‹ Le capitaine DupontChapitre 17 sur 28 · DIRECTRICE · texte numérisé non relu

DIRECTRICE

— Vous, chère amie!.,. Quelle surprise!... Alors, vous arrivez du Tonkin? Alors votre mari a enfin son changemenl?... Et vous êtes allée, de confiance, rue Saint-Honoré!... Ah! mon salon de la rue Saint-Honoré, quand y prendra-t-on le thé?... Vous voyez : je suis directrice d'usine à Puleaux.

(( Vous me trouvez changée!... Je suis vieillie, hein?... Vingt-huit ans et pas de poudre de riz, — avec ma peau hrune!... Elle est jolie « la fille d'Arles », — comme disait ce jeune poète qui m'avait rimé un sonnet, — vous vous rappelez!

(( Une larme sur ma joue! vous croyez?... C'est d'avoir ri, ou pleuré, je ne sais plus... la faute au père Mélivel, le caissier d'ici... Je vais tout vous raconter.

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Au lendemain de la mobilisation, — par suite du départ de mon mari et de ses ouvriers, — l'usine a été fermée, bien entendu. Mais, quelques jours après, les personnes graves de la famille me sont tombées dessus :

(( — Vous devez remettre l'usine en marche, " avec l'aide des vieux contre-maîtres qui res- « tent disponibles. Il suffit que vous ayiez, de « votre mari, les pouvoirs et délégations vous <( donnant capacité de le remplacer.

« 11 ne faut pas laisser péricliter vos intérêts ; (( l'usine peut produire des bénéfices, même <( pendant la guerre, et vous avez be&oin d'ar- <( gent pour conserver votre train de maison. »

Vous vous rappelez quelle drôle d'écolière j'étais? On ne pouvait pas dire que je fusse paresseuse: toujours le nez dans des livres et dans des cahiers, — seulement, je faisais toutes les choses possibles, excepté les devoirs que nos professeurs nous imposaient. Je crains de n'avoir pas beaucoup changé.

Celte idée de prendre la direction de l'usine avec le souci d'un gain nécessaire, m'a donné une crise aiguë de neurasthénie. J'ai élé comme écrasée par la charge de mes intérêts à défendre : plus de volonté, plus d'appétit, une

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courbature générale, des accès de fièvre... Noire bon docteur m'a trouvé étendue sur une cliaise-longue dans mon boudoir, et incapable même de bouger la tête :

— Je sens que je vais mourir, — je ne demande qu'une grâce, — c'est de ne pas trop souffrir.

Il s'est installé à rédiger son ordonnance, en maugréant :

— C'est dommage de mourir, quand il y a tant à faire...

— Je sais, docteur, l'usine d'un bon rapport... l'argent à gagner...

Il a secoué son front ridé :

— Hélas! je suis un vieil ami de votre mari et je connais parfaitement son entreprise... on a tort de croire qu'il y a de l'argent à gagner en ce moment, — il y en aurait plutôt à perdre...

J'étais assise. Il a continué :

— Seulement est-ce bien un motif pour laisser l'usine fermée? Un devoir patriotique existe qui consiste à « faire travailler », fiit-ce aux dépens de nos propres intérêts.

J'étais levée. Il réfléchissait :

— Évidemment, il faut se donner du mal.

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beaucoup de mal... Ah! ce n'est pas une petite affaire!... que d'énergie, que de fatigue, que de persévérance, pour aboutir en somme à de coûteux sacrifices...

Quelques minutes après, je partais chez le notaire pour obtenir la procuration utile.

Avec les contre-maîtres, le caissier et même ce bon docteur, nous avons réorganisé l'entreprise, — en remplaçant les ouvriers par des femmes. Ah! ce pauvre troupeau! Il était temps que nous arrivions, que nous apportions du travail, des salaires, à cette population éprouvée qui comptait déjà des veuves, des orphelins...

J'aime bien tout le monde ici, — il n'y a que le père Métivet. .. A la fin du premier semestre, il m'a priée d'entrer dans son bureau :

— Madame, je dois vous donner connaissance de notre bilan.

Je me suis assise toute tremblante : j'avais une peur affreuse que le bilan ne fût soldé par un bénéfice.

Absurdité! Nous sommes d'accord, chère amie. Pour faire vivre du monde, il faut vivre soi-même et par conséquent « gagner ». On est

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mené par des lois inexorables... Combien de fois n'ai-je pas entendu mon mari discuter la question : « Je ne demande pas mieux que d'augmenter les salaires, — mais alors, ou bien je produirai plus cher que messieurs les Allemands; ou bien je ferai faillite, — de toute façon je leur laisserai la place... »

Mais, c'est la guerre, tout est sens dessus dessous, — et on ne commande pas à ses impressions... ¥A enfin je raconte la vérité comme elle est, tant pis, y a pas à choisir... Donc ça m'aurait découragée et comme donné des remords qu'il y eût du bénéfice, je n'avais pas pris l'afï'aire en mains pour ça.

Aussi, quel soulagement quand le père Métivet m'a révélé que nous étions en déficit.

— De beaucoup? ai-je demandé, touttrayonnante.

— Un chiffre déficitaire est toujours trop élevé, madame. Et ce résultat provient de ce que le personnel féminin ne fournil pas le même rendement que l'ancien personnel... la bonne volonté ne supplée pas l'apprentissage...

— Tant pis... nous devons continuer...

• — liien, madame, bien.

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— Dites-moi pouiiant: nous ne serons pas ruinés avant la fin de la guerre?

— 11 faut l'espérer, madame.

J'ai vite écrit à mon mari pour le rassurer dans sa Iranchée : « Tu ne sais pas, chéri? Veine ! il paraît que nous ne serons ruinés qu'après la guerre ! »

S'il est content?... Eh bien, je vous crois! Qu'est-ce qu'il lui faudrait alors?

Il plaisante dans ses lettres : « Tu es un ange! Préviens-moi quand je devrai te renvoyer ma montre pour la mettre au mont-depiété. »

Mon grief contre le père Mélivet? Je n'aime pas les gens sévères à ce point-là... Il a un grand nez, des lunettes; il est tout blanc, les cheveux et la moustache hérissés, — et tout le temps à me répéter d'un ton glacial : « Bien, madame, bien ! »

Pour lui faire plaisir, j'ai jeté un coup d'œil sur son livre de dépenses :

— Tiens! Appointements du caissier, des ejuillemets... rien!

11 m'a répondu dignement :

— Madame, dans les conditions actuelles,

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je n'aurais pas le courage de grever encore notre budget...

En voilà un vieux rhinocéros!... Est-ce que c'est moi qui ai déclaré la guerre, par hasard?

Ah! mais, ça n'a pas été long :

— Bon, bon! Vous avez raison... Moi non plus, je ne touche pas d'appointements... bientôt, je n'aurai plus de chapeau, j'irai nutête, comme mes ouvrières...

Enfin, j'en arrive à aujourd'hui.

J'ai beau tâcher qu'il ne m'aperçoive pas, — le père iVlélivet m'avait attrapée au passage et il me lisait des chith^es, — lorsque s'est présentée à son guichet une jeune femme, d'une pâleur de cire, avec un nouveau-né sur le bras :

— Je suis madame Morel... Mes forces ne reviennent pas vite... je n'ai donc pas pu reprendre mon ouvrage. Je viens voir, si, comme la dernière fois, vous voulez bien me payer tout de même la quinzaine...

Mon père Métivel a eu l'air joliment embêté que je me trouve là.

Tandis qu'il me tournait le dos, j'ouvrais des yeux énormes : « tiens, tiens, tiens! comme la

dernière fois... Ah! vieux grigou! ce n'était pas la peine de prendre des airs judiciaires comme si vous étiez la Cour des Comptes en personne! Ah! vieux père Bilan! vieille Balance! Vieux Déficit! Vieux Passif!... Je lui tirais la langue, je lui faisais des grimaces, — car je jubilais à éclater, de voir qu'il allait encore payer cette quinzaine à titre de secours.

Mais, je me suis bien gardée de lui montrer comme j'étais contente, — au contraire, j'ai bougonné :

— Quarante-huit francs à une femme malade, avec un mioche... Ce n'est pas un compte, ça... Vous auriez pu mettre cinquante francs... Ça ne vous aurait pas tué...

Oh! mais, je ne suis pas bonne, moi, quand j'en veux à quelqu'un et je lui en veux à mort!

Pourquoi je lui en veux tant? Vous ne voyez pas sa canaillerie?... Pour les achats, les fournilures, — il m'inflige de lire les contrats d'un hout à l'autre, — et des signatures, des renvois à parapher, — il ne me fait grâce de rien. Comme ça m'intéresse, hein? Et il y a aussi les factures, les traites, les effets de commerce, avec lesquels il me persécute.

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Oui, mais les pauvres gens, — les femmes en couches, — les absentes pour maladies, — pas de danger qu'il m'en parle ! Il les garde pour lui!... Et c'esl de sa faule si je n'y ai pas pensr toute seule... Je suis sûre qu'il a fait exprès de m'abrulir avec ses chiffres pour m'empêcher d'avoir bon cœur!...

Tenez, chère amie, embrassez-moi, — parce que je pleurerais trop... FA racontez-moi votre voyage sur le paquebot, — des choses gaies pour me remettre... combien de torpilles?

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