LEQUEL
A Eaubonne, trois maisons de campagne mitoyennes, appartenant à des familles de Paris. Les enfants jouent ensemble, grandissent ensemble et une époque arrive oii Geneviève Linard a vingt ans, et où ses partenaires de tennis, Adolphe Genlis et Marcel Passerol, ont respectivement vingt-trois et vingt-quaire ans.
Geneviève, fille d'un médecin, est une jolie blonde, bien élevée et bien douée.
Adolphe, sporlif, robuste, les cheveux d'un blond roux, le visage rasé, l'air (déjà) d'un notaire normand, est un garçon jovial et positif qui, à l'exemple de son père, réussira dans les affaires. 11 a fait de bonnes études à raison de son excellente mémoire et il a de bonnes qualités acquises par docilité.
Marcel, châtain, la figure allongée d'un artiste; pas très studieux, ou plutôt studieux sans discipline, il a péniblement passé les premiers examens de Droit et il n'est pas fixé sur le choix d'une carrière. Son père est banquier, — lui, il aimerait la direction de quelque vaste entreprise, pour le rôle social à remplir.
Les deux jeunes gens, naturellement, sont amoureux de Geneviève, et il est hors de doute qu'elle épousera l'un des deux. Mais lequel? Ses parents les estiment autant l'un que l'autre: Adolphe est plus entendu, Marcel est plus sensible, — chacun doit, pour des motifs différents, rendre une femme heureuse.
Quant à Geneviève elle-même, un choix lui serait bien difficile à faire, les deux garçons ne lui apparaissent toujours que comme d'agréables camarades. La musique, la lecture, les travaux d'aiguille, les sorties, le patronage ne laissent place dans son existence ni au désœuvrement, ni aux imaginations, — aussi est-elle très équilibrée et très calme sous le rapport (( sentiment ».
Ses camarades mobilisés, — Geneviève mé-
dite les prédicalions des personnes bien pensantes de son entourage :
« Toutes les choses de l'avenir s'inspireront du drame actuel. Le mariage, par exemple, sera un beau devoir : il faudra, jeunes filles, refaire des familles, — devenir, sans calcul d'égoïsme, épouses el mères, — il faudra, en fait de « bon parti », tenir compte du tribut payé par vos prétendants pour la défense de la patrie. »
Adolphe et Marcel viennent une première fois h Paris en permission. Et dame! maintenant, Geneviève est éveillée du sommeil sentimental : elle contemple avec une sorte d'anxiété attendrie les deux soldats du front, qui, rendus clairvoyants par la rivalité amoureuse, font émulation de propos intrépides. Elle est en face de sa destinée... Lequel des deux?...
Les voici repartis l'un el l'autre dans les lignes de combat. Des mois tragiques s'écou-
lent. Il arrivera bien que la guerre départagera les deux rivaux... Oui, mais comment? par quelle terrible décision?
Et un jour, comme une réponse à cette question de tous les instants, la nouvelle suivante arrive : Adolphe a été glorieusement frappé, il est un mutilé de la grande guerre, on lui a amputé une jambe.
Quand il fait son apparition, les regards patriotes reconnaissent en lui le vrai héros français; il en a non seulement la découpure physique, mais aussi Tindomptable belle humeur.
— N'est-ce pas que ça me va bien ce joyeux pilon ? Il me fallait ça pour me donner de l'originalité... Et pour les affaires, quel avantage! écoutez-moi si ça résonne ! à la Bourse du Commerce les clients m'entendront de loin... Ah ! je ne regrette pas ma jambe ! je la regrette d'autant moins, qu'elle a été bien payée : pensez, en ma qualité de tireur de précision, si j'en ai démoli de celte engeance !
On reste des heures entières à écouter ses récits de bataille tout en action imagée : des embuscades, des reconnaissances, des attaques
à découvert, où, conlinuelloment, sur uu fond de massacre, surgissent, se démènent et tombent des silhouettes de grands d4ables d'ennemis.
Il a maintenant une mâle figure moustachue, aux yeux aiguisés, aux traits immobiles, modelés par le face-à-face avec le danger.
Sous son regard de proie, Geneviève a conscience d'être la récompense qu'il attend et que lui promet l'assentiment général. Elle éprouve une émotion très confuse dans laquelle entre la liantise de tous ces ennemis, de tous ces humains qu'il amis à mort, — et rétractée plutôt qu'attendrie, elle se voue à lui par soumission mentale plutôt que par élan de cœur.
C'est Télé. Les trois familles incomplètes sont installées à la campagne. Et, par chance, Marcel revient une seconde fois en permission.
Lui aussi, barbu, halé, faunesque, il a changé de figure, — et il fait aussi un rude soldat animé par la certitude et la volonté de la victoire. Pourtant, il est tout dilïéreut d'Adolphe : on lui arrache difficilement de
brefs récils, où l'image de la ruine et de la dévastation remplace la célébration des hauts faits meurtriers. ,
Et d'autre part, devant Geneviève, il a une espèce d'attitude renonciatrice, — comme s'il se sentait devenu inférieur...
Certes, il devra s'etîacer devant Adolphe, — mais tout de même, Geneviève est taquinée de celte facile résignation. Et ma foi, un soir où tout le monde est réuni dans le jardin, elle trouve le moyen de l'entreprendre à l'écart :
— Qu'est-ce que vous avez, M. Marcel ? On dirait que vous boudez aux gens et aux choses!
Marcel assis sur un siège rustique fait un lent mouvement de tête et sourit à demi :
— Ce que j'ai, mademoiselle Geneviève?... J'ai la guerre.
— Bien sûr; tant de camarades tués autour de vous...
— Oh ! vous savez, par ce fait que l'on attend son tour de mourir, on s'apitoie peu sur les camarades tués; ce serait manque de courage, ce serait se regretter soi-même. Ou si vous voulez : du moment que l'on est insensible à sa propre mort imminente, on est à peu près insensible à la mort devancière des autres... Et
enfin, Ton considère comme de légitime fatalilé que tombent les combattants, même les combattants forcés, provoqués...
— Alors 1
— Alors, je suis surtout hanté par le martyre des non-combattants; les paisibles habitants écrasés chez eux par le bombardement; les femmes, les enfants, les vieillards fuyant sous la mitraille. Dans ma petite enfance, une fois, pour avoir lâché la main de ma mère dans la rue, j'ai eu, — quelques secondes, — l'impression d'être perdu, — impression tellement pénible de néant, qu'elle me revient encore... Alors l'abandon de tout fait par les pauvres gens, et — bien pis encore, — l'abandon de tout éprouié par les pauvres gens !
— J'imagine...
— Non, mademoiselle Geneviève, heureusement pour vous, l'imagination est impuissante à évoquer l'horreur suprême... Par exemple : la figure d'un petit enfant mort sur une route, — nioit de terreur, de désespoir, étranglé d'avoir appelé maman... L'agonie d'une mère qui meurt de fatigue et de faim au pied d'un arbre...
Le long visage de Marcel, voilé de tristesse,
est coupé de chaque côté de la bouche, par un grand sillon douloureux. Après un silence, il continue :
— Figurez-vous qu'actuellement, d'avoir vu, d'avoir senti, j'ai, au fond de moi, la même impression « d'abandon de tout », de cessation de lajuslice, de la bonlé, que les victimes innocentes succombant aux supplices du corps et de l'âme. Quelque chose en moi est à jamais broyé : la confiance dans le bien, aussi nécessaire à la vie que la confiance dans le triomphe éternel du soleil...
Les yeux pensifs de Marcel semblent à jamais malheureux :
— J'ai éprouvé cette vision qu'en fait de mal tout peut arriver, — et en même temps, j'ai eu cette hallucination qu'il n'y ait rien, pas de protection, ni de divinité, ni de conscience universelle, contre la force du mal... Notez que c'est impossible... l'arbitre dernier des destinées humaines sera toujours l'amour et non pas la violence barbare et stupide... Mais, enfin, il y a eu éclipse de la Bonté souveraine et il m'en reste une mort intérieure, une inaplilude au bonheur confiant, insouciant...
Un temps, puis la prière d'un affligé :
— Ah! si quelqu'un veut de moi, je ne ferai pas un mari bien agréable.
Tout à coup, Geneviève est saisie d'un grand frisson, elle pâlil, elle rougit : Marcel n'a pas renoncé à elle, — il est seulement retenu par la crainle qu'elle ne veuille pas de lui, en raison de sa mutilation morale... Mais oui! s'il y a le mutilé physique, affligé dans sa personne même, — il y a aussi le mulilé moral, qui, à cause du mal d'autrui, porte à l'âme une incurable blessure... Eh bien ! eh bien mais... esl-cc que Marcel ne mériterait pas, lui aussi, la récompense d'un bel amour?...
Effarée, halelante, Geneviève Linard tourne les yeux vers Adolphe qui, à peu de dislance, est assis auprès de .M"" Linard et déjà, en familiarilé filiale, cause avec elle plaisamment. Puis elle revient, du regard, à Marcel, dont le tragique silence réclame une réponse. Et elle ne sait pas, — elle ne sait plus, — il lui semble qu'elle ne saura jamais...
Mais voici Marcel qui sourit doucement :
— Maintenant, écoulez, mademoiselle Geneviève, la guerre... il y a bien des chances pour que je n'en revienne pas...
Et Geneviève, tout bas, le cœur perdu, accorde à l'amoureux cet(é effrayante réponse, qui tout de même, ajourne le rival :
— Oui, attendons...