation, sans appel, — pour loujours.
Il a prié Hobin de venir le trouver, et il s'est
dominé au point de parler d'une voix à peu près posée :
— J'ai réfléchi, monsieur... vous devez rester le mari de Gabrielle... Vous êles père, vous avez un devoir sacré à remplir... Gabrielle peut, actuellement, ne pas se reconnaître dans le trouble de ses sentiments, mais c'est à vous qu'ira, en définitive, l'éternelle fidélité de son affection... J'ai accepté, à litre définitif, un emploi dans une succursale américaine de mon administration financière...
L'excellent M. Robin n'a pu se contenir; en voulant remercier il a montré son frénétique bonheur et — pour ainsi dire — la joie parfaite qui désormais allait emplir toute sa vie,
Raymond, alors, a changé de voix:
— Taisez-vous, ne me remerciez pas ! Je n'ai rien de sublime... je ne suis qu'un pauvre homme, — les passions les moins nobles, je les éprouve: la rancune, l'envie, la jalousie... Kt vous n'en avez pas fini avec moil... Il faut pourtant que je conserve un vague motif de me tenir debout, de faire le geste machinal d'exister. .. Là-bas, en Amérique, je vais gagner bien trop d'argent... Alors, voilà... Flanquezmoi des coups, si vous voulez, mais il faut que
je VOUS le signifie : Gabrielle sera toujours m« femme pour mon moi sensible... Je ne peux donc pas tolérer, — vous entendez, monsieur? — je ne peux pas tolérer celte autre blessure de savoir que, avec vous, ma femme est dans une situation inférieure à celle où elle était avec moi... Je veux, comme un parent, faire tenir à Gabrielle un revenu personnel, — et cela, pour moi^ monsieur, pour moi, vous entendez? — pour moi, son mari quand même...
11 hurlait. H souffrait bien plus de son âme déchirée que ne le peut faire un patient à qui l'on tenaille simplement la chair vive.
Et tandis que l'autre mari s'en allait rejoindre la femme aimée aux doux bras consolateurs, — lui, le damné, il emplissait l'air de ce bal ha! lugubre, interminable, — par quoi les misérables, au supplice de vivre, semblent appeler la mort à leur secours.