L'ASSASSINÉE
Fritz Zaitmann, fils d'un banquier de Francfort, était un orgueilleux de nature : dès qu'il eut commencé ses études, il se sentit « d'une race supérieure ». Il eul une façon de se tenir, de regarder autour de lui, de parler, de rire, d'embrasser les gens, qui venait de sa conscience — allant jusqu'à la sensation physique — d'être supérieur en tout : par les vertus morales, comme par la prestance corporelle. Aussi, les théories officielles du militarisme conquérant trouvèrent-elles en lui un adeple véhément : elles répondaient à son tempérament même.
Dans les joutes oratoires où il affirmait son culte delà force brutale, contre les camarades imbus d'une philosophie humanitaire, aucun argument n'entamait sa conviction :
— Voyons, Fritz, il faut donner à l'Idéal une base immuable, et cette base ne peut être que l'Amour, la Justice... Rien n'est plus instable que la Force armée : contre les plus meurtriers engins d'aujourd'hui, on inventera demain des engins plus meurtriers encore, — et le Nombre même, qui est sans limites, aura raison tôt ou lard de la Force du nombre... Alors, l'éternelle barbarie?..,
La raillerie même ne le touchait pas :
— Avec ton nationalisme forcené, tu ressembles à ce pensionnaire de maison de santé, qui s'adresse en confidence aux visiteurs : « Vous voyez là-bas ce pauvre bougre, il est complètement fou; il se figure être l'empereur 1 de Chine, et n'est-ce pas, personne n'ignore que l'empereur de Chine, c'est moi. » Tu as tous les sentiments de haine, de jalousie, de rapacité, que lu trouves abominables chez les étrangers. « Ces Russes, dis-tu, quels brigands! Peut-on rien imaginer de plus monstrueux, de plus sacrilège, de plus attentatoire aux droits imprescriptibles des individus et des nations, que leur théoiie dii panslavisme? Cliacun sail qu'il est une seule théorie juste el bonne : celle du pangermanisme. >
Quand éclata la guerre, Fritz avait vingtcinq ans : un grand garçon, mince, élégant, à physionomie caractérisée d'intellectuel : un crâne volumineux et chevelu, un large front hautain, mais les joues maigres et le bas de la figure allongé en finesse.
il était sous-lieutenant de réserve; les galons de lieutenant et la croix de fer lui échurent au bout de six mois de campagne. Mais, peu après, il fut dangereusement blessé en Belgique et on lui octroya un congé de convalescence, au sortir de l'hôpital.
Au milieu de la famille, des relations, de la bonne société, il vécut dans une atmosphère de satisfaction orgueilleuse, — comme s'il figurait le personnage héroïque d'une continuelle représentation théâtrale. L'uniforme lui allait à merveille et, de ses blessures, il ne gardait d'apparent qu'une balafre au visage, — juste ce qu'il fallait pour montrer sa qualité de glorieux blessé et pour ajouter un chic de crânerie à son arrogance naturelle. Du matin au soir, devant un auditoire extasié, où dominait l'élément féminin, il célébrait, avec l'ardeur
d'un preux chevalier, l'éternelle et l'unique supériorité de la Force guerrière.
Ce fut un après-midi, avant le dîner, qu^il rapporta de chez des amis un journal anglais venu en fraude par la Suisse.
Sa chambre était toute attiédie de soleil; il enleva sa tunique à laquelle s'adaptail un rigide col blanc, et s'assit devant sa table :
— Voyons un peu cet infâme canard.
Et tout de suite, — à cause de l'en-tête en lettres capitales, il lut la chose...
Le saisissement fil qu'il s'arrêta aux premières lignes; il redressa la tète, cligna, puis continua à lire, de près, avec un etiort d'allention, comme si la chose entrait mal dans son entendement.
Eh bien ! voyons, qu'est-ce qu'il lui prenait, pourquoi ces frissons, ce malaise glacial?
Les sourcils IVoncés, il regarda autour de lui ; une lacune de temps énorme semblait séparer rinstîmt où il avait dit : « voyons un peu... » de l'instanl présent, — et l'aspect de la vie, —
pesez l'énorme contenu de cette expression, — Taspect de la vie avait changé.
Et tout à coup, il sut la cause de ce froid qui le pénétrait : il sentait maintenant que miss Edith l'avait sauvé, que sûrement elle l'avait arraché aux griffes de la mort. Avant, il le savait avec son intelligence seulement, il ne le sentait pas...
Dans une sorte d'éblouissemenl, des souvenirs de son enfance lui arrivèrent, — comme si son instinct, pour échapper aux visions de l'heure actuelle, cherchait à se réfugier dans le passé. Il se voyait, petit garçon, dans une vaste propriété de campagne, où il s'intéressait d'un cœur naïf aux fleurs, aux papillons, — et ce doux bonheur : il élevait à la becquée des oisillons que le jardinier lui apportait...
Mais non, impossible d'échapper... Le journal anglais donne un portrait^ — comment dire? un vivant portrait de miss Edith; ce sont de proches souvenirs qu'appelle cette réalité. Et voici Fritz à l'hôpital. Voici qu'il reprend connaissance. Quoi! c'est une Anglaise qui le soigne, une odieuse Anglaise! Oh! il va s'en débarrasser, et comment!...
Avec l'air vivifiant des fenêtres ouvertes,
rentre dans sa poitrine la haine nationaliste : telle une liqueur généreuse, elle le ressuscite; il la sent courir dans ses veines, riche de chaleur et d'énergie. 11 retrouve son dur visage d'officier et l'insolence de son intonation :
— J'ai tué beaucoup d'Anglais, profère-t-il en regardant l'Anglaise fixement.
(A vrai dire, il a encore un peu la fièvre.) Les joues de miss Edith gardent leur même application au devoir; ses yeux marquent seulement une meilleure attention :
— Pauvre garçon, buvez votre potion...
Une phase critique. Après l'intervention chirurgicale, il eût suffi d'une porte ouverte ou fermée trop brusquement pouréteindre la lueur vacillante d'existence qui restait en lui.
Un visage féminin était resté si pieusement penché sur le sien, qu'à la longue, un échange s'était opéré : le visage féminin s'était comme décomposé, il avait pris un peu de la mort de son visage à lui, Fritz, lequel avait pris un peu de la vie du visage féminin.
Fritz songe profondément, comme dans un demi-sommeil.
Oui, voilà vraiment l'acte de sauver: prendre pour soi de la mort d'autrui et donner de sa propre vie. .. Et maintenant, il y a celte chose.. . l'acte de la Force...
Tout à coup il tressaille. Quand miss Edith lui a répondu : « Pauvre garçon », ce n'était pas « pauvre garçon, d'être blessé » qu'elle disait — il le comprend maintenant! C'était : « pauvre garçon d'avoir tant tué et d'en être si satisfait ».
Mais oui, parbleu! Son regard: un morceau de ciel posé sur lui.
Fritz se sent devenir livide. Voyons, voyons, ce n'est pas possible; il n'y a pas deux supériorités opposées; il n'y a qu'une Supériorité, elle est d'un côté ou de l'autre : du côté de la Haine ou du côté de la Charité... Eh bien! la Force est reine du monde, tout le prouve... Soil; mais cette miss Edith qui l'a sauvé, n'était-elle pas une espèce de soldateau service de cette Force, qui serait la vraie, l'éternelle, celle qu'une autre ne viendra pas demain détrôner?
La pensée de Frilz perd de sa discipline : il se laisse aller à considérer que, chez lui, en Allemagne, des infirmières, ses compatriotes.
soignent aussi avec dévouement des blessés ennemis...
Une sonnerie, dans l'intérieur de la maison, le fait sauter sur ses jambes, tout eiïaré; c'est le premier appel pour le dîner.
Voyons, dépêchons-nous de nous rhabiller... Il pose la main sur sa tunique, puis la retire pour songer encore un instant :
— Ah oui, la chose a été commise par un lieutenant, un officier de son grade... Et lui, Fritz, il ne peut pas se dispenser de revêtir son uniforme galonné, décoré : la famille et les relations exigent de l'admirer constamment dans sa tenue glorieuse... Et il doit continuer à faire partie de la société bien pensante, il doit continuer à y tenir son rôle de fierté... « Pauvre garçon » — adit F Anglaise... S'il n'avait pas promis de rendre ce journal, il le déchirerait... Il est vrai que ça n'avancerait à rien... Il y a la chose irréparable... Il y a l'éternité du meurtre qui semble donner à miss Edilli raison et victoire pour toujours... «■ Pauvre garçon... » Oui, quel singulier |)hénomène, cette éternité du meurtre : rien, désormais, ne pourra empèclier le ciel de ses yeux d'être là... Comment,
là. Où donc? Mais parlout, en tout lieu où le ciel d'en haut éclaire la terre... « Pauvre garçon... » Alors, quoi? Il ne pourra plus se débarrasser de cette pitié?...
Une étrange amnésie l'empêche de réagir, de brandir sa puissante idéologie : il n'en retrouve rien de solide... On dirait que « la chose » lui mange la mémoire...
Alors, quoi? Il va désormais parader sans conviction, pitoyable en secret dans son harnachement de la suprématie belliqueuse?
Il éprouve le vertige, la terre lui manque...
On ne peut pas vivre sans orgueil, sans certitude morale, sans la conscience de sa supériorité. On ne le peut pas !
Mais il va se débarrasser de l'hallucination, il va se pessaisir, pourvu qu'on lui laisse le temps. On dirait que des ruines d'idées l'entourent, pareilles aux ruines des villages qu'il a vues et d'où la vie avait disparu. Attendez, attendez; la reconstruction va se faire dans sa tête...
Hé non! Voici le second appel du dîner... Allons, vite, vite!
Il revêt sa tunique ; ses mains tâtonnent aux boutons sans se décider, puis aux poches...
l'iO LES AMES TRAGIQUES
Il se rassied, le bras droit en éqiierre sur la table, le poing contre le front. Fixement, les piipilles dilatées, il contemple l'image si vivante de miss Edilh...
Maintenant, l'on monte l'escalier : la bande joyeuse des enfants a été envoyée à sa recherche ; on l'appelle :
— Lieutenant! Lieulonant! Mon lieutenant!
Allons, allons, il n'y a qu'à sangler sa tunique, puis à redresser le front, les sourcils serrés, pour faire ce regard aigu qui ne craint ni ne pardonne; puis à river les mâchoires pour faire cette moue d'orgueil et de haine qui vous afilche au-dessus de tout. . . iiber ailes. . . Et puis. . .
On frappe précipitamment à la porte :
« Lieutenant! lieutenant! »
Et puis... la chose...
Une détonation. Fritz s'abat, la figure sur le journal.
Oui, miss Edith, les lèvres appuyées sur votre visage, — comme il en sentait l'invincible envie, — mais de la seule façon qu il pouvait faire... pauvre garçon!
La Bonne.
L'Apprivoisement.
La Révélation.
L'Ingénue.
Atavisme.
Directrice.
La Camarade.
Secondes Noces.
La Veuve.
L'Ascension.