LA CAMARADE
M"" Loriot, la concierge garde-magasin de chez Richard-Bidot — Robes et Manteaux pour l'e-xportation — se présente dans le rez-dechaussée de M. Jardy, l'artiste dessinateur qui est chargé, en temps ordinaire, de créer les riches modèles de la maison : un garçon de vingt-huit ans, grand, brun, avec un beau visage imprégné d'autorité intellectuelle. Actuellement, il est lieutenant d'artillerie, et vient d'arriver en permission.
— Vous me voyez, rapport à Julie Pommier, une petite qui est contre le vitrage, dans l'atelier, châtain ébourilfé, une figure drôle, éveillée, des yeux noirs brillants, gentille tout plein...
— Ah! ça, m'ame Loriot, quel air me chantez-vous là?
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■ — Oh! riende mal, monsieur Jardy... Julie, c'est la gamine de Paris, dix-huit ans, élevée dans une de ces casernes à locataires, oii filles et garçons grandissent ensemble sans qu'on y prenne garde et, précisément à cause de ce mélange audacieux, elle est d'une honnêteté à lout casser...
— Ah! bon! Vous faites la place pour la co -éducation des sexes, question bien controversée, m'amc Loriot!
— La place?... Non, je veux dire qu'à cette petite Julie, y a pas à lui en conter; elle vous regarde clair, comme les enfants effrontés par innocence, et les vilaines choses, ça ne l'intéresse pas : ainsi le diamant peut renconlrer n'importe quelle horreur, il ne sera ni rayé, ni sali...
— Oh! m'ame Loriol, nous avons déjà tant de poétesses, pourquoi cetle concurrence?
— Moi! quitter ma loge pour me mettre dans la poésie, januiis! n'ayez crainte... Et Julie est l'aînée d'une ribambelle de frères et sœurs, et comme elle a un cœur d'or, la misère est sa part. Mais faut voir ce petit bout : c'est lier comme Char-à-banc, ça se redresse dans ses nippes en toile d'araignée, ça se cache à
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déjeuner pour manger deux sous de frites sous une porle et ça parle de son restaurant... Bon. Maintenant, vous connaissez nos demoiselles de l'atelier, — il y a de l'un et de l'autre, — mais, en paroles, c'est tout du même tonneau : à les en croire, elles ont toutes, pour le moins, un prince qui meurt d'amour pour elles... Et si, par malheur, y en a une qui ne fait pas chorus avec elles...
— Chorus! bon, ça, m'ame Loriot!... Vivent les Russes!
— Celle-là, qu'est-ce qu'elle prend comme coups de bêche! Donc, avant la guerre, si on la chinait la pauv'mignonne de ne pas avoir d'amoureux! Mais son orgueil s'en fichait pas mal...
— Oui, le diamant ne craint pas la bêche...
— Mais, une fois la guerre, ma petite Julie s'est trouvée humiliée, comme inférieure, de n'avoir pas un soldat qui l'occupe. D'autant plus que les autres bonnes pièces ne l'épargnaient pas :
«■ — Mademoiselle Julie, si personne n'est digne de vous dans l'armée française, il y a les Alliés!... »
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Bref, un jour, le cœur gros à éclater, elle a bravé lout l'atelier :
(( — Eh bien! oui, na! j'en ai un soldat, avec qui on s'écrit et il est mieux que les vôtres, encore! »
Très joli, ça, mais alors, charivari :
(( — Le nom, l'adresse, le grade? »>
Et tout d'un coup, les rires, les cris de méchanceté infernale :
« — C'est un embusqué! »
Si bien que, la malheureuse alfolée, obligée de dire quelqu'un pour se tirer d'affaire, — vous devinez? — elle a dit vouii^ Monsieur Jardy.
— Miséricorde!
— Fâchez-vous pas!.,. D'abord, c'était déjà pas si bête, attendu que ça a fait comme une douche d'eau glacée; vous, qu'on voit travailler à vos dessins, à travers le vitrage et qui gardez vos dislances, — et ces demoiselles qui restent à leur place aussi, — car on sait qu'il suffirait d'un mot de vous pour faire renvoyer n'importe laquelle... Et puis aussi, ma Julie, avec sa fierté, son état de vertu, il fallait bien qu'elle dise quelqu'un de pas salissant...
— Mais, comment donc! Elle me fit.
madame, en m'élisanl, beaucoup d'honneur!
— Ce jour-là, Julie a donc gagné. Mais une cabale s'est montée :
« — l'alience! Faudra voir! »
En effet, cet après-midi, quand on a appris que vous étiez en permission, aussitôt ça n'a été qu'un mouvement d'ennemies vers mon imprudente... Elle a fait bonne conlenance, mais, dès qu'elle a pu se déplacer, elle est accourue à ma loge où elle est tombée comme évanouie. Vous pensez, cette honte, quand on verra que vous ne la connaissez même pas! Avec la férocité des aulres, elle est capable d'en mourir... Pouelorsse...
— Allez me chercher la petite Julie, puisque c'est à deux pas, apportez-la de force, s'il le faut!
Après avoir frappé et avoir ouvert ta porte, M"" Loriot pousse devant elle une espèce de pauvre loque humaine, toute ratatinée de terreur, qu'elle fait choir sur un siège, près de l'entrée, dans l'atelier-salon de Jardy.
Celui-ci guettait à l'autre extrémité de la
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pièce; un rapide coup d'œil suffit à Tédilier, — il se garde donc d'approcher, — il est censément occupé, arciii-occupé à prendre des livres sur une étagère, à les a|)porler sur un bureau et à en reporter d'autres sur l'étagère. Il a ainsi molil' de ne pas faire face, de tourner le dos, même, et il crie avec bonne humeur :
— Ah! vous voilà, m'ame Loriot!... Très bien!... Faites doncasseoir la jeune personne... Excusez... très pressé... peux pas me déranger... Alors, j'ai tenu à ce que M'" Julie vienne, parce que je trouve son idée épatante ! . . . Attrapé le poisson d'avril!... Ah! Ah! il n'y a qu'à Paris qu'on a de l'esprit, messieurs les Anglais, non! messieurs les Allemands!
Il vocifère comme un camelot à la |)or[e (I lui bazai-, il s'adresse à la fenêtre, à l'élagère :
— D'autant plus, m'ame Loriot, que je vous demande un peu si ça les regardait, ces péronnelles, que iM"' Julie ait ou n'ait pas un correspondanl de guerre?... Mais alors, comme réponse, c'est tapé.
Un fait certain, c'est que les bouquins le sont, lapés, eux! Ah! ces baignes qu'ils ramassent!... Pour poncluer ses exclamalions.
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Jardy les applique à toute volée sur son bureau :
— Ah! les toupies à ressort!... Pan!... Attendez un peu, on va vous en boucher un coin!... Pan!...
Sur un ton de parodie dénigrante :
« — Qui c'est? Comment qu'il s'appelle? Oîj qu'il perche? Ça doit être un embusqué! » L'accent de Ménilmontant :
— Non, mais des fois, faut-il faire venir un cinéma pour vous le montrer?
Et pan! et pan! les bouquins! M""" Loriot lance de tels éclats de rire, que le voisinage doit se demander si l'on n'égorge pas quelqu'un en bas. Mais alors, alors, la misérable chose humaine, tremblante, recroquevillée, peu à peu se rassure, et se détortille : le front, à ])etits coups, se redresse, les yeux de souris se risquent vers le surprenant personnage.
Jardy estime alors que le moment est venu de faire face — il a soin, toutefois, de rester à distance.
— Seulement, vous comprenez, c'est pas fini c'te farce-là! Maintenant, mademoiselle Julie, il s'agit de prouver que vous avez dit la
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vérité!... Ça leur servira de leçon à ces demoiselles... Car, enfin, c'est idiot! A partir d'un certain âge, il esl convenu qu'un garçon et une fille ne peuvent pas se connaître, se parler, s'écrire, se renconirer même, sans que ce soit pour coqueler, pour faire du roman plus ou moins mauvais... Mais pourquoi, bon Dieu, ce stupide accord de l'opinion?... Et pourquoi donc, s'il vous plaît, ne serions-nous pas réellement camarades^ — M"" Julie et moi, — comme deux garçons ou deux jeunes filles sont camarades ensemble?... Nous allons arranger la petite scène d'avance.
Grands gestes de mélodrame :
— Et d'abord, mademoiselle Julie, pour avoir si bien rivé le clou à vos adversaires, vous avez le génie de la comédie!... Quant à vous, astucieuse m'ame Loriot, voici votre rôle. Ça se passe dans l'atelier, — vous vous amenez devant M'" Julie qui est en Irain de coudre, — vous roulez des yeux extravagants et vous haletez comme si vous aviez monté vingl-cinq étages, (jualre à quatre :
« — Savez pas? y a m'sieu Jardy qui m'a demandé comme ça : « Est-ce que ma bonne camarade Julie Pommier est là?... C'est-il donc
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VOUS? » Alors, VOUS, mademoiselle Julie, sans même vous arrêter de coudre, comme si c'était la chose la plus ordinaire du monde : « Probable, que c'est moi! A moins que nous ne soyions deux ici du même nom ». Là-dessus, comme par hasard, je traverse l'atelier, droit sur M"' Julie, — oh! je ne m'arrête pas, — le temps d'une poignée de main : « Bonjour, petite camarade, ça va?... — Pas mal, et vous, vieux camarade? »... Allons, répétons ça un peu pour moi, parce que moi, je ne suis pas comme les femmes, qui sont comédiennes en naissant.
(le fut un succès.
Ces demoiselles, — qu'elles soient ce qu'elles voudront sous le rapport de la conduite et du langage, — ce sont les fées parisiennes qui ont le sens inné du chic, du joli, de l'élégance, et cela, — pas seulement pour la mode, la toilette, le cliitîon, — non! elles ont aussi le goût très sûr pour apprécier ce qui est bien moralement, pour l'admirer et s'en attendrir au théâtre, à la lecture, et au besoin dans la vie.
Quand M. Jardy, ce privilégié, cet ol'licier,
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ce grand rôle de l'épopée nalionale, — tout simple et tout fier, s'en vint, avec le bon mouvement de l'amitié, porter sa poignée de main à la si humble mais si notoirement honnête Julie : « Bonjour, petite camarade », — ces demoiselles saisirent d'abord « le tableau que ça faisait », l'espèce d'image symbolique : l'homme, grand, brillant, nanti de puissance, qui, souriant, amusé, semblait verser la douce protection par son geste plongeant de haut; la jeune fille du peuple, menue, effacée, qui haussait son minois, élevait la main pour recevoir avec grâce le toucher de fraternelle égalité.
Puis, de voir que ces deux jeunes gens fussent assez riches moralement pour réaliser la pure camaraderie, — en tout bien tout honneur, — et pour y trouver un agrément complet, sans au delà, ces sensibles spectatrices comprirent que ça faisait aussi une histoire jolie et fraîche.
Et enfin, — comme Paris est Paris, — et comme l'atelier n'avait rien de mieux à faire que de rire franchement de son incontestable défaite ; quand M. Jardy fut parti, une impayable gosseline de Montmartre se précipita devant .Iulie en agitant les pattes <• pour se rendre » :
— Camarade! Camarade!
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Les autres ennemies de la veille s'empressèrent de Fimiter, et Julie, en les embrassant successivement, les fit toutes prisonnières de sa brave gentillesse.