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LÀ BONNE

Monsieur le Militaire,

Voilà comment que ça se fait que je vous écris. Je pleurais dans ma cuisine et sur une casserole en cuivre, encore, madame m'a demandé :

— Qu'est-ce que vous avez, Augustine?

— Madame, je braille, parce que je m'embête. Si seulement j'avais un soldat pour lui écrire, comme vous qui éles marraine...

— Mais, Augustine, je suis une dame, vous, ce ne serait pas convenable.

— Et pourquoi donc? que j'ai dit. Dans ces soldats à marraines, il doit bien y en avoir qui aimeraient mieux écrire avec une jeune de leur âge et de leur intelligence, plutôt qu'avec une vieille toupie à manières.,.

— Merci, Augustin e.

(A chaque instant, madame me dit comme ça des merci, sans queue ni tête. « A voire service, madame », que je réponds, parce que je connais ma politesse sur le bout du doigt.)

Alors, sans doute pour que je m'arrête de pleurer dans le manger, madame est allée aux adresses de soldats vagabonds, — sans famille, quoi ! — et elle vous a donc rapporté.

— Voilà, Augustine, mais réfléchissez combien la chose est délicate...

— Craignez rien, madame. Un soldat qu'est peut-être vilain comme un pou et bêle comme une cruche, je ne vous le mangerai pas, bien sûr.

Voilà toute l'histoire.

Je vous écris donc pour me désembêter, car je n'en peux plus de cette guerre-là, ils n'auraient donc pas pu en faire une autre?

Seulement, vous savez, moi, je suis sérieuse. Tâchez moyen de ne pas ni'écrire des bêtises. Attendu que je compte bien me marier un jour ou l'autre, — si toutefois je tombe sur un malheureux qui veut bien.

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Mademoiselle Augustine,

Je comprends que vous ne vouliez pas qu'on vous écrive des bêtises. Mais il faut que vous me connaissiez bien <mal, pour croire que je serais capable de plaisanter avec une personne de votre sexe.

Pourtant, si c'était un eiïet de votre bonté, je vous prierais, dans vos prochaines lettres, de m'appeler par mon petit nom, qui est François. Car tout de même, s'il n'y a pas la chose du sentiment, ce n'est guère la peine de se mettre en correspondance. Et vous avouerez que si l'on s'écrit, c'est l'idée, histoire de penser à quelqu'un, sans que ce soit pour rien de mal. D'autant plus qu'il y a la distance entre ici et Paris, et qu'avec la meilleure perversité ce ne serait pas facile.

Au plaisir de vous revoir.

Monsieur François,

Oh! oui, vous dites toujours ça, que vous n'êtes pas capable de plaisanter, mais il ne

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faudrait peut-être pas s'y fier. Et d'abord, écoute/ donc un peu. N'y a-t-il pas de danger que vous vous échappiez un instanl de voire tranchée et que vous couriez d'une trotte jusqu'à Paris? C'est que je suis toule seule l'après-midi, de deux heures à cinq heures, au deuxième, par l'escalier de service, la porte à droite, et qui n'a pas de chaîne de sûreté, rien que le bouton à tourner.

Ah! il ne me manquerait plus que ce malheur-là! C'est que j'en ai des malheurs!

Il y a trois ans, depuis la saison des bains de mer, que je suis chez monsieur, madame. Avant, j'étais en Bretagne. Madame a eu pitié de moi; elle m'a trouvée malade, comme usée à force de soigner mes frères et sœurs dans la pauvreté. Elle m'a donc emmenée à Paris : quarante francs par mois, que j'envoie à mes pareuts, rapport à leur nombreuse famille, et un peu d'argent que madame me redonne pour ma poche, par-dessus le marché.

Madame n'est pas vieille si vous voulez, mais pas toute jeune non plus. Si des fois vous avez un sou, — pas de l'Empii-e, — de laRépublique, elle a un peu cette figure régulière là : un nez droit et un menton rond assez gras.

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Moi, je suis bien plus pelile qu'elle et je n'ai pas la figure si longue. Quand je ne fais pas la grimace, je suis gentille, j'ai une tête de caniche, avec des taches de rousseur.

J'étais donc ignorante dans la perfection. Madame m'a appris à lire, écrire et tout le restant, à commencer par la géographie : la France capitale Paris, l'Espagne capitale Madrid. Et il a fallu qu'elle m'apprenne le ménage, car je n'y connaissais rien du tout. Maintenant, je fais le ménage aussi mal qu'une autre, — c'est monsieur qui me l'a dit.

Qu'est-ce qu'il fait, monsieur? Est-ce que je sais, moi. A la maison, il se tient' la tête assis à son bureau, devant des papiers, ou alors il court dehors avec une serviette de cuir sous le bras. Comme il porte un binocle, je ne vois pas de sou, ni même de pièce, à qui il ressemble.

Madame était fâchée avec monsieur. C'està-dire qu'elle disputait tout le temps monsieur et que lui ne répondait pas.

iSe sachant quoi inventer, elle a renvoyé monsieur de sa chambre, et il couchait sur un grand machin qu'on appelle un divan, dans son cabinet de travail.

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Ce que iiiadaQie avait, c'étaient les nerfs malades, alors, elle tracassait, elle tracassait... Le vieux médecin se mettait en colère :

— Je n'ai pas de remède à vous ordonner; il vous faut de l'occupation, de la distraction; vous avez trop de sanlé, ça vous fait languir; et vous avez Irop de bonlé dans le cœur, ça vous rend mauvaise.

Naturellement, madame m'aimait bien :

tout le temps à tourner autour de moi, à m'aider dans ma cuisine, ou bien à faire la maîtresse d'école.

— Augustine, qu'elle me disait, j'ai du chagrin, vous allez bien apprendre votre leçon pour me faire plaisir.

Ça ne me gênait guère. Je n'ai qu'à lire deux fois une page et je la sais par cœur. C'est encore les mots que je ne comprends pas que je retiens le mieux. Je sais Pharamond et toute l'histoire de France, — un livre qui a cent trente-cinq pages. On ne croirait jamais que c'est si long, l'histoire de France.

Madame suivait avec son doigt, pour me faire réciter, et elle était bien contente. Aux Croisades ou bien à la Saint-Barthélémy, elle soupirait :

— Heureusement que je vous ai, Augustine!

Mais, mon pauvre monsieur François, boum! badadoum ! Voilà le zeppelin qui est venu ! Celait la nuit, madame a eu si peur dans sa chambre, qu'elle a rappelé monsieur. Et depuis ce temps-là, ils s'obstinent à dormir dans la même chambre. Je vous demande un peu!

Comme si ce zeppelin allait s'amuser à revenir!

Et, je n'y comprends rien du toul, madame ne s'occupe presque plus de moi, et elle ne geint plus après ses maladies (qu'elle n'avait pas, du resie). Et elle supporte monsieur avec bonne humeur, comme si elle avait changé de mari, quoi! rendu le premier, pour un qui ferait mieux son affaire.

Le soir, après ma vaisselle, je fais mon verbe, ou bien mon analyse, puis je lui porte mon cahier à corriger. «. C'est très bien », qu'elle me dit, avant d'avoir lu; elle regarde l'heure, elle a l'air de penser à autre chose. Ah! je peux bien faire, si je veux, des fautes de participes!... Et quand je récite, elle ne soupire plus à Henri IV, ni à l'entrevue du camp du Drap d'or.

Quel malheur! mon Dieu, quel malheur!

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J'avais déjà eu de la jalousie quand elle s'est mise marraine d'un gueux dans votre genre, mais enfin, je me raisonnais : « Ce va-nu-pieds, c'est lout de même un soldat, et puisque les pauvres soldats souffrent lant pour nous, il faut bien soufl'rir pour eux. »

Mais voilà la fin'de tout.

Pas plus tard qu'hier, madame est donc sortie après le déjeuner et, en rentrant, elle m'a appelée :

— Augustine, je suis allée au Louvre, je vous ai acheté une robe, el j'ai fait quelques autres achats, car il me faut préparer une layette.

Je baissais le nez, je serrais le hec sans répondre.

Madame est devenue toute craintive :

— Vous n'êtes pas fâchée, Augusline?

J'ai haussé les épaules :

— Non, parbleu I je ne vous en veux pas, je sais bien que c'est pas votre faute, que c'est la faute au zeppelin.

Madame, voyant que j'étais juste, a été encouragée à continuer :

— Alors, je vous demanderai, Augusline, d<' bien le soigner, de bien l'aimer, mon petit enfant.

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Qu'est-ce que ça peut me faire'.Me lui aimerai son enfant bien comme il faut, tout comme je lui fourbis ses casseroles. Qu'est-ce que je dis? Ce sera bien pire : car mes frères et sœurs, je les regrette toujours et ça ne me contente pas d'envoyer mes mois pour eux. Alors, son petit à madame, il profitera de-ces caresses que je ne peux pas envoyer.

Finalement, j'ai embrassé madame et je lui ai pardonné. A quoi que ça m'aurait avancé de ne pas lui pardonner?... J'ai accepté la robe avec mon air gentil de caniche qui rit en dessous. Elle est bleue, d'un bleu superbe. Quand vous reviendrez de la guerre, avec notre drapeau triomphant, vous la verrez, — c'est justement ce bleu-là. Mais dame, la couleur est fragile. Et quand le petit envoyé du zeppelin sera né, il faudra que je fasse bien attention, — il y a déjà assez de dégâts en France, — qu'il n'aille pas encore me gâter cette robe- là...

UÀPPRIYOISEMENT

La marquise de Ternebois est resiée très (( ancien régime », quoique le défunt marquis ait, — selon un beau modernisme, — sacrifié sa fortune et sa vie aux progrès de l'aéronautique.

Mais elle a senti les obligations que la guerre imposait aux âmes bien nées, — ce sont ses propres expressions, — et, par l'entremise du digne abbé Romulus, elle est devenue la mamanmarraine d'un pauvre soldat sans famille.

— Je me cbarge de la correspondance, a déclaré sa plus jeune iille, Marceline, au grand scandale de l'aînée, Gabrielle.

La fendre et espiègle Marceline, — blonde et rose miniature, que ces dames du Sacré-C<cur avaient surnommée : l'Iudomptée, — a si maternellement écrit au militaire inconnu, sous la

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banale signature de M. Ternebois, que celui-ci a répondu d'emblée en iuloyant « sa bonne vieille maman ».

Très bien. Seulement, coup de théâtre : un beau matin, sans avoir prévenu, il arrive à Paris, muni d'une permission de quatre jours.

Emile Rivoli, enfant assisté, doué d'une bonne nature, possède les qualités d'un ouvrier probe et intelligent; mais, dame! sous le rapport de la civilité il est un peu sauvage, car on ne l'a élevé ni avec tendresse, ni avec cérémonie.

Rue de Varenne, lia demandé : « M'ame Ternebois » ; à Taspecl solennel des concierges, à la vue de la vaste cour flanquée de remises et d'écuries, il a sifflé d'étonnement : « Je pensais que la maman faisait des ménages, mais, sapristi! c'est encore plus rupin, elle est au moins cuisinière chez des gens qui ont le moyen. »

Quand la vieille Clémence a ouvert la porte, il a failli lui sauter au cou : « C'est moi le

fiston ! », puis il a failli tomber à la renverse en entendani cette annonce :

— Je vais j3révenir madame la marquise que son lilleul est arrivé.

Il est demeuré dans l'antichambre, la respiration en suspens, saisi de crainte et, aussi, d'une sorte do respect, comme dans une église, à contempler les tapisseries, les (entures, le chêne luisant des meubles anciens.

Heureusement, c'est Marceline, la première, qui est venue lui tendre la main et l'obliger à s'asseoir dans le salon.

— Je vous laisse un pelit inslant.

La marquise prend son face-à-main sur sa table à ouvrage, puis, lente et solennelle :

— Alors, c'est notre chevalier?

Mais Marceline répond, toute palpitante d'émotion, avec des spasmes dans la gorge :

— Oh ! maman, — c'est un soldai comme n'importe lequel, — un soldat de maintenant, avec un képi en accordéon, une capote déteinte ; il a une moustache, une bonne figure française couleur de brique, et si tu voyais ses pauvres

mains rouges, gonflées, couturées, ses ongles usés, — et ses pauvres pieds dans des énormes bottes cloutées, vaseuses ..

— Eh bien?

— Eh bien, entre lui et nous, et notre intérieur, il y a un contraste fantastique. Nous sommes le vieux faubourg Saint-Germain ; même dans la société parisienne, nous occupons un compartiment dislinct, — alors, imagine le dépaysement de noire soldat ! Rien, ici, n'a le moindre rapport avec ce qu'il a déjà vu.. .

— Admettons : nous sommes du nouveau pour sa curiosité...

— Oui, mais du nouveau sans aucun lien, sans aucune affinité avec lui; les lettres affectueuses que nous avons échangées ne font maintenant qu'augmenter son désarroi, il est atterré d'avoir osé s'adresser à toi si familièrement.

— Tu as démêlé tout ça en trois minutes?

— Mais, maman, il ne voulait pas entrer! ses regards etfarés cherchent les portes, il fait penser à un animal des bois qu'on aurait attrapé; il n'a qu'une idée : fuir, fuir au plus vite. Tant pis, il ne profitera pas de sa permission, il se passera de manger, il couchera sous

un pont, — ça lui est égal, pourvu qu'il s'échappe d'ici...

— Oh ! voilà une histoire bien fâeheuse.

— N'est-ce pas, maman? c'est navrant de penser qu'il a un cœur avide de câlinerie et qu'il va se sauver comme un étranger, comme un paria pour qui décidément l'accueil familial n'existe pas... Et nous, quelle misère 1 Si nous ne le retenons pas, — si nous ne savons pas le retenir, nous voici inférieures à la tâche que nous avons assumée.

Un silence. La marquise hoclie gravement la tête.

Or, la sœur aînée Gabrielle, toujours calme et pondérée, intervient cette fois fort à propos.

— Ce soldat effarouché, il ne faut pas songer à le retenir de force, — il s'agit de l'apprivoiser tant et si bien qu'il accepte de plein gré notre hospitalité.

Marceline haussant les épaules :

— Il faudrait avoir le temps... et on ne sait pas même comment l'approcher... alors comment veux-tu !...

— Si! trouvons le moyen de l'approcher, — et puis donnons-lui un rôle qui change immédiatement sa situation, qui le mette à notre ni-

veau : demaDdons-luiiin service.. Par exemple, puisque maman ne sorl jamais, prions-le de nous conduire, avec Clémence, dans un endroit où censément un guide masculin est indispensable : aux Invalides, voir les trophées pris à l'enn'femi, — ou bien à l'hôpital de la duchesse de Kervelen...

— En effet! s'écrie la marquise, — tout s'enchaîne, s'il croit au service à rendre, les distances disparaissent, — il n'éprouve plus cet intolérable malaise, nous le tenons...

Et elle ajoute cette concession que l'on n'aurait jamais attendue de sa part :

— Ecoutez, mes enfants, le capitaine de Laliron a bien conduit ses petites nièces au cinéma, — ma foi, honni soit qui mal y pense ! Clémence ira prendre des places en location, pour que la question « argent » ne vous ennuie pas...

Marceline bat des mains :

— Bravo ! laissez-moi faire. Et que maman ne se montre pas avant que je vienne la chercher.

Marcehne réapparaît dans le salon, juste

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comme le filleul militaire, sur la pointe des pieds, cherche à gagner la sortie.

— Maman va venir, et il faut que je réclame pour elle toute votre indulgence... A cause de sa santé, maman ne quitlejamais l'appartement, — vous êtes le premier soldat qu'elle voit depuis le début des hostilités, — alors, pour commencer, elle ne va pas oser vous approcher, vous allez beaucoup l'intimider : vous représentez l'armée, quelque chose de formidable et de supérieur, elle se rend compte du peu que sont de simples femmes en face des gens de guerre, et vous personnellement, d'après vos récits d'une clarté admirable, elle sait que vous avez une bravoure terrible... Donc, c'est moi qui vous en prie... vous seriez bien aimable de faire semblant de ne pas vous apercevoir qu'elle est si gênée... Ce qui diminue un peu les transes de maman, c'est que vous la traitiez comme un (ils dans vos lettres. Evidemment si vous vouliez bien continuer...

— Oh! non, mademoiselle...

— Ça ne m'étonne pas : vous êtes pour les choses faites correctement. Dans vos lettres, le tutoiement filial, c'était nécessaire; si vous ne l'aviez jjiis adopté, ca aurait été une faute, un

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manque d'intelligence et de sentiment... Par exemple, ce coussin vert, il faut lui opposer du jaune ou du rouge, ce serait un manque de goût d'en rapprocher un objet bleu... Eh bien ! vous avez su éviter un manque de goût analogue... Mais ici, vous ne tutoyez plus, encore une preuve de votre sens très juste des nuances à observer... un garçon naïf, sans idée, se serait dit : « Je vais parler comme j'ai écrit. » Vous, pas d'erreur... Cependant, si vous continuiez sur ma prière formelle...

— Oh! non, mademoiselle...

— Parbleu ! vous êtes fier, vous ne voulez pas céder... ah! vous en avez des défauts!... c'est pas vrai, c'est des qualités, mais enfin j'ai bien envie de vous chercher noise : vous baissez la tête, vous regardez tout le temps le lapis, parce que vous trouvez que je suis une pelite fille vraiment comique...

— -Je... je... moi...

— Oui, oui... vous êtes trop poli pour en convenir... Et c'est exprès que vous me laissez parler tout le temps; ah! pour sûr exprès : à la façon dont vous serrez la bouche, on voit bien que si vous ne vous reteniez pas... Il faut pourtant que je vous dise encore quelque chose:

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en plus de son état impressionnable, maman, est embarrassée au dernier des points pour le motif qu'elle a un service à vous demander, un grand, grand service... Il n'y a rien de plus naturel que l'échange de services dans la vie, et pourtant il n'y a rien qui coûte plus que d'avoir recours à l'obligeance d'une personne... on se sent petit, misérable, quand il faut demander... Voilà : ma sœur et moi, avec notre vieille gouvernante, nous n'osons aller nulle part... alors nous sommes très malheureuses... Il y a surtout, près d'ici, un cinéma prodigieusement beau, où nous mourons d'envie d'aller... Et figurez-vous, nous avons des billets... Mais pénétrer toutes seules dans une salle de spectacle! impossible!... Aussi quand je vois dans la rue des dames, des jeunes filles qui sont accompagnées d'un militaire, je trouve qu'elles ont une chance épatante... Oh 1 si maman m'avait entendue!... Et à propos, promettez-moi que vous n'allez pas rire!... Vous savez, je vous défends de rire !... Figurez-vous que maman m'a fait la leçon dernièrement h cause de ce mot qui m'échappe de temps en temps : « J'espère que mon filleul viendra un (le ces jours, tâche un peu, devant lui, de sur-

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veiller tes expressions. » Chère bonne maman, je vous jure, sa gronderie signifiait que je devais faire attention de ne pas vous apprendre de vilains mots!... Na ! ça y est, vous riez de moi!... et vous me regardez!... Je boude, je vous tourne le dos...

— Oh! mademoiselle...

— Si ! si ! vous vous moquez de moi; je suis fâchée...

— Oh! mademoiselle...

— Pour sûr que je suis fâchée!... Je vous avais pourtant assez défendu...

— Oh! mademoiselle...

— Alors vous nous conduirez au cinéma?

— Oh! moi, mademoiselle, je fais ce qu'on veut...

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