ATAVISME
M"" Estorel, inspectrice de l'Enseignement, avait passé sa vie à tâclier de se donner une mine sévère que la nature refusait à sa figure agréable, image de son 'âme indulgente. Et, dans ses fonctions, elle s'était beaucoup plus tracassée elle-même, qu'elle n'avait tracassé les autres.
Enfin, aux approches de la soixantaine, son visage allongé, creusé, figé,, avait acquis une belle sévérité de lignes, — seulement, elle était à la retraite.
A quoi désormais appliquer sa justicière expérience?
Frédéric, son fils, docteur en médecine, avait été élevé selon ses principes pédagogiques, — et, par conséquent, il était sans défaut. Françoise, sa bru, se tenait très peu
dans sa sphère d'inspeclion ; au surplus, le choix de Frédéric ne pouvait être mauvais : une belle personne, grande, blonde, d'une santé magnifique, avec un profil de princesse italienne. Elle était issue de la bourgeoisie qui s'intéresse au mouvement artistique et intellectuel, — et possédait un véritable talent de musicienne.
11 n'y avait guère que Jacques et Mathilde, les petits-enfants de M""" Estorel, qui ressortissent vraiment à sa pleine juridiction. Mais alors, pour surveiller leur croissance, ce n'était pas trop de la fameuse sévérilé professionnelle! Car enfin, leur père avait beau être un homme parfait, ils tenaient de leur mère une part d'hérédilé morale, — il y avait là tout un inconnu et dame! il fallait voir...
Jacques avait cinq ans et Mathilde six ans et demi : deux bons diables frisés, aux yeux vifs, au teint coloré, intelligents, curieux, observateurs.
Au point de vue du bon naturel, un fait prouvait en leur faveur : ils n'humiliaient pas leur bonne. Se rendant parfailement compte que Mariette élail là j)our les servir, — qu'acné devait obligatoirement les servir, — ils avaient
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pris, tout seuls, les formules du respect humain : « Voulez-vous, IMarielte? » S'il vous plaît, Mariette. » u Merci, Mariette ». Et cela, bien qu'ils eussent vu chez d'autres enfants l'exemple de l'insolence et de la tyrannie.
D'autre part, leur existence dans la famille ne leur donnait vraiment pas l'occasion d'acquérir des défauts.
M™" Eslorel, du haut de sa sévérité, devait se borner à déplorer leur gourmandise, — péché qu'ils tenaient incontestablement de leur mère.
Françoise reconnaissait avoir toujours eu un appétit déraisonnable de sucrerie, — et ses enfants montraient la même « dépravation sucrée » : jamais, à aucun moment du jour ou de la nuit, ils n'avaient refusé une friandise.
Cet atavisme causait une grave inquiétude à M"** Estorel.
— Le péché en lui-même n'est pas impardonnable, — mais un défaut ne subsiste pas tout seul, suspendu au dedans de nous, il a des soutiens... un enchaînement est à craindre. 11 semble qu'en prenant Jacques et Mathilde par la gourmandise, on les pousserait aux pires actions.
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Ceci posé, — (n'essayons pas de pénétrer la logique des grand'mères) — M"" Estorel s'ingéniait à régaler ses petits-enfants quand ils venaient passer l'après-midi chez elle. Pour ces deux gourmands, habitués pourtant aux meilleures joies du palais, — un goûter chez grand'mère, c'était la bombance inégalable.
— Que voulez-vous, soupirait M"" Estorel, sans la moindre hypocrisie, — leur mère les bourre de confiserie, — je suis forcée de m'arranger pour que ces enfants, chez moi, n'aient pas l'impression de faire carême.
Françoise, de son côté, haussait les épaules :
— Comment voulez-vous que je modère l'intempérance particulière de mes enfants, après les goûters de leur grand'mère.
M"* Estorel avait bien raison de redouter un certain enchaînement des lares de l'atavisme... Ne vient-elle pas de découvrir que Jacques et Mathilde semblent dépourvus de toute sensibilité ! Or, Frédéric, leur père, est la sensibilité môme, — par conséquent... Hum !
Mais, voici l'alTaire :
Chez M""" Estorel, Ja pédagogie ne perd jamais ses droits. Quand il y a des visites, Jacques et Mailiilde sont admis obligaloirement au salon, — à titre éducatif, pour qu'ils apprennent à se tenir devant le monde.
Aujourd'hui, presque tout de suite après le déjeuner, une dame est venue, dont la conversation, au sujet de certaines victimes de la guerre, a duré extrêmement longtemps.
Jacques et Mathilde, dans le coin qui leur est assigné, ont commencé par garder l'immobilité droite et attentive recommandée, — puis, renonçant à saisir de vagues paroles, ils ont bougé, ils se sont regardés, — et l'un influençant l'autre, ils ont pouffé à plusieurs reprises. Voilà donc deux enfants u que la guerre fait rire ! »
La dame partie, M""^ Estorel dissimule son indignation et attend l'heure du goûter.
On est au mois de mai. Jacques et Mathilde prennent place devant une table encombrée de coupes de fraises et de cerises, de compotiers à sirop, de pots de crème, de boîtes de bonbons, — à rendre gloutons les enfants les moins portés sur la bouche. Alors eux, « déjà dépravés », — imaginez si leurs yeux s'illuminent, si leurs
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lèvres se mouillent, si leurs narines palpitent, si leurs joues ont des frémissements d'impatience !
— Un instanl ! prononce M"' Eslorel, — avant que je ne vous serve, — nous avons un compte ù régler! Vous avez ri tout à l'heure, pendant que l'on parlait de la guerre, c'est abominable! A cause de cela, je renonce à mon projet de vous faire avoir : Jacques, un frère de guerre^, et Mathilde une sœur de guerre,
« Il y a beaucoup de petits enfants dont le papa a été tué sur le champ de bataille, — le papa qui gagnait l'argent pour la nourriture, l'habillement, le logement, — le papa qui les aimait, les caressait, qui devait les surveiller et les proléger à mesure qu'ils grandiraient.
« A côté de cela, il y a des enfants que le sort a épargnés : votre papa se dévoue autant que l'on peul se dévouer; il soigne nuit et jour les blessés, — mais enfin il vous reste...
<( On a donc eu l'idée d'une organisation. Chaque enfant heureux prend sous sa protection un autre enfant plus petit que lui, dont le père a été tué à la guerre. Et c'est une chose gi'ave et admirable : vous devenez le grand
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frère, vous devenez la grande sœur. Et grand ne signifie pas seulement que vous êtes plus âgé, grand signifie que vous avez les qualités et les responsabilités d'une grande personne.. En effet, vous vous chargez de proléger le petit frère, la petite sœur, ce n'est pas un vain mot; vous devez continuellement penser à votre charge d'àme, — penser d'abord à en être digne, puis penser à exercer pour de bon votre protection. Vous cherchez de tout cœur à être raisonnaiîle, courageux, à bien faire, k gagner^ pour votre jeune parent d'adoption. Et il y a ceci de précieux : tout ce que vous faites de jjien, — même ce qui vous concerne seul en apparence, — comme d'étudier ou d'avoir de jolies manières, soyez persuadé qu'il en résulte quelque chose de bon pour voire petit protégé. « Mais n'insistons pas... Deux pauvres petits étaient là, — quelque part, — pas bien loin, peut-être... (car cette dame qui est venue tout à l'heure avait ses motifs), — deux orphelins qui auraient pu vous avoir pour grand frère, pour grande sœur, — mais non ! Vous ne les méritez pas! Vous n'avez pas le sérieux, vous n'avez pas le cœur qu'il faut pour cela : la guerre vous fait rire!...
« Allons, n'en parlons plus... Tenez, mangez, régalez-vous : voici vos assiettes pleines. »
Oh! M™' Estorel, inspertrice honoraire, officier de l'Instruction publique, — attendez! attendez un peu à votre tour!
D'une même impulsion d'horreur, le visage contracté de dégoût, — Jacques et Mathilde précipitent leurs mains pour repousser les assiettes:
— Non! non!... Merci, grand'mère.
Et l'on devine l'affreux bouleversement qui est en eux. Par leur faute, de la misère subsiste qui aurait pu être soulagée. Ils.se voient privés d'être bons, privés de cette grandeur d'êlre généreux... De ne pouvoir s'élever, ils se sentent déchus... alors, c'est la fin de tout, le fonctionnement de leur personnalité s'arrête, leurs goûts, leurs désirs cessent d'exister..!
Oui, la désolation est si profondément sentie par les deux incriminés que l'être physique en est atteint tout entier; le désespoir du bon cœur leur fait l'estomac serré, la gorge étreinte, la bouche malade. Ils n'ont pas l'habitude de demander pardon, — ils ne pleurent pas, — ils sont anéantis, ils sont impressionnés...
M"'" Estorel a donc ce soulagement de conslater que ses petits-enfanls ne sont pas trop
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tarés par l'hérédité maternelle. Ça lui suffit. Il ne faut pas que son goûter lui reste pour compte et elle tient énormément à son plaisir égoïste de voir les deux gourmands se régaler. En conséquence, elle se rappelle fort à propos que la dame chargée de placer les frères et sœurs de guerre doit revenir demain, — et puisqu'un repenlir sincère se manifeste, l'affaire s'arrangera.
— Maintenant, dépêchez-vous de goûter.
La chère pédagogue est incapable de supporter plus longtemps la punition qu'elle s'est infligée à elle-même. Elle attrape une cuillerée de crème et la présente à Jacques (encore plus friand que Mathilde), pour qu'il ouvre le bec
Mais Jacques ne se sent pas si vite absous. Il se rejette en arrière, il a un mouvement de tête vers la fenêtre, — vers ce •.(. là-bas » oii sont les petits malheureux, — et les yeux terribles, la face tirée, creusée d'indignation, — la face armée de la plus réelle, de la plus authentique, de la plus atavique sévérité, — il lance à M"' Estorel un foudroyant rappel à la convenance :
— Grand'mère! Voyons! tu n'es pas honteuse?...