‹ Le capitaine DupontChapitre 3 sur 28 · HONNÊTETÉ · texte numérisé non relu

HONNÊTETÉ

A quarante ans, le capitaine Dupont possédait encore tant de jeunesse, qu'il entraînait sa Compagnie, comme par plaisir, aux plus téméraires exploits.

Au début de la guerre, il commandait un escadron de hussards, — une terrible blessure au ventre avait fait qu'il ne pouvait plus êlre qu'un médiocre cavalier, il avait demandé à passer dans l'infanterie et là il s'en donnait à cœur joie de « cavaler » h pied, malgré les réprimandes inquiètes du major.

Le jour où il fut blessé aux jambes, il ne se plaignit pas des souffrances physiques, mais le supplice de l'immobilité forcée lui parut intolérable.

— Voyons, docteur, la vérité : combien de

temps vais-je rester ainsi étendu sur une chaiselongue?

— Quelques semaines...

— Jamais!... plutôt mourir!

— Allons donc! Vous êtes à Paris, dans un hôpital auxiliaire, avec une chambre pour vous tout seul; eh bien! ayez des visites...

— Mes amis sont mobilisés.

— Leurs femmes...

— Des honnêtes femmes...

— Justement! Voulez-vous bien vous divertir?

Le capitaine Dupont fronça les sourcils ; oui, il avait une face gauloise, à la fois énergique et indulgente, — oui, dans ses yeux clairs, la hardiesse intellectuelle se mêlait parfois à la rudesse de volonté, — et il ne délestait pas la plaisanterie, pourvu qu'elle fût de bon aloi, — mais il ne plaisantait pas sur l'honneur : il respectait les femmes de ses amis, — comme toutes les femmes sans exception, — et, au besoin, il eût exigé qu'on les respectât devant lui.

Il prononça sèchement :

— Des femmes irréprochables, — je vous répète...

Le vieux docteur, — une sommjlé, un professeur de la Faculté, se récria :

— Oh ! capitaine, un sipiple divertissement d'esprit, et bien innocent! Choisissez qqelques femmes avec qui vous soyiez suffisamnient libre en paroles, — et amusez-vous, — sans même qu'elles y prennent garde, notez Jiien, — à faire la distinction entre celles qni sont ^îes anges de vrai, — et celles qui sont des anges ^'occasion, c'est-à-dire telles, parce qvie le diable ne les a pas tentées.

— Parbleu! voilà qui m'amuserait joliment, — et me ferait prendre mon mal en p^tjence!... Mais y u-t-il moyen, sans les offenser aucunement, ces cjj^res amies?... Jl ne ^\g faut rien qui ne soit digne cl'un gfllapt homme... Quç^nd je plaisante, j'aime le faire le front haut, et que la malice 4e mes yeux n'exclue pas \i\ propreté du regard... Tenez : une femme d'un noble caractère. M"' Deléhan, se plaît à mp 4ife : « mon cher capitaine, — au mortel, vous vous appelez Du Pont, en deux mots... » Je tiei^s -4 1^ particule morale.

— Kcoutez, — pour l'amusetle en ques(ion, il faut |)i'écisément n'être pas un muHe... 11 faut, comme c'est votre cas, avoir des

lettres, du bel esprit, de la philosophie... Le Ccipilaine Dupont écqijta, — puis il rédigea, en souriant, une liste de jolies fenitnes à implorer : « Chère madame, auriez-vous la charité de venir voir un pauvre blessé... "

Il choisissait adroitement uu inslant bien détaché, — après le premier feu de la conversation, — et alors, avec un sérieux énigmatique, — sa face gauloise toule éclairée de rousseur, — il prenait un ton lent et appuyé qui rendait ses paroles importantes : «. Oh 1 chère madame, vous allez peut-être savoir... Je cherche, je ne trouve personne pour me donner le second vers de ce considérable, de cet impressionnant tercet :

Honni soit le crétin, l'idiot, Tàne bâté,

Qui..,

Aux choses de l'amour, mêla l'honnêteté.

Et c'était, en effet, très jimiisant de voir la dame « se classer » toute seule, suivant sa façon de répondre.

Il y avait la sotte, qui faisait de grands yeux, sans idée :

— Non, capitaine, je ne sais pas...

11 y avait la maligne, dont le regard s'illuminait, et qui, ma foi, éclatait de rire à belles dents :

— Oui ! quel esl Fane bâlé?...

Il y avait la prude sincère, qui fronçait les sourcils, présentait un front de Diane inaccessible et déclarait sèchement :

— J'ignore, monsieur, et vous m'excuserez de vous dire adieu, je dispose de peu de loisir...

Le jour où iM"' Deléhan fut devant lui, le capitaine Dupont ne put se défendre d'une singulière palpilalion : curiosité, intimidation. Pensez donc : un visage aux traits purs, une encolure de déesse, un port de tête où la grâce n'excluait pas la majesté, et avec cela, beaucoup d'esprit et beaucoup de cœur.

Tranquillement supérieure, elle le regarda en face, aussi peu influencée que s'il avait dit : « Je cherche l'adresse égarée d'un ancien fournisseur. » Puis, la mine réfléchie :

— Je ne connaissais pas votre tercet, mais je sais fort bien une chose : la bonne bête qui a

volontiers coutume de mêler rhonnêteté aux choses de l'amour, ce n'est pas l'homme, c'est la femme...

Le capitaine essaya de protester :

— Oh ! madame, ne jouons pas sur les mois ! L' (( honnêteté » du poêle, c'est la pudeur, la retenue morale...

— Et s'il me plaît, à moi, de vous prouver que, devant môme la fatalité de l'amour, la femme peut garder le souci de cette honnêteté qui est : la justice, la bonté...

— Permettez...

— Non ! C'est évidemment pour me faire parler que vous avez sorti votre citation poétique; vous seriez donc bien aimable, ô noble sire, de consentir à m'éconter.

J'ai une petite couturière : vingt ans, blonde, rose, jolie : le type de Belleville. (Il existe, dans chaque faubourg de Paris, un type féminin très caractérisé.)

Le père est mobilisé, la mère a déserlé depuis longlemps et ma jeune Pierrette la remplace auprès de trois « frangins » qui sont encore des écoliers.

Je lui témoigne la sympathie qu'il faut, et,

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lorsque Tpccasion s'offre, elle me parle à cœur ouvert.

Elle a poussé dans une de ces niîijsQns à populalion ouvrière, où filles et gî^rçoos font un mélaiige insouciant : ils ont eoseifll^je cinq ans, dix ans, puis dix-huit ans. J^q, promiscuité, qui ne laisse rien ignorer, devient parfois la meilleure des protections. La preuve : ma petite Pierrette est d'une inaltérable sagesse.

Dès qu'elle a eu attrapé sa seizième année, deux garçons de sa génération ont manifesté des velléités de galanterie. Elle les a remisés nettement :

— Si vous voulez que l'on continue à se causer, n'essayez pas de me dire des bêtises.

Mais maintenant que ses deux amoureux sont soldais, elle ne peut pas les empêcher d'écrire leurs sentiments. Que faire ? t^lle répond à Paul en lui parlant d'Euiile, et à Emile en lui parlant de Pauj.

Or, elle m'a confié que, l'absence aidant, son cœur a parlé. Elle aime l'un des deux et non pas l'autre.

Etonnement de ma part :

— Puisque voire choix est fait, pourquoi tenir la balance égale entre vos deux prétendants?

— Mon choix est fait seulement s'ils reviennent tels qu'ils sortt partis, mais si l'un revient plus éprouvé que l'autre, ce sera lui que je choisirai; tant pis pour moi si ce n'est pas mon aimé.

— Oh! oh!

— Que voulez-vous, madame? Ce sont deux pauvres garçons. AU retour, ils n'ont rien à retrouver, rien comme choses auxquelles on tient, même pas de meuhles? ttiêriie pas de vêtements, et rien comme famille, comme amitié. Alors, s'il y en a Un des deUx qui revient estropié, — supposons, — ce serait trop injuste que je me refuse encore par-dessus le marché;' vraiment ce serait trop injuste! Ce n'est pas possible!...

Vous n'imaginez pas la force contenue dans ces paroles. Il y avait là un senliment venu des profondeurs de la race : ça exislait, ça se voyait, ça criait, l'impossibilité vitale de l'injustice.

J'ai, cependant, lancé ma contradiction, de l'air supérieur qui sied à une femtne de mon rang :

— Voyons, ma pauvre enfant, il s'agit pour vous de tout l'avenir; c'est votre bonheur

même qui est en question. Les considérations de justice ou de non-juslice ne doivent pas vous troubler; tous aimez l'un plutôt que l'autre, c'est un fait : vous n'en êtes pa^ responsable el vous n'y pouvez rien changer. Avez-vous bien réfléchi à cette perspeclive monslrueuse de laisser l'aimé pour vous donner au pas-aimé, rendu encore moins attrayant par son infortune?... Sachez-le, l'amour n'est pas la pitié; l'amour est plus» fort que tout, il se venge lorsqu'on le méconnaît. C'est très beau d'épouser par bonté d'àme un garçon indifférent à votre cœur. Et si vous le trompez, presque par la force des choses ?

L'humble Pierrette a trouvé cette réplique :

— Le danger serait d'épouser l'aimé sans écouter la justice... Il y aurait à craindre cette punition : que je ne trompe mon mari par pitié pour l'autre... Mais, épousant le pas-aimé, je suis sûre de moi...

Un silence, puis ce commentaire :

— On peut toujours retenir son désir d'embrasser; mais comment s'empêcher d'être aveuglée par les larmes ?

— Soit! ai-je fait avec un haussement d'épaules. Et, en moi-même, j'ai ajouté : seu-

lement, ma chère petile, avec le mariage uniquement pour la justice, au festin conjugal infortunée convive, vous risquez fort d'aimer par cœur, comme on dîne par cœur, faute d'appétit...

Pierrette devina-t-elle vaguement ma restriction ? Elle eut vers moi un coup d'œil oblique, aussi vite rentré sous les paupières que décoché ; puis, le reg;ard ainsi baissé, le visage sévère, à la fois hautain et résigné, elle songea :

— Une fois, étant petite, j'ai donné ma tablette de chocolat à un gosse qui n'avait rien ; j'ai donc mangé mon pain sec... Et voilà que, par l'idée d'avoir eu raison, il m'a semblé que mon pain avait tout de même un bon goût de chocolat...

Allons, allons, beau capitaine, laissez ce mot, et rendez les armes à mon amie Pierrette, car c'est vous qui l'êtes « chocolat », pour parler son pittoresque langage.

Vous voyez, en effet, que ce n'est déjà pas si ridicule de mêler quelque probité aux choses de l'amour, puisque, s'il y a le ragoût du vice, il y a certainement aussi le ragoût de l'honnêteté.

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