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LES YEUX DU CŒUR

— Quelle plaisanterie ! les fiançailles de Gaston Chantier avec M'" Mintreuil !

— Je vous affirme.

— Non, voyons! Elle est plutôt jolie fille : avec son teint délicat de blonde, son grand chapeau à fleurs et la mode courte actuelle, on dirait d'une piquante bergère de Walteau. Tandis que lui, il est franchement laid : pas grand, lourdaud, noiraud, il louche par intermittence, il a eu le nez aplati étant enfant ; son menton en a profité pour avancer, — on dirait, ma parole, d'un masque chinois!

— 11 plaît.

— Taisez -vous donc! Si je suis forcé de mincliner devant le fait positif des fiançailles, — dans tous les cas, je refuse absolument

d'admetlre que la jeune fille obéisse à une sincère inclination.

— Je vous prouverai...

— N'essayez pas! il est des choses logiquement impossibles...

— Puisque vous niez a priori^ puisque vous invoquez en quelque sorte une impossibilité de principe, moi, je vais vous prouver par (^ analogie » que j'ai raison. Au moyen d'un exemple, je vous montrerai que votre principe n'existe pas, et que le goût illogique de M'" Mintreuil ne constitue même pas une exception particulièrement rare.

« AS..., un important pays de fabriques du nord de la France, M'" Fernande Contran était célèbre dans la bourgeoisie pour sa laideur : un profil pointu de belette, pas de menton, des yeux minuscules, une vilaine peau huileuse, une maigre chevelure d'un roux passé, presque incolore.

« A vingt-cinq ans, résignée au célibat et lasse d'acquérir des diplômes iruililes, Fernan<lc aurait bien voulu s'occuper des enfants

des autres. Mais elle ne pouvait pas briguer un emploi régulier dans l'enseignement, parce que sa famille était l'une des premières du pays. Elle songea donc à s'offrir comme adjointe bénévole à l'école maternelle, qui était surpeuplée, ainsi qu'il arrive dans la plupart des centres ouvriers.

« Quelqu'un se chargea de pressentir la directrice. Elle refusa énergiquement :

<( — Nous trouverons une défaite polie, mais vraiment M"" Contran est trop laide. Ou écarlede l'enseignement les personne infirmes, — eh bien, certaine laideur est une infirmité, — c'est un crime contre l'enfance que de lui en imposer le speclacle continu. Songez-y un peu : nos pauvres petits, du fond de leur taudis, arrivent ici avides de splendeurs, tendus vers tout ce qui pourrait être beau; les voyezvous condamnés à contempler la laideur, à la réfléchir comme l'eau reflète le ciel ! et obligés, dès lors, de rentrer leur appétit d'admiration, leur rire, leur souffle?

(( En vertu de cette impossibilité si bien raisonnée, Fernande fut priée d'attendre l'accomplissement de prétendues formalités qui n'étaient jamais terminées.

« L'année dernière, en septembre, on a, pendant quelque temps, redouté l'invasion. Et comme il élait avéré que les notables de chaque localité couraient le danger d'être envoyés en captivité, à litres d'olages, les parents de Fernande quittèrent le pays. Elle voulut garder la maison :

« — Je serai, soi-disant, une servante oubliée par ses maîtres, et mon peu de séduction me préservera des violences.

« De proches exemples d'attentats obligèrent les institutrices et même les directrices encore jeunes à imiter les parents de Fernande. Le maire se préoccupa de les remplacer provisoirement par des personnes âgées, et ma foi, incidemment, il accepta les services de M"" Contran pour l'école maternelle.

(( L'ennemi ayant été repoussé, la directrice réintégra son poste, en même temps que l'on annonçait une visite du ministre dans la région rendue à la vie normale.

« La directrice fut doublement contrariée,

— d'abord de trouver Fei'nande en fonctions,

— puis de constater qu'elle n'avait pas du tout préparé les enfants à faire bon effet dans une cérémonie oflicielle.

« Elle se hâta de mettre ces bambins « à la hauteur des circonstances », par une série de leçons, — combien abstraites! — sur le devoir d'aimer la patrie et de lui réserver les plus purs dévouements.

« Le ministre vint, la directrice, qui tenait avant tout « à paraître », lui affirma que ses élèves avaient conscience de la grandeur des événements actuels, et des nécessités morales qui en résultaient.

« Le ministre eut un sourire de commisération :

a — Ces tout-petits eux-mêmes?...

« — Si vous daigniez, par exemple, les interroger sur l'idéal que représente pour eux notre belle France...

(( Le ministre comprit qu'il fallait faire plaisir à cette professionnelle fanatique, et il s'adressa aux bambins, mais si bonhomme, si paternel, qu'il les mit tout de suite en confiance et intéressa plutôt leur jeune instinct que leur docilité scolaire. Après cet aimable préambule, il leur présenta la question à laquelle il savait bien qu'une réponse avait été enseignée d'avance pour sa meilleure édification.

« — Mes chers petits, vous êtes bien gen-

lils, je suis très content de vous avoir vus. Et tenez, avant que je m'en aille, pour que je sois encore plus content, voulez-vous me dire ce que vous connaissez de plus beau, de plus doux au monde?

« Instantanément, tous les petits visages s'épanouirent comme si on leur donnait la plus douce caresse, tous les yeux s'illuminèrent comme si on leur faisait voir une image de perfection et ce cri unanime partit lel un boulet de canon :

« — Ma'moiselle Fernande!

Vous vous rendez bien compte que les yeux du cœur, — particulièrement chez les tout-petits, — ont une faculté d'illusion illimi'ée. Quel est le pauvre moutard qui n'a pas couvert de baisers un affreux tronçon de poupée? VA la mère la plus disgraciée n'est-elle pas parée d'un charme infini pour son enfant?

L'illusion, au surplus, n'est que relative : la « beauté de l'âme » est une réalité, et qui a ses moyens de transparaître; — à l'occasion, elle devient connaissable pour notre instinct et môme, dans l'excès de sa force, il lui arrive de supplanter, sous notre regard, la réalité lanuible. »

L'histoire de Gaston Chantier et de M"' Minireuil n'a pas d'autre secret.

Notre héros, — c'est le cas de le dire, — après avoir été blessé au cours d'un glorieux exploit, est venu en congé de convalescence chez ses parents qui sont voisins des Mintreuil, et ceux-ci ont mis leur magnifique jardin à sa disposition. Par suite, on lui a tenu compagnie et il a dii raconter ses prouesses.

Sachant combien il était peu séduisant, il n'a pas cherché à plaire, il a négligé toute mimique théâtrale, tout etVet extérieur, — mais alors il a montré d'une façon saisissante son personnage intérieur.

Et dame! ce personnage tenait des rôles admirables dans maintes scènes pathétiques : ici, la bravoure furibonde qui affronte victorieusement les férocités de l'adversaire; là, l'intrépide bonté qui sauve à miracle de frêles existences.

Une franche jeune fille conserve les heureux privilèges de l'enfance : M'" Mintreuil ne met-

tait aucun scrupule à contempler, à écouter dévolcment le narrateur, — elle n'avait guère souci non plus de cacher ses impressions.

Bref, — à un moment, les apparences furent telles que l'on se demanda si, — conlre toute prévision raisonnable. — Gaston Chantier ne lui plairait pas, — mais là, complèlement, au point qu'elle fût prêle à l'accepter pour fiancé.

Comment savoir? Pour les questions de sentiment, rien ne vaut la sincérité involontaire. Or, il était évident qn*à la première épreuve, M"° Minlreuil livrerait son secret, en toute candeur.

Une amie de la famille, — qui précisément passe pour avoir épousé un fort bel homme et qui, àcetilre, dit-on, fait encore des jalouses, — M"' Clodion, vous l'avez nommée, se chargea de l'enquête.

Ce fut l'affaire d'une simple conversation de visite, — censément un bavardage sans importance. Elle revint sur l'un dea dramatiques épisodes contés par Gaston Chantier, — elle s'en émerveilla comme il fallait, — puis, au bon endroit, avec son air de femme mieux partagée que les amies, — elle lança habilement son amorce :

FIANCEES 2'i9

— Quel dommage qu'un si brave garçon n'ait pas un peu plus de dehors... enfin ne soit pas d'un physique plus avantageux !.,.

Ah ! mon cher monsieur, — ce fut, paraît-il, UD coup de scène aussi émouvant que l'explosion des pauvres mioches de ma'moiselle Fernande.

M'" Mintreuil, comme suffoquée, se dressa, sur la défensive, — son front, son visage, son regard voyait beau contre tout dessillement possible, — et elle exhala son aveu hautement, d'une exclamation palpitante :

— Mais, madame, je le trouve aussi bien qu'un autre!...

rÉVOLUTION SENTIMENTALE

Dans un luxueux appartement de l'avenue de Yiliiers. Cinq personnes réunies au salon attendent Hector Gondrevil qui, — parti depuis le début de la guerre, — n'est pas encore venu en permission, et qui possède ces deux grâces d'étal : d'être fils unique et d'être fiancé.

— Un taxi !... Juste à l'heure indiquée !

M. et M"" Gondrevil, les parents d'Hector — Valentine, sa fiancée, — M. et M"'" d'Herblay, père et mère de Valentine, se précipitent au balcon.

— Un mililaire!... C'est lui! C'est Hector ! Tant pis pour le protocole ! On suit V^alen-

line qui s'est élancée dans la galerie :

— C'est moi qu'il verra la première ! Je veux lui ouvrir moi-même !

On sonne et ce n'est pas Hector qui apparaît ! L'inconnu lui ressemble un peu; il est grand.

blond, coloré et fin de visage comme lui, mais moins distingué, malgré sa bonne tournure et il doit avoir la trentaine, — Hector n'a que vingt-sept ans.

Il salue, Valenline lui répond d'un cri palpitant :

— Hector n'est pas malade?

— Non, non! Il est très bien portant, annonce le militaire.

L'introduction au salon se fait avec ces exclamalions :

— Ah bon ! un retard ?

— Ha manqué le train ?

— A quelle heure arrivera-t-il?

Le militaire assis commence avec embarras :

— Je suis donc Dumoulin, un camarade de Gondrevil, — et je viens vous dire de ne pas l'attendre ; il m'a cédé son tour parce que j'avais absolument besoin d'aller à Paris...

Un silence. La suffocation enlève la parole aux hôles du logis.

La jolie Valenline, — une vraie miniature de pelite marquise, — demeure comme pétrifiée : livide, elle contemple le messager; elle ne comprend pas, elle ne peut pas comprendre que, pour un motif quelconque au monde,

Hector ait relardé volontairement son arrivée.

Puis, la peur, — l'abominable peur commandée par l'amour même, la fait tressaillir : Est-ce qu'il ne m'aime plus?

Elle se tourne vers ses parents comme pour appeler au secours. Ceux-ci, alors, quittent des yeux le militaire et portent leur anxiété vers les parents d'Hector.

Les sentiments bouillonnent, en tumulte.

Au bout d'un instant, l'on éprouve de la colère, de l'indignation, conire cet individu qui s'est subslitué à Hector. N'y a-t-il pas, de sa part, quelque vilain procédé?

M. Gondrevil ne peut maîtriser une certaine brusquerie :

— Voyons, monsieur, vous dites que mon fils vous a cédé son tour ! Par conséquent son arrivée se trouve retardée de quelques jours? Eh bien, fixez-nous sur la date?

Simullanémenl la question se répèle en expression de sévérité sur les traits des autres intéressés.

L'interpellé répond avec effort :

— Le malheur est que, moi, j'avais eu ma permission il n'y a pas longtemps, — de sorte que (iondrevil, ça le recule de trois, quatre

mois... à condition que la série recommence... 4 cette monstrueuse assertion, les auditeurs ne se contiennent plus :

— C'est impossible 1

— Ce n'est pas croyable !

— Vous ne pouviez pas changer avec un autre ?

— Combien donc y avait-il de parlants aujourd'hui ?

La réponse de Dumoulin met le comble à la révolte des sentiments :

— Il y avait douze permissionnaires.

Un cri unanime des cinq personnes :

— Douze! et c'est lui !...

Puis M. Gondrevil presque menaçant :

— Entîn, monsieur, expliquez-vous!

Le militaire se hâte :

— Ce matin, j'ai reçu une lettre de ma femme, oii elle me disait que notre petit garçon était bien malade : une fièvre maligne contre laquelle les remèdes ne faisaient pas grand'chose. Il ne cessait de répéter : « Je veux mon papa! » Comme si, à quatre ans, subitement, il avait senti la guerre, les affreux dangers de la guerre. Et le docteur décla-

rait qu'il faudrail à lout prix me faire venir.

« Ceci lu, j'ai bien vite sollicité un des douze camarades qui devaient partir à midi. (La section est au repos, et nous logeons tous ensemble dans une métairie.)

« Le camarade m'a regardé :

(( — Ali! ça, tu es fou? 11 s'agirait d'un coupa tenter où l'on serait à peu près sûr de se faire tuer, — tu me demanderais de te remplacer, je n'hésiterais pas, — c'est tout naturel, mais deux heures avant le train, te céder ma permission, — cette chose inestimable, ce bonheur de quoi je vis depuis des mois, non, pas possible ! Et les chers gens qui m'attendent, voyons, c'est leur tour aussi que je te céderais... non, non !...

Un temps. La fiancée, les yeux fulgurants, ponctue ces paroles de signes exaspérés d'approbation.

Le militaire continue :

— J'ai cJouru auprès des autres permissionnaires. Même réponse de chacun : « Tu deviens loufoque! Moi aussi, j'ai mes cosses, ou ma femme, ou mes vieux qui tourneraient de l'œil si je n'arrivais pas à l'heure dite. »

u Et* en effet, je me suis reporté à mon récent départ : au dernier moment, comme ça, n'importe qui, pour n'importe quel motif, m'aurait demandé de rester, j'aurais refusé. »

Encore un temps. Les auditeurs, visages sévères, implacables, réclament la suite :

— Eh bien? Eh bien?

— Je m'étais adressé à tous, excepté à Gondrevil. Il faut vous dire que nous n'étions pas amis, — on se parlait, on se tutoyait, — mais on ne se recherchait pas; on ne fumait pas, on ne rêvassait pas ensemble. Pourquoi? Peut-être simplement avions-nous des caractères pareils qui se sont heurtés.

« Gondrevil a une franchise et une bravoure qui lui donnent « grand air », — ce qui s'appelle. Si l'un de nous deux a des loris, ce doit être moi, — qui suis peut-être d'un naturel jaloux. J'ai moins d'instruction, je ne suis pas de si bonne famille, — ça m'aura donné une susceptibilité exagérée. Par exemple, au début, Gondrevil, amicalement, sans intention autoritaire, m'aura dit : « Passe-moi donc tel objet. >.' Moi, j'aurai répliqué : Prends-le toi-même, je ne suis pas Ion domestique. »

« Entre orgueilleux, ça suffit.

« L'amour-propre est, en vous, une force terrible, invincible. Ce matin encore, on aurait prononcé : « Tu vas être fusillé, à moins de demander ta grâce à Gondrevil », je n'aurais pas demandé, — les mots ne seraient pas sortis fie ma gorge. Mais il s'agissait de la vie de mon enfant...

« Après être allé, malgré moi, me planter devant Gondrevil, qui était en train de faire ses préparatifs, — je suis tout de même resté un grand quart d'beure à ne pas pouvoir, — litléralement à ne pas pouvoir ouvrir la bouche. Enfin, j'ai articulé bêtement :

« — Alors, tu te prépares?

(( Il ne savait pas ma détresse, — il a à peine levé les yeux, et m'a répondu froidement :

« — Comme tu vois, je me prépare.

n Avec etîort, en tâchant de sourire, j'ai ajouté des phrases ridicules :

« — Tu vas bien l'amuser? On t'attend chez toi?...

<i — Oui, mon vieux, on m'attend, — et, tu sais, ce on comprend non seulement mes parents, mais ma fiancée.

(( — Elle est bien, ta fiancée?

« Décidément, j'étais drôle; il a éclaté de rire :

« — Pas mal, merci !

<( Et moi, tout d'un coup, je me suis mis à sangloter :

« — Vois-tu, je suis trop malheureux... Mon petit garçon est bien malade... et j'aurais besoin...

« Gondrevil ne m'a pas laissé achever, — il est parli à grands pas vers le bureau du capitaine, et, quelques minutes après, il m'a abordé avec une étonnante simplicité :

(( — Voilà ta permission, Dumoulin... Seulement, je te prierai, en descendant du train, de te rendre chez moi, et d'expliquer la chose pour que l'on ne soit pas inquiet.

« J'ai tellement mesuré le sacrifice qu'il me faisait, que je lui ai demandé, tout épouvanté :

« — Mais qu'est-ce qu'on va dire chez toi? Tes parents, ta fiancée?...

(( Il a iiaussé le front, et m'a présenté sa figura fière :

« — Qu'est-ce qu'on va dire?.., Tu verras bien...

(( 11 me reste donc, mesdames, messieurs et vous surtout, mademoiselle, à vous demander

bien pardon... oh! pardon, de tout cœur... Je

suis désolé... Je comprends combien Vous m'en voulez...

Or, le travail des sentiments a eu belle de s'effectuer, pendant la longue explication du militaire. Et voici que les auditeurs lèvent le front et présentent un noble visage :

— Arrêtez! s'écrie M. Gondrevil. Oi^ prenezvous, monsieur, que nous vous en voulons?... Parlez, Valentine, parlez...

La fiancée affirme tout d'un élan :

— Je trouve que mon fiancé a très bien fait. N'est-ce pas, maman ?

M'"' d'Herblay, sentencieuse et souriante, vers son mari :

— On n'imaginerait pas qu'il eût agi autrement.

M. d'Herblay au militaire :

— ■ Si vous le permettez, nous ferons prendre des nouvelles, demain matin.

M. Gondrevil, avec un long regard vers sa femme :

— Oui, si nous pouvions mander à Hector que le petit malade va mieux...

M"*' Gondrevil, attendrie :

— Cela irait de façon heureuse avec les remerciements que nous devons écrire à notre fils^ pour le bon crédit qu'il nous a fail...

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