LÀ VICTORIEUSE
— Mademoiselle Fernande, vous me regardez?
— Oui, monsieur ^Maurice.
— On affirme que j'ai élé brave sur Je champ de bataille, vous le croyez?
— Comment, si je le crois!... Mais j'en ai la certitude frémissante! Je le sens... littéralement je le sens!...
— Eh bien! il me semble que j'ai en ce momentun courage au-dessus des forces del'homme le plus brave : mademoiselle l'ernande, je refuse de devenir votre mari...
— Hein?... Je... je ne comprends pas...
— Ne vient-on pas de nous laisser seuls, comme si nous avions un aveu à nous faire?... El cela, après celte longue conversation de famille, où l'on a évoqué le temps passé de notre
camaraderie, de notre accord intellectuel, et oii l'on a envisagé l'avenir, dans un esprit optimiste, avec des allusions attendrissantes ?... Et vous-même, n'avez-vous pas, en quelque sorte, annoncé la charité dont vous étiez capable?
— Et vous? Votre voix tremble...
— 11 n'imporle! Veuillez écouler... Quand j'avais encore mes yeux, j'ai lu des histoires très belles, d'inspiration véridique, qui se rapportaient à mon cas actuel... Quelle émouvante donnée : la jeune fdle qui se dévoue de tout cœur à épouser un soldai, de la Grande Guerre devenu aveugle ! ... Eh bien ! aujourd'hui comme alors, j'ai une impression restrictive... une impression d'embellissement littéraire exagéi'é... Bref, un instinct de vérité est en moi qui proleete inexorablement contre le projet de notre mariage...
— Si vous ne m'aimez pas assez...
— Quelle cruauté! Je vous aime si éperdument que j'ai la force de me déchirer le cœur. . . Oui, mademoiselle Fernande, — par amour et par conscience, — en vertu, je le prétends, des plus nobles sentiments humains, je refuse de vous prendre pour femme...
— Et moi, je conteste...
— De grâce!... Vous allez augmenter mon désespoir jusqu'à le rendre mortel, intolérable, — sans pour cela' fléchir ma résolution convaincue.
— Enfin, monsieur Maurice, vous doutez de moi?
— Non ! Je doute de l'avenir... Nous traversons une époque grandiose, et, comme tout le monde, « vous faites du sublime ». Sous le rapport des choses durables, vous êtes dupe de l'idéalisme, de la générosité ambiante. Parbleu! C'est avec un élan sincère que vous vous jetterez dans les bras de l'aveugle, mais atlcudez que les mois, que les années s'écoulent...
— Eh bien? Eh bien?
— Mon honnêteté se révolte; je ne veux pas vous voler. . . Un aveugle — n 'eût-il, comme moi, que trente ans, — est un infirme, à la fois enfant et vieillard, qu'il faut servir, mener parla main. C'est un homme infériorisé qui ne peut ni inspiier autant d'amour qu'un autre homme, ni donner autant de tendresse qu'un autre... Je ne veux pas que l'on me fasse la charité de l'amour, et je n'admets pas que, par mon fait, vous ayiez un bonlicui' incomplel, au-dessous de celui auquel a légitimement droit une créa-
ture de votre mérite... et, disons-le, de votre vivante espèce...
— A mon tour!...
— Non! [nutile!...
— Pardon ! Je m'accroctie a votre expression : « une créature de ma vivante espèce » et je réfléchis, je m'inquiète... La cécité ne vous enlève aucune de vos qualités générales, vos loyales paroles en sont la preuve... Restent donc les qualités de famille, les qualités d'un bon époux... Vous pensez être devenu, — lel un enfant, tel un malade affaibli, — plus égoïste qu'afTectueux?... Et votre cœur a vieilli; il n'aurait plus les enthousiasmes durables?... Vous ne répondez pas?... Voilà qui est grave ! J'avoue que celle considération « d'âge » est pour moi d'une importance primordiale... Et je vais être aussi brave, aussi honnête que vous : quelle erreur de croire que je voulais épouser un héros aveugle, uniquement par grandeur d'âme, par la suggestion du sublime! 11 esl à craindre que,, soucieuse de mes vingt-cinq ans, je ne sois encore plus positive que généreuse... J'ai... j'avais pour vous la plus douce, la plus sincère inclinaison, mais à charge d'obligations sérieuses de votre part... Du moment que vous
me détrompez si franchement sur le caractère, sur raltachemenl d'un mari aveugle... moi, sincèremenl aussi, je dois me désister... La dévotion conjugale est la chose qui prime tout... le mari est le grand maîlj-e de notre existence... il nous élève à la dignité de femme, de mère... mais si, — comme vous le dites, — de n'y point voir clair, il est infériorisé...
« Plait-il!... Rien?... J'avais cru...
« Mais, n'est-ce pas, nous restons de bons amis, avec l'avantage d'une confiance absolue l'un dans l'autre. Et si notre union est impossible, rien ne nous défend de philosopher sur le mariage. 11 y a là lout un ordre d'idées qui m'intéressent; et j'aurai, pour le moins, ce dédommagement de pouvoir aborder les problèmes du sentiment avec un interlocuteur masculin, sans aucune gêne, sans préoccupation de convenance, puisque vous déclinez toute prétention... toute aptitude... Plaît-il?... Rien!...
« Pour l'instant, j'en reviens à vous démontrer que, contrairement à votre appréciation, je suis bien plus calculatrice que poétique et dévouée...
« D'abord ceci. Dans notre famille, il y a un certain oncle Raoul qui est l'épouvanlail destiné
à rendre circonspectes les filles en âge de se marier.
« L'oncle Raoul est un mari volage qui a fait, de la vie de tante Eglanline, un abominable martyre. Il était fort bien, fort séduisant, — grand, brun, le visage énergique, — un peu dans votre genre, soit dit sans vous ofïenser... Et alors, — en fait de femmes, souvent il lui suffisait d'un regard pour dé&irer — et aussi d'un regard pour obtenir attention.
« J'ai donc eu l'occasion de méditer gravement la question fidélité. Sachez-le : à la révolte que causait en moi l'évocation d'un mari dissipé, j'ai reconnu que je serais, par tempérament, d'une jalousie féroce, d'une intraitable sévérité...
« Et c'est pourquoi, le jour où est venue la nouvelle de cette cruelle infirmité dont vous étiez frappé, j'ai eu une atlilude très particulière, a-t-on dit.
(( Je n'ai pas poussé d'exclamations désolées : « Ah! le pauvre monsieur Maurice! » Non! Pas de cris, pas de faiblesse, pas de larmes : j'ai montré plutôt une figure contractée, durcie, tout en bravade contre le sort. Et ma voix, en parlant de vous, était brusque, tranchante,
comme si je vous défendais contre la moindre dépréciation :
« — Eli bien! quoi?... Ça ne l'empêche pas d'être un homme supérieur : il a toujours son instruction, son goût artiste; il a toujours ceci que rien ne donne ni n'enlève : son cœur sensible et intrépide...
« Et j'ai ri — pardonnez-moi — j'ai eu une espèce de rire provocant :
« — Ah! si tante Églantine avait donc épousé un mari aveugle!... Car, enfin, celle que M. Maurice prendra pour femme, il n'aura pas d'autre joie qu'elle, il ne vivra que pour elle et par elle, autant dire: elle sera pour lui tout le bonheur, tout le bien de ce monde... Et, ma foi, je suppose qu'elle y trouvera plus de félicité qu'à avoir un mari ordinaire, dispersé à toutes sortes de plaisirs... pour peu qu'elle soit ombrageuse.
«J'en ai tant raconté, — et d'un tel accent, — que l'on m'a répondu : « Mais, ma chère enfant, qu'cà cela ne tienne... », et que l'on a décidé de vous appeler, de vous inviter...
« Et vous devinez ma déception, mon chagrin.. . Je n'avais pas prévu qu'il pût y avoir ce. . . renoncement... cet éloignemcnt, sans doute
involontaire... Enfin, cette inaptitude au bonheur... ce vieillissement...
« Mais voyons, mais voyons, monsieur Maurice, qu'est-ce qui vous prend?... Une fois, deux fois, j'ai dit : « Plaît-il? » J'ai cru à un mouvement inconscient de votre visage vers le mien, j'ai cru à une erreur de votre bouche qui semblait frémir et s'approcher de ma joue... Mais, cette fois, vous venez de m'embrasser avec une étrange brusquerie!
« Monsieur Maurice, prenez garde aux conséquences, prenez garde au danger : un baiser est un signe de fiançailles...
« Ah! décidément, j'appelle, je crie comme une bienheureuse :
« — Chers parenls à moi, chers parents de Maurice, venez ! accourez ! soyez témoins et soyez juges : Maurice m'a embrassée! Maurice m'embrasse encore!... C'est pas de ma faute...
La Vieille Fille.
LEmbrassade.
Les Éprouvés.
Le Méconnu.
L'Échange. Bonnes Natures.
La Retouche.