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LES ÉPROUVÉS

Angèle travaillait dans un atelier de brocheuses, et, — en iille avisée qui avait vu naître une ribambelle de gosses, — frères, sœurs, cousins, cousines, — elle envoyait promener les galants trop enclins aux démonstrations positives.

Mais, dit-on, il n'y a pas de sagesse qui tienne contre les pièges de la toute-puissante nature. Au détour de la vingtième année, elle avait fait la bêtise, — comme tant d'autres, — persuadée que lid^ c'était un garçon sérieux et qu'il ne renierait pas ses belles promesses.

Lui, — pareil à tant d'autres, — il l'avait abandonnée quand il s'était aperçu des premiers symptômes de la maternité.

Angèle avait bravement entrepris d'élever

son enfant, — et Tintin élait déjà gaillard pour ses (rois ans, — quand, ma foi, un dimanche d'été, aux Butles-ChaumonI , elle échangea quelques paroles faciles avec un nouveau locataire de sa maison, soi-disant venu par hasard s'asseoir sur un banc auprès d'elle.

Dame! elle était vraiment attrayante : vingtquatre ans, — une blonde au teint rosé, bien faite, ni trop grande ni trop petite, — le minois chiffonné de la Parisienne du faubourg, espiègle et gentille, — avec, dans la physionomie, le réfléchi, le volontaire de la race Iravailleuse.

Le voisin, Etienne, avait la trentaine; un brun de l'Ile-de-France, beau garçon, malgré des trails d'une expression un peu rude. Il avait fait son apprentissage de menuisier en province, mais il était à Paris, chez le même patron, depuis sa libération du service militaire.

On avait causé comme ça pendant un certain nombre de dimanches, les caractères s'accordaient, — mais, cette fois, Angèle n'avait rien voulu savoir avant que l'on ne fût passé à la mairie.

L'enfant? Etienne le trouvait tout plein mi-

gnon, et il l'avait légitimé de son plein gré.

Or, un conflit douloureux ne tarda pas à troubler le bonlieur du nouveau ménage; cette sorle d'âpreté inscrite sur le visage d'Etienne avait nom : jalousie. Angèle, disait-il, s'occupait trop de Tintin, elle le gâtait outre mesure, elle encourageait ses défauts.

Si dignes d'intérêt que soient les pauvres femmes du peuple, — elles n'ont pas toutes les vertus. Angèle, tenaillée par une déchirante lutte de sentiments, avait été, en définitive, plus amoureuse que mère ; elle avait mal défendu Tintin, à qui le jaloux se mettait à administrer des c( corrections », — tandis que ses caresses, à elle, se faisaient plus rares.

Tintin se rendait compte que le papa lard venu lui avait pris l'allection de sa mère, il souirrait dans son cœur de cette inique éviction, et les taloches souvent injustes ajoutaient encore à sa misère d'enfant triste.

Vint la mobilisation.

Tintin avait alors liuit ans et ressemblait' beaucoup, de visage, à sa mère : un. blond à la peau fraîche, aux traits assez fins, l'air gamin

de Paris, — mais le front pensif, et au moindre signe, les yeux sombres, la bouche amère.

Angèle, toute en larmes, s'étonna de son iusensibilité le jour du départ d'IUienne :

— Ça ne te fait rien que papa est parli? parti à la guerre, pense donc!... et pour longtemps, longtemps...

Tintin eut un haussement d'épaules, — sa rancune invoquait une justification irréfutable :

— l't'empêchait de m'embrasser, — i'n 'm'aimait pas, — i'm'battait. ..

Bien entendu, Angèle, sans mari, eut un regain de tendresse maternelle, — son angoisse même la rendait parfois frénétiquement caressante.

Il ne lui apparut pas qu'elle donnait ainsi raison aux ressentiments de l'enfant, et qu'elle pouvait même le pousser à souhaiter que l'absent ne revint pas.

A la vérité, Etienne vint en permission sans qu'il y eût aucun réveil apparent du conflit de jalousie.

ïintin eut soin de lui laisser la place, en quelque sorte; iPétait à l'école toute la journée

et, le soir, il s'al lardait le plus possible à jouer dans la rue.

Du reste, pendant les quatre jours si vile passés, — il ne s'agissait guère deTintin, pour le soldat qui retrouvait sa femme el tout le nombreux voisinage après dix mois d'éloignement.

Quelques mois encore.

Angèle apprend que son Etienne est blessé gravement, très gravement, — sa vie est en danger. Quelle affreuse anxiété! Imaginez donc : elle est enceinte, selon leur voni commun et il se promettait tant de joie de Irouver la famille augmenlée, à son relour.

Enfin, les nouvelles sont meilleures : il est sauvé. Ah! la douce émotion... Mais quoi! Sa blessure a causé une mulilation si cruelle qu'il va être réformé... Ah ! mon Dieu ! Il estintnmie !... Comment? Bras? Jambe?... Non: il est aveugle!

C'est l'après-midi. Angèle vient de recevoir Talroce révélation. Elle est anéantie, — elle reste comme hébétée à contempler, au travers de ses larmes, l'humble décor du bonheur k

jamais détruit : « le ménage » acheté à force d'économies, la salle à manger en imitation d'acajou, dont il était si fier, — et toutes les pauvres choses que ses yeux ne verront jamais plus.

Mais voilà que Tintin rentre de l'école, et elle pousse un grand cri d'effroi. Oui ! elle qui croyait avoir touché le fond de l'horreur, — voilà qu'elle aperçoit encore une aggravation possible de l'impitoyable fatalité :

— Est-ce que Tintin ne va pas vouloir se venger de l'homme qui l'empêchait d'être caressé, qui parfois le battait, — maintenant que le père fouettard est plus faible, plus sans défense, qu'un tout petit enfant?

Tintin a dix ans, — ses qualités s'affirment de plus en plus : la réflexion, la volonté. (Mais, dans l'occurrence, n'y a-t-il pas là, précisément, motif aux pires inquiétudes?)

A peine entré, la mine studieuse, il tire ses cahiers de sa gibecière et les étale sur la table.

La femme tragique s'assied à côté de lui, et elle annonce l'accablante nouvelle.

— Ah ! fait Tintin.

Et la misérable ne sait pas si c'est la compas-

sion ou si c'est <. le mauvais souvenir » qui contracte si violemment son visage.

Alors, penchée, perdue de douleur, elle se met à plaider devant son juge énigmalique ; elle explique — dans la mesure où c'est possible, — l'égoïsme jaloux de l'homme, l'esclavage de la femme, et surtout elle a soin de prendre les torts anciens à son compte :

— Avant de se marier, papa n'avait pas été heureux, il s'est donc mis à m'aimer beaucoup, beaucoup... Alors, tu comprends, on ne voudrait pas partager son bonheur... mais il n'était pas méchant... C'est moi qui ne lui ai pas assez décrit ton caractère... C'est moi qui n'ai pas été une bonne mère... Mais enfin, papa a été bien brave, il s'est conduit comme un héros... il a déjà bien soufîerl et il faut se rendre compte de l'avenir épouvantable qui lui est réservé... Tu te représentes : la nuit éternellement! El puis... [acec précaution) avoir tout le temps besoin d'aide... tout le temps peur... ne pas pouvoir se servir, ne pas pouvoir se défendre... Et, quand on est malheureux comme ça, — ce n'est pas assez que l'on ne vous fasse pas de mal, ni môme que l'on vous aide un peu... [encore avec /mïtatïon) on a besoin de

sentir que personne ne vous en veut... que personne n'est sévère, rancunier... mais qu'au contraire chacun a pour vous de bons sentiments... Voilà, mon enfant, je te demande de penser à cela avec ton bon ca^^ur... d'autant plus que... encore une chose... dans quelque temps, tu auras sans doute un petit frère ..

Angèle se tait, haletante, à bout de prière.

Tintin qui a écoulé, les deux coudes sur la table, la tète basse, relève alors son front; sa voix est toute simple, toute posée :

— Pourquoi que tu me dis tout ça, maman? Ce n'élait pas la peine... je savaisbien... puisque nous faisons la guerre pour que ce soit partout la justice, la bonté... Alors il n'y a plus rien de pareil à avant la guerre... tout le mal est effacé... Alors papa, c'est tout à fait mon papa maintenant... je lui donnerai le bras bien gentiment pour sortir... je lui raconterai un tas d'affaires pour empêcher qu'il s'ennuie... et je saurai bien aussi le caresser, l'embrasser quand il faudra...

Ah ! quel soulagement ! Angèle trouve presque la force de sourire, au milieu de ses larmes adoucies.

Mais, attends donc, — éternelle suppliciée, — le jugement n'est pas fini.

Le cher Tinlin se met à songer, il s'attendrit délicieusement, — sa mince figure qui a pâli, — çà et là anguleuse, tourmentée, s'anime d'une ineffable, d'une impitoyable bonté :

— Un petit frère!... Ah! tu verras comme je l'aimerai bien... Pour sûr ! on l'aimera bien celui-là!... La guerre, on l'a faite aussi pour lui... pour que les enfants de maintenant soient plus heureux que nous n'avons été, nous autres...

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