‹ Le capitaine DupontChapitre 19 sur 28 · SECONDES NOCES · texte numérisé non relu

SECONDES NOCES

M. et M°' Carribout, anciens commerçants, retirés dans leur ville d'origine, habitent avec leur fille Jacqueline une maison à eux. Comme signalement : des gens bien portants, avec — le mari et la femme, — un grand visage plein^ uni, qui sent la tenue de livres et la sévérilé des conventions.

Jacqueline est une jeune femme blonde, à l'air anémique. Elle possède ce quelque chose qui semble manquer à ses parents : la sensibilité. Son visage, comme le leur, exprime la volonté, le raisonnement, mais des clartés y miroitent qui sont de rêve, d'idéal, au lieu d'être d'arithmétique.

Onze heures du matin au mois d'août. Dans la salle à manger, dont la porte-fenêtre est

LES INGENUS 211

ouverte sur le jardin, M. Carribout lit le journal, debout, contre la cheminée. Sa fille^ assise, médite, les yeux sur les rosiers.

M""" Carribout revient du dehors et, présentant une fiole à sa fille, annonce avec indignation :

— Le pharmacien a encore augmenté ton vin de dix sous !

Jacqueline prend la fiole et la lance dans le jardin. Les parents, comme foudroyés, restent sur place, la bouche ouverte, sans voix. Jacqueline, l'arc des sourcils contracté, répond froidement à leur stupeur :

— Qu'est-ce qu'il y a?... Il y a que le 31^ régiment de chasseurs est de passage ici et que c'est le régiment de mon mari.

— De ton ex-mari, rectifie en suffoquant M""^ Carribout.

— Et d'abord, qu'en sais-tu? fait M. Carribout, tout haletant.

— Ma cousine Palmyre s'est procuré des renseignements... Alors, je veux revoir mon mari.

Nouvelle stupeur. Le père, le premier, recouvre ses esprits et parvient à prononcer sur un ton d'autorité menaçante :

212 LES INGENUS

— Ah ça! tu perds la tête!... Ce repris de justice.,.

— Oli ! voyons, papa, n'exagérons pas... Par affection pour moi, parce que j'étais plus coquette, plus dépensière que ne le permettaient nos revenus, Félicien a commis une faute... qu'il aurait d'ailleurs réparée, si on l'avait laissé... Vous avez remboursé quelques centaines de francs... Son administration s'est contentée de le renvoyer... Vous m'avez reprise avec ma dot, et il n'a plus été qu'un pauvre diable ; de là à « repris de juslice », il y a loin.

— Quel est ce revirement... ?

— Et quel rapport avec le flacon du pharmacien... ?

— Attendez... Tout d'abord, vous m'avez tellement influencée, que je m'étais un peu détachée de lui, mais j'ai été contente en secret que le divorce fût incompatible avec vos idées religieuses... Et la guerre veime, je me suis reprise de tendresse pour celui qui, en somme, m'a faite femme...

Exclamations ironiques :

— 11 s'est réliabilité par des actions d'éclat ?

— 11 est cité?... décoré?

La voix de Jacqueline devient rêveuse, émouvante :

— Comme il était sans famille et que vous aviez eu soin de détourner tout le monde de lui, il est seulement un pauvre soldat. Je me le représente, avec ses vêlements flasques, ses poches vides, avec sa mine d'atîamé, au cœur vide...

Les parents se regardent, effrayés par l'accent de leur fille, et la mère se débat violemment contre la perspective d'un raccommodement :

— Mais enfin, petite malheureuse, il y a les relations, l'opinion du monde... Il faudrait donc mentir...?

Jacqueline, le regard droit, secoue la tête :

— Vous mentirez... vous direz que vous pardonnez, selon le précepte de notre sainte religion : « A tout péché, miséricorde »... Vous direz, sans le penser: « Ce que notre gendre a pu être, a pu faire autrefois, ça n'existe plus, puisque, maintenant, on le trouve bon, comme il est, pour défendre le sol du pays, les existences et les biens »... Vous pourrez même, sans conviclion, faire sonner une déclaration à etfet : « 11 s'agit de la santé, de la vie même de

notre fille... elle réclame son mari, elle a raison : l'avenir, la race, la France avant tout, et nous préférons faire un baptême qu'un enterrement »...

Les parents, atterrés, ont besoin d'un instant pour mesurer le contenu de ces derniers mots.

Jacqueline reprend, avec des mouvements vers le jardin:

— Alors, vrai? vous ne le saviez pas...? Mon anémie, c'est que je soufifre dans ma nature aimante... Et vous croyiez, comme ça, que j'allais me passer, toute ma vie, d'être une femme à cause de vos idées?

Un temps, un coup d'œil rêveur au triomphal épanouissement des roses; puis de haut, du sommet de l'ironie :

— Est-ce que, par hasard, vous prétendiez, toule la vie, me remplacer l'amour par du vin de quinquina ?

Le père, dominé, balbutie :

— Toute la vie... toule la vie... bien sûr, c'est long...

Mais la mère se rejette en arrière, comme violentée dans sa solennelle verlu :

— Tu pourras...

La riposte en coup de foudre :

— Comment, maman, si je pourrai...?

Elle porte sur les deux quinquagénaires, encore animés d'une vague jeunesse, des yeux tellement cyniques : « Eh bien ! et vous... ? » qu'ils s'empourprent jusqu'à la racine des cheveux et qu'alors, subitement, ils sentent, avec leur substance tressaillante, cela qu'ils entendaient seulement avec leur esprit raisonneur. Oui ! Soudain, à voir les pâles couleurs de la jeune femme, ils sentent, — au delà de leur égoïsme, — la misère physique et sentimentale de leur fille, et qu'elle a vingt-quatre ans et qu'elle est lésée dans son droit à vivre et à aimer...

M. Carribout ramène Félicien: trente ans, la structure mince d'un bureaucrate. Ce devait être une espèce d'intellectuel à physionomie maligne et sympathique de gamin de Paris, — et qui avait en réalité une ignorance pitoyable des choses pratiques, des difficultés matérielles de l'existence.

« Ce devait être », — car iM™" Carribout

216 LES INGENUS

reconnaît d'emblée que Jacqueline a raison : l'homme « d'avanl » n'existe plus, — le civil a pu faire n'importe quoi, — c'est effacé. 11 y a là un individu nouveau, régénéré, — l'homme d'une époque grandiose d'abnégation. C'est tellement « un autre » que la belle-mère et la femme éprouvent un embarras pudique à l'embrasser.

Jacqueline même, à cause des chers souvenirs qui s'éveillent, à cause de cette famine d'amour qui la consume, — devient toute gauche, toute empruntée, presque muelte d'émotion,

Félicien, lui, ne sait pas dans quel sentiment on l'attend. (M. Carribout lui a seulement annoncé l'oubli du passé.) Il est en proie aussi à un trouble profond et sa palpitation même fail qu'il se trompe sur l'attitude peu démonstrative de Jacqueline.

De là, un Iragique malentendu.

— Ah ! 1res bien, très bien, — pense-t-il, — c'est " le soldat », le préservateur de l'invasion, qu'on est allé chercher, — ce n'est pas le mari dont on n'a plus voulu, — eh bien, le v'ià, le soldat ! Soyez tran(|uilles, il ne sera pas indiscret, — savoir s'il acceptera le verre de

vin, le repas que vous lui offrirez, boDnes

gens !

Félicien est préparé au rôle d'orgueil le plus stoïque, — il a l'âme, il n'a pas besoin de s'efforcer.

Le voici assis dans la salle à manger, il parle armée, combats, certitude de victoire ; sa figure hypnotisée jusqu'à la dureté vers le but héroïque, exprime un détachement complet de tout le reste.

Jacqueline, de plus en plus maladroite et désemparée, contemple avec une sorte de désespoir fait d'efi'roi et d'admiration, ce soldat anonyme qui appartient à la cause commune et n'a rien à soi. La vie, « le demain » est un luxe qui ne le concerne pas, il en détourne les yeux, il n'a plus les désirs multiples des humains, — il regarde sa femme avec la grandiose impassibilité de celui qui n'a droit à rien qu'à mourir.

Jacqueline essaie en vain de contenir le flot montant de ses larmes, il faut qu'elle se lève, qu'elle se sauve dans sa chambre.

M"' Carribout, de son côté, est prise d'épouvante : «■ est-ce que Félicien va s'en retourner,

comme ça? csl-ce qu'il va laisser mourir Jacqueline? » Vite! vite ! au secours! elle s'agile anxieuse, comme si les instants de sa lille étaient comptés.

Elle regarde son gendre avec des yeux désolés qui voudraient être riants :

— Mais, Félicien, il fait chaud, relirez donc votre tunique.

Elle l'aide, elle emporle la tunique loin, sur un meuble. Fuis, oppressée:

— Jacqueline est dans sa chambre...

— Oui, répond le soldat, je vais attendre... Mais la mère proteste en un cri de brûlée :

— Non! non !... Elle est montée parce que l'émotion de vous revoir l'a un peu bouleversée... Alors, il vaut mieux ne pas la laisser seule, il faudrait un peu s'occuper d'elle...

Le soldat, toujours sombre :

— Oui, elle n'a pas l'air bien poi'tant... Allez donc, comme si je n'étais pas là...

— Mais non ! vous, allez...

— Moi?... C'est qu*elle a besoin de beaucoup de précautions...

Nouvelle [protestation, en cri de ])rûlée :

— Non, non !

Fuis, la mère s'approchant, le souille

LES INGENUS 219

fiévreux, comme si c'était elle, l'amoureuse :

— Voyons, Félicien, vous êtes son mari... elle vous aime toujours...

— Hein ! Jacqueline ! ma femme !...

Le paria n'a déjà plus son masque pétrifié. Il ressuscite en pleine exlase : quel est cet éblouissement de lumière ? Quel est cet afflux de tiédeur caressante ?

Il voudrait dire son bonheur, le pauvre soldat, mais, par l'élan trop avide de tout son être, la blessure de son cœur se met à saigner de nouveau, — avant de guérir, — et voilà qu'il pleure. Il prend les mains de M"'" Carribout d'un air crainlif, suppliant : puisqu'elle a ainsi parlé, il semble qu'elle doive le conduire...

M"' Carribout, maternelle, éperdue, embrasse Félicien ; elle frotte ses joues mouillées aux joues mouillées de son gendre, — elle ne sait plus, la chère femme, — tout en le poussant vers la chambre nuptiale, elle l'exhorte, l'encourage, comme si l'épreuve allait être cruelle :

— Na ! na!... ce sera rien... voyous, mou petit, voyons...

LÀ VEUYE

— Oh! pardon, madame, je me trouve très bien dans l'administration, — seulement, ça n'empêche pas que -je pleure mon mari, ça n'empêche pas que je pense douloureusement au passé si proche où j'étais une femme de fonctionnaire partagée entre les soins domestiques et les devoirs du monde... Dire que j'ai eu des protégés!... Ah! voyez-vous, madame, on a beau avoir le nécessaire, on se sent misérable de n'aider personne!

iMaintenant, tout ce que je peux faire, c'est de donner à mes fils, le plus possible, « du sentiment ». Je m'applique à cette toute première éducation de la sensibilité qui décide à jamais la grande personne que vous serez : plus ou moins tendre, plus ou moins juste, plus ou moins généreuse...

J'ai trois garçons... Mon âge? Trente ans... Sans doute, mes cheveux blonds et mon teint clair me rajeunissent, et puis, je ne suis ni grande ni grosse.

Mon fils aîné, Julien, a huit ans; un grand front, une figure fine, allongée, et il a des qiialilés de petite fille : il s'occupe de ses frères et aussi de la maison, du ménage. Hobert a six ans et Georges en a quatre; eux, ils n'ont rien de féminin dans le caractère, — leur figure a, du reste, une forme ramassée, qui exprime déjà la volonté... et l'égoïsme, un peu...

Au ministère? Ah mais oui, nous sommes déjà nombreuses, les veuves. Moi, je suis dans un bureau avec trois messieurs : un sous-chef, M. Lefranc, cinquante ans, chauve, un binocle, un profil de rat, — pas^beau; — un commis principal, M. Duteil, moins âgé, gros, coloré, Fair d'un marchand retiré des affaires, — c'est lui qui m'a mise au courant ; — un jeune expéditionnaire, M. Hadot, légèrement boiteux, rasé, le chic d'un comique de café-concert; on ne sait jamais s'il plaisante ou s'il parle sérieusement.

A mon arrivée, j'ai été saisie d'un respect

craintif, comme si l'immeuble administratif était un lieu sacré; je marchais sur la poinle des pieds, je parlais tout bas. (Pensez que le fond de mon éducation bourgeoise a été la soumission à loules sortes de puissances dont l'Administrai ion n'était pas la moindre! Pensez aussi que j'avais désiré épouser un employé, par admiration pour la bureaucratie!) Et quel trouble, lorsque j'ai été assise devant des registres, devant des papiers que l'on ne voit pas dans la vie ordinaire; — lorsque j'ai dû tracer des écritures officielles, moi qui, auparavant, ne prenais la plume que pour grifTonner des lettres familières!

M. Duteil me parlait comme à une enfanta l'école : « Appliquez-vous, formez bien vos lettres, mettez bien les chiffres dans les colonnes, » Et aucune explication d'ordre général. J'ai dû apprendre péniblement à faire mes inscriptions par mémoire machiuale, à la manière d'un animal savaul. Ne pouvais-je pas demander à quoi se rapportait mon travail? Dès le début, j'ai entendu le jeune M. Radot crier à un collègue :

— lin administration, on ne comprend jamais,., il ne faut jamais comprendre...

LES INGENUS 223

11 plaisantait, vous croyez? Enfin, maintenant je peux tourner ma roue, comme ça, sans savoir, pendant trente ans, jusqu'à ma retraite...

A la vérité j'ai cherché à comprendre toule seule et je crois que l'on s'occupe de statistique dans mon bureau.

Cela fait que les employés des services voisins ont souvent motif d'y apporter ou d'y rechercher des documents. Quand le sous-chef est absent, ils engagent, à demi-voix, de grandes conversations avec M. Duteil et M. Radot.

Tous déplorent, pour l'avenir, <( que les femmes envahissent l'administration ». Cette constatation m'a frappée : toujours ces messieurs jugent des droits et devoirs de la femme uniquement à leur point de vue égoïste, — au point de vue de leur avancement, de leur carrière, — et au point de vue de leur confortable, de leur dîner préparé, de leur linge raccommodé. Ils veulent la femme à la maison, — non pour le meilleur sort de la femme, mais pour eux-mêmes.

Et ceci : alors qu'à les entendre, les différentes espèces d'hommes ont plus ou moins

224 LES INGENUS

besoin « d'une vie extérieure », — les femmes ne forment qu'une seule espèce faite pour vivre en cage et qui devrait être vouée au « ménage » forcé, à la garde obligatoire de l'intérieur...

Oh mais, écoutez donc, c'est le premier jour que j'ai été malheureuse! Je n'osais pas bouger sans permission et si je demandais la permission de sortir, je me représentais que les trois hommes allaient m'examiner... Non, non, je ne pouvais pas me décider à lever la main vers le sous-chef...

M. Duteil a fini par s'apercevoir que j'entendais de plus en plus mal ses indications. Oh! c'est un brave homme. Il s'est gratté le front, il a cherché ses mots :

— Je... je vois... vous devriez changer de plume... dans le couloir, il y a l'armoire aux fournitures...

A mon retour, comme il y avait là plusieurs messieurs du voisinage qui j)arlaient avec le jeune Hadot, — M. Duteil, tout rempli d'obligeance, a vociféré vers le sous-chef :

— N'est-ce pas, Monsieur Lefranc, madame n'a pas besoin d'autorisation pour aller dans le couloir... Quand madame voudra sortir, —

l'armoire aux fournitures, c'est bien commode...

Le sous-chef, qui avait commencé à me regarder, a vivement baissé le nez sur son papier :

— Oui, monsieur Duteil, oui...

Mes collègues femmes?

Si vous voyiez les petites veuves de vingt ans! Sous un certain aspect, elles sont redevenues jeunes filles : des visages d'ingénues, mais auxquels il manque l'animation de la jeunesse, l'aspiration normale à vivre, à aimer. Elles ont surtout un air étonné, résigné, de sinistrées sans espoir.

La vie les a cruellement déçues. Il y a eu leur sagesse, leur amour, leur volonté de mériter le bonheur; il y a eu les belles promesses, lécher mari, l'aurore des beaux jours, — et puis l'épouvantable réveil...

Mais les pires sinistrées, ce sont « les femmes d'un certain âge », les quadragénaires, les enlaidies..

N'est-ce pas, ces messieurs de l'administration observent vis-à-vis de nous l'attitude ordinaire des hommes à l'égard des passantes dans

226 LES INGENUS

la rue. C'est-à-dire qu'ils font attention aux unes et point aux autres, — selon l'âge, l'agrénienl du visage. Donc, — les jeunes employées,

— ils leur accordent la considération masculine d'usage, — ils les regardent, ils tiennent compte de leur présence, ils s'aperçoivent Qu'elles existent...

Mais les «. vieilles »..., celles qui sont sans beauté dans leur lugubre vêtement de veuve,

— vous n'imaginez pas l'épouvantable indilTéren.ce qui les entoure : point de regards regardants; le même vague effleurement pour elles que pour les meubles, — l'isolement, l'oubli...

J'ai retrouvé une connaissance d'avant la guerre., — M"' Renaud. Je pense à son pauvre mari qui s'est fait tuer, un officier de cinquante ans; lui qui l'aimait davantage à mesure que les années de ménage s'ajoutaient aux années, lui qui devenait de plus en plus soucieux de son bien-être, de son contentement... S'il la voyait, sa chère femme, perdue dans ce milieu d'hommes, créature finie, étrangère... S'il la voyait peureuse, transie, l'air égaré, livrée à l'abandon, sans rien qui soutienne, sans rien qui donne conscience d'être!

LES INGENUS 227

Alors, comme éducatrice, je me guide sur un certain objectif. Je voudrais que mes fils eussent une dévotion émue pour la créature femme, — malgré l'âge, malgré les disgrâces. Le respect attentif de la femme, — chez les garçons, il me semble que ce sentiment-là commande tous les autres.

Justement, le soir, à table, l'aîné, Julien, me questionne sur ma journée, comme je faisais, moi, avec mon mari. Et n'ai-je pas contracté cette manie propre à l'employé, de rapporter toutes mes idées « au bureau ». Je parle du sous-chef, de M. Duteil, à mes enfants, comme s'ils les connaissaient, et surtout je leur parle des veuves, mes collègues. «. Elles sont toutes bien à plaindre, — mais les plus dignes d'intérêt ce sont les dames âgées, aux cheveux gris, — plus de parents, plus personne, — ^ elles n'ont plus devant elles que des jours tristes, sans événements heureux, — elles n'ont plus que l'aumône des bonnes intentions, — elles sont plus -veuves que les autres, ce sont les veuves définitives... »

Mes fils voient ma mine douloureuse, attendrie, et j'espère infiuencer leur sensibilité...

Mais, n'est-ce pas un leurre?

228 LES INGENUS

Tout à l'heure, j'entendais Robert et Georges qui jouaient « au bureau ».

Mines importantes, voix gaillardes :

« — Je suis M. Duteil.

« — Et moi je suis le sous-chef.

(( — La belle poupée à côté de moi.

<( — Non! entre nous deux...

Puis, chez l'un et l'autre, un ton autoritaire, sans aménité et comme nuancé de mépris :

(( — Alors, la vieille poupée dans le coin, où qu'il fait pas clair !

u — Oui, qu'on la voie pas...

(( — On s'en fiche pas mal...

(( — C'est la veuve...

Hein! madame, croyez-vous!... Après tout ce que je leur ai dit!...

Mes paroles, en fixant leur attention, n'ontelles donc servi qu'à hâter l'éclosion, d'un éternel, d'un irréductible instinct?... Puisqu'on eux, s'est si bien éveillé le sens de la supériorité qui choisit et gouverne, — et puisqu'ils ont si bien attrapé, — à propos de la veuve, — le ton, l'accent qu'il fallait, — ces petits... ces petits hommes!

UÀSCENSION

M'" Berlhe Genonceux, apparentée aux grandes familles d'Ebernon et de Robert La Tour, est une artiste paysagiste, lauréate de l'Association des artistes français et dont un tableau acquis par TEtat figure au musée du Luxembourg.

Grande, fine, distinguée, les cheveux de bronze, en dépit de la quarantaine, le front de marbre, elle a, pour accompagner son nez aquilin, des yeux fulgurants d'oiseau royal, et pour servir sa bouche spirituelle, un cœur délicieux.

Au lendemain de la déclaration de guerre, avec un groupe de dames de la haute bourgeoisie, elle a fondé un ouvroir qui, tout à la fois, fournit des vêtements aux soldais et des ressources complémentaires aux femmes de

230 LES INGENUS

mobilisés. De nombreuses ménagères y apportent leur savoir-faire ou leur bonne volonté, et aussi l'entrain de leur verbosité faubourienne.

Parmi elles, une des plus sympathiques est Mélanie Clocher, une grosse mère bruyante, de sang normand, un peu trop « nature », mais habile couturière et qui croit n'en faire jamais assez pour l'argent qu'on lui donne. î?on mari est un serrurier en bâtiment, qui connaît le dessin et le calcul, « à preuve, madame, qu'il est maréchal des logis dans l'artillerie ».

Au jour de la mobilisation, il l'a laissée dans une position intéressante, et comme elle doit prochainement se rendre à la Maternité, les directrices de l'ouvroir songent à ses trois enfants : une fillelle de sept ans, un garçon de cinq ans, un autre de trois ans. Ces pauvres petits, pendant qu'ils seront privés de leur mère, il faudrait bien ne pas les dépayser et ne pas les séparer. M"° Genonceux expose imprudemment à Mélanie l'avantage qu'il y aurait pour eux, à ce qu'une personne complaisante vînt la remplacer chez elle.

Réponse inattendue :

— C'est que je ne voudrais pas de la première venue, qui irait me saloper mon ménage!

LJiS INGENUS 2;;i

ïl me faudrait quelqu'un de sérieux, vous, par exemple, mademoiselle Genonceux... J'aurais assez conlîance et surtout je ne serais pas trop dégoûtée que vous couchiez dans mon lil... pensez, que mes trois premiers y sont nés... Mais enfin, vous, une demoiselle, après toul, — vous n'êtes pas précisément une femme, — ça me ferait moins de savoir que vous êtes vautrée à ma place... Décidément, je n'en veux pas d'autre...

M'"" Genonceux essaie en vain de se dérober :

— Voyons, madame Clocher, je vous offre ma gouvernante, elle a élevé de la famille, elle est donc bien plus capable que moi.

— Non ! Vous, ce sera toujours mieux qu'une autre...

Parbleu ! Mélanie a raison, en ce sens que dans tout service rendu, il y a une part morale proportionnée au rang social de la personne obligeante. Alors, M'" Genonceux est prise, elle ne peut pas refuser.

Toutefois, elle va inspecter d'avance le logement de Mélanie, — il se compose de deux pièces meublées à bon marché, mais tenues avec ordre et propreté. Les enfants sont bien soignés. Julie, paraît-il, ressemble à son père,

232 LES INGENUS

— elle a une ligure mince toute dilTérente de celles de Chariot et de Riri qui sont épanouis et joufflus dans le style de leur mère.

Et un beau jour, la délicate artiste, mandée d'urgence, quitte son atelier de la place Monceau, pour aller camper dans le quartier des Epinetles.

Tout d'abord, le réalisme de certaius tableaux d'humanité choque un peu ses regards accoutumés aux interprétations poétiques de la campagne, mais elle s'adapte vite au milieu.

« Après tout, — écrit-elle à ces dames de l'ouvroir, — que je sois là et que je me lire de ma tâche avec aisance et belle humeur, c'est beaucoup moius étonnant que le fait de mon neveu, agrégé de l'Université, s'étendant avec bonheur sur la paille d'une tranchée, puis ravi d<; dévorer, à la pointe du couteau, un vieux bout de fromage et un croûton de pain dur. »

Les enfants, dociles, gentillets, savent s'habiller seuls et ranger leurs affaires; ils vont à l'école malernclle, où la cantine leur donne à déjeuner. Les deux garçons surtout sont bavards

et curieux : on peul passer des heures à les écouter et à répondre à leurs questions.

— Dis donc, cousine Berthe, si maman nous rapporte une petite sœur, il ne faudra pas oublier de l'écrire à papa.

— Et moi, je ferai une croix sur la letlre, pour signer.

— Alors, tu feras aussi un pâté, comme d'habitude?

Riri, sans transition :

— Tu sais pas, cousine Berthe, y a une petite fille à l'école qui a une casquette de soldat! Alors, je lui ai dit : pourquoi donc que tu mets ça ? tu n'es pas une poilue I

La petite Julie parle peu et son mince visage a constamment une expression inquiète.

A force de l'interroger, M'" Genonceux discerne avec stupéfaction qu'elle souffre de la guerre, et d'une façon cruelle, hors de proportion avec son âge : a Son papa est parti, tous les papas sont partis avec leurs fusils, parce que l'on nous a fait du mal injustement ».

Une pensée inexorable se dégage des paroles enfantines : tant que la victoire ne nous a pas vengés, la vie est empoisonnée, personne ne peut respirer avec confiance ; un élément indis-

234 LES INGENUS

pensable à la durée des êtres, autant que la lumière et la chaleur — la justice — manque autour de nous.

M"" Genonceux reconnaît que cette éclosion de raison et de sentiment due à la guerre présage un phénomène extrêmement émouvant : Famélioration, raffinement de Tespèce. La petite Julie est prête à s'élever dans l'échelle des êtres, à passer de l'espèce ordinaire à l'espèce plus délicate.

Seulement, voilà : on peut être artiste sans savoir ni lire, ni écrire, mais faute d'instruction, faute de moyens, on ne réalise pas. Pareillement, il ne suffit pas que l'instinct « supérieur» soit éveillé chez la petite Julie : elle a besoin d'un enseignement, d'un modèle pour apprendre une certaine application très profonde, très nuancée de sa sensibilité naissante.

Or, matin et soir, dans le logement où M'" Genonceux vaque aux soins du ménage, la petite Julie lastuit pas à pas, captivée par ses moindres gestes. A table, elle oublie de manger pour con(em[)ler cousine !>erthe qui parle; elle ne se contente pas d'absorber les paroles, on voit qu'elle cherche avidement à déchiffrer la

LES INGENUS 235

physionomie, à attraper le mystère de l'âme. Et M"'' Genonceux éprouve un curieux émoi : celte enfant, à force de « m'apprendre », arrivera-t-elle, comme on dit, à me savoir par cœur? Acquerra-t-elle un langage sensible, — perception et expression mystérieuse, — qui fasse que nous nous comprenions sans paroles, à la seule confrontation de nos visages? Verraije à un signe délicat que la petite Julie a réalisé son ascension morale, au point de me rejoindre d'emblée, si haut que je me relire?

L'autre soir, une voisine a fait irruption dans le logis, à un moment où M"° Genonceux, assise, les Irois enfants devant elle, se faisait donner le compte rendu de la journée scolaire.

— Bonsoir, mademoiselle la cousine Berthe! Vous savez, cette pauvre femme et sa fdle, que je vous parlais l'autre jour... Comment vous ne vous rappelez pas?... La dame est veuve, sa fille déjà figée donnait des leçons, le fils est prisonnier, et du reste, il vivait chez lui... Alors, elles ne touchent pas de secours de mobilisé... Mais la demoiselle n'a plus qu'une

236 LES INGENUS

méchante leçon de rien du tout et avec ça toujours souffrante, et la dame qui ne voit plus assez clair pour coudre!... Je vous avais donc raconté que c'était une misère noire, car elles ne voulaient rien demander, — queslion de fierlé et aussi des idées d'honnêteté qu'elles se font, — si elles n'ont pas droit, elles ne voudraient pas prendre l'argent de celles qui ont droit. Eh bien, une dame est venue les trouver... (N'y a que moi qui le sais, parce que la cloison est si mince gue j'entends tout, et y a même un petit Irou dedans qui s'est fait lout seul). Elle leur a dit :

^< — Je suis gouvernante chez une personne de votre monde qui trouve naturel et nécessaire pour elle-même, de vous venir en aide. »

(( Et cette gouvernante apportait du linge, des vêtements et aussi une enveloppe avec de l'argent dedans. Et elle a bien répété sa commission qui signifiait : << Il ne s'agit pas de charité, on pense à vous avec considération, vous n'êtes pas des oubliées... » Croiriez-vousque la vieille dame et sa fille ont surtout remercié pour ces égards, ces bonnes paroles, en disant qu'elles en avaient encore plus besoin que du reste?

LES INGENUS 237

M"^ Genonceux a d'abord scruté la voisine avec un peu d'inquiétude, puis, rassurée, elle l'a écoutée d'un air extrêmement intéressé, en secouant la tête :

— Ahl vraiment!.., tiens, tiens!...

La commère a été enchantée de faire tant d'effet, de voir un si parfait étonnement sur le visage de la cousine Berthe.

Celle-ci, — tout nuage dissipé, — contente également de la voisine, a pris un ton dégagé pour la remercier de cette histoire qui lui est étrangère, — oli ! si étrangère que ses regards distraits se portent çà et là, vers la fenêtre, vers les coins de la chambre.

Et pour terminer la voisine s'exclame, toute écarquillée, le menton en avant, les poings sur les hanches :

— C'est pas que je suis curieuse, ni bavarde, mais, vrai de vrai, on voudrait bien savoir qui ça peut être cette personne qui a si bon cœur!... Vous n'avez pas une idée là-dessus, vous, mademoiselle la cousine Berthe?

M'" Genonceux sourit, fait un mouvement d'épaules, l'air de quelqu'un qui ne veut même pas essayer de chercher :

238 LES INGENUS

— Ces choses-là sont arrangées pour qu'on ne sache pas... Vous pensez! Paris esi grand...

Non, vraiment, elle n'a aucune idée là-dessus... Mais voici que ses yeux rencontrent ceux de la petite Julie...

Oh! alors, heureusement que la bonne femme si intriguée n'a pas une faculté d'observation bien développée !

Car voici, aussitôt, que le visage de l'enfant du peuple et le visage de la patricienne se colorent d'une pourpre toute pareille, et voici que leurs paupières ont ensemble, tout pareillement aussi, ce pudique, cet admirable abaissement qui sert à voiler un noble secret du cœur...

Les Yeux du Cœur.

L'Évolution sentimentale.

Lequel ?

La Victorieuse.

Page 1