LE MECONNU
— M. Ruban, c'est moi, monsieur... Ah!
vous êtes le militaire à qui ma femme écrit, en qualité de marraine, 1res bien, asseyez vous donc... Mais vous n'aviez pas prévenu de votre arrivée!... El, justement, ma femme est absente.
Hein! ma figure doit monlrer que j'étais en train de pleurer quand vous avez sonné? Alors, autant vous le dire tout de suile : ma femme n'est pas rentrée depuis hier et je ne sais pas oti elle est.
Oh! non, je ne crois pas à un accident! Sans ça, vous ne m'auriez pas trouvé là... j'ai des motifs de penser qu'elle est allée s'engager comme infirmière.
Depuis le début de la guerre, son idée fixe était de remplir un rôle utile, qui se rapporta* directement à l'action combattante.
Or, avant-hier, une de ses amies lui a parlé de cerlains hôpitaux réservés aux malades militaires, principalement aux fiévreux, et pour lesquels on avait moins d'infirmières bénévoles quepoiirles hôpilauxde blessés. Aussitôt, ma Thérèse a crié qu'elle aimerait mieux être à soigner les typhiques, les cholériques, les diphtériques, que de croupir ici, « où on n'avciil pas l'air de se douter que c'était la guerre w.
Pourquoi est-elle partie sans rien me dire, alors que je n'ai jamais fait opposition à aucune de ses volontés? Ah! monsieur, l'angoisse palriolique a mis le comble à sa nervosité, qui était déjà excessive.
Autrefois, mon Dieu, je savais bien que ma femme m'aimait modérément et que je l'agaçais par ma façon « raisonnable » de comprendre la vie. Mais enfin, elle se contenait, ses manifestations se bornaient à des haussements d'épaules, des moues dédaigneuses. Tandis que, le Iléau déchaîné, elle n'a plus été maîtresse de ses nerfs : il lui arrivait de me chercher querelle, de m'injurier à propos de tout et de rien...
Tenez, voilà son portrait... Je vous crois,
qu'elle a une physionomie charmante! El ce pastel est loin de rendre son leint nacré de hlonde, le rêve de ses yeux bleus et celle bonlé intelligente visible à l'arrondi de son nez et de son menlon...
Hélas! il y a une grande diiïérence d'âge entre nous; elle a trente-trois ans, et moi j'en ai quaranle-luiit. Vrai? vous m'auriez cru plus jeune! Certes, je suis solide et, — pour un brun, — mes cheveux el ma moustache tardent à grisonner, mais... Parlez donc sans vous gêner... Ah! selon vous, « ma figure unie, comme palinée, exprime la droiture et l'assiduité; j'ai^ à l'égal de certains héros, un front et un regard stoïques... » Arrêtez! pardon! et vous-même? J'oublie de m'informer...
Donc, vous teniez votre rang dans la société, c'est l'envahissement qui vous a privé de toutes relations... Entre parenthèses, pendant votre séjour à Paris, nous dînerons ensemble, et du moment que ma femme est votre marraine, tout ce qui est ici vous appartient...' mes vêtements de dessous, comme taille, vous ironl 1res bien... Et dites-moi un peu... Ah! vous préférez que je continue à parler d'elle...
Nous sommes mariés depuis dix ans. Je suis
resté vieux garçon jusqu'aux environs de la quarantaine, faule d'idées bien arrêtées sur un parli à ma convenance. Puis, un beau jour, (j'appartiens à l'administration), de jeunes collègues, devant moi, se sont misa parler femmes, argent, mariage, en véritables maquignons : ils vouaient cyniquement au célibat, — et même au pire destin, — les filles sans dot, — quels que fussent leurs mérites. J'ai décidé aussitôt de prendre une femme sans dot.
Et voilà. Thérèse, après m'avoir accepté très gentiment, a été déçue; elle se représentait que, dans la vie publique, un employé avait plus de relief, plus d'influence, plus de part au mouvement.
Pendant les premiers temps de notre mariage, à chaque instant, elle me racontait avec passion l'imprévu de ses sorties : « J'ai vu une pauvre femme, j'ai rencontré de pauvres enfants, — mes informations vont me permettre de fain^ telle ou telle chose... Et toi? y> Visiblement, elle s'étonnait que, tous les soirs, en rentrant du bureau, je n'eusse pas, moi aussi, à narrer des aventures où ma charité jouât un rôle émouvant. Que voulez-vous? mes aumônes assez fréquentes ont toujours été glissées avec
pudeur, avec une discrétion respectueuse de l'infortune, — sans liisloires.
Tliérèse a fini par se résigner et ne plus rien attendre de moi, — comme un maître laisse de côté un écolier médiocre et ne daigne même plus le réprimander.
Une fois, seulement, elle a éclaté. Par le plus grand des hasards, j'avais pu lire la note de fin d'année inscrite sur ma fiche par mon clief de bureau, et celte note me paraissait équitable, dans sa brièvelé : « M. Ruban est un laborieux », pas autre chose.
— Gomment! s'est écriée Thérèse, tu ne sens pas l'espèce de mépris contenu dans cette appréciation laconique? Tu ne comprends pas qu'on te dénie toute valeur personnelle, toute capacité d'initiative? Après vingt ans de services, on trouve tout ça à dire de toi : « M. Ruban est un laborieux... »
Voilà^ monsieur, à quel point sa nervosité maladive la tracassait!
Et alors, depuis la guerre, elle me reprochait en termes violents, de ne pas prendre ma part de la calamité générale, de ne pas « payer de ma personne ».
Mes raisonnables explications ne la calmaient pas :
— Ou'est-ce que tu veux que je fasse de plus que d'aller au bureau, de sept heures du malin a sept heures du soir? J'accomplis double besogne, — la mienne el celle d'un collègue mobilisé. Je donne tout mon temps, sans rémunération supplémentaire, — par conscience...
J'ai même, grâce à mon ascendant de commis principal, décidé plusieurs autres employés à m'imiter. Notre chef, — celui à qui Thérèse en voulait tant, — voit en effet les choses et les gens d'un peu loin. Il avait eu une parole inconsidérée : u Vous ne pourriez pas, messieurs, faire tel travail en plus de votre service ordinaire? h II s'agissait d'un travail si considérable, que cette question prouvait un»' ignorance complète de nos attributions déjà très lourdes. Là-dessus, mes collègues de s'écrier : « Puisque c'est ça, nous en prendrons à notre aise! Nous voulons bien trimer dur, mais au moins qu'on le sache! » Le nuage s'est vite dissipé, — à ma voix, chacun a reconnu que le devoir était un stimulant suffisant et que l'effort ignoré honorait le fonctionnaire...
Ah ! mais, ah ! mais, — on a sonné !
Thérèse!... Ah! mon Dieu!... le voici... Non, non! je ne dis rien, — je dis : te voici...
Monsieur?... J'allais te le présenter, — monsieur est (on parrain, — non, ton filleul... 11 vient d'arriver... Bien sûr, je l'ai invité à dîner, j'ai mis la maison à sa disposition...
Tu m'examines : « Est-ce que je ne me suis pas couché? J'ai donc oublié de changer de col? » Écoute, je l'expliquerai... Mais, voyons, c'est loi qui as l'air fatigué...
Ah! tu as obtenu place dans une ambulance, à Paris, — et tu as accepté tout de suite de passer la nuil. Désormais tu ne seras de veillée qu'une fois par semaine.
Et alors, pour parvenir à les fins, hier matin, tu as dû l'adresser à diverses administrations, — ton opinion sur la bureaucratie s'en est trouvée compté lement modifiée.
Tu t'es rendu compte qu'il fallait des employés pour assurer le fonctionnement indispensable des services publics, — lu as constaté que ces employés travaillaient énormément et que, du grade le plus humble au plus élevé, ils apportaient un véritable zèle patriotique à la bonne marche des affaires.
Tu as VU des bureaux qui étaient tristes, poussiéreux; tu as frémi à l'idée que des êlres faits pour Tair et la lumière passaient là-deduns la meilleure partie de leur existence...
Tiens! oui, c'est vrai, tu ne m'as jamais' demandé comment était mon bureau... Justement, il est en contre-bas, sur une cour obscure; il y faut l'électricité toute la journée, même en été... Les fenêtres n'ont vue que sur la grisaille des murs. Le décor? des cartonniers, des registres, — il n'a pas changé depuis mes débuts, non plus que la nature du travail... Hé oui! éternellement recommencer les mêmes écritures, et j'y apporte la même attention, je dirai le même intérêt qu'au premier jour, — parce que « c'est utile ». Ce simple petit mot a sufti, vingt ans durant, à maintenir ferme et loyale mon assiduité...
Tu me regardes... est-ce que ma cravate est de travers?...
Et je te promets qu'actuellement, où tant de mes camarades sont dans les trancliées, il ne m'en coûte pas de demeurer quaire ou cinq heuies de plus par jour courbé sur mes papiers. . .
Tu ris... Oh! ma bonne amie, ton rire... un peu nerveux, montre que tu es vraiment bien
faliguée. Tu disais donc?... Ah! oui, en effet, lu as raison : ça doit être bien agréable, le soir, quand on sort du tombeau administratif, de trouver de l'affection et de l'amabilité à la maison... Oui, je... j'y ai parfois pensé, d'après certains collègues...
Mais voyons, tu me regardes, tu veux quelque chose?... Ce que j'ai raconté à monsieur? Hé bien, que je t'attendais, sans être fixé sur le moment oîi tu rentrerais...
Oh! je t'en prie, Thérèse, ne me demande pas de répéter exactement... tu sais bien que je ne peux pas mentir... Alors, ne me fais pas dire ce que je ne voudrais pas dire...
Tu exiges!... Eh bien, voilà : j'ai dit que tu ne m'aimais pas outre mesure et que tu avais des impatiences, des vivacités de langage; mais j'ai dit ça sans le croire^, — façon de parler, — comme on annonce : « Je n'ai pas le sou », — ça ne signifie pas que réellement on ne possède pas un son, mais que Ton n'est pas riche, riche, riche...
Mais voyons, Thérèse, pourquoi ces yeux brillants, comme si des larmes?... Ah! mon Dieu! qu'est-ce qui va arriver?...
En effet, d'ordinaire, c'est toirjours moi qui
t'embrasse, — et j'avoue, — monsieur est témoin, qu'à ton entrée, je ne t'ai pas embrassée...
El maintenant, oui, mon amie, oui, monsieur est témoin encore... Ah! mon Dieu! je pleure, j'ai peur!... Il ne t'est rien arrivé? Si! au secours! Tu sens le phénol! Bien vrai? c'est l'odeur de l'hôpital?... Dis-moi oii tu as mal? Tu ne vas pas mourir?... C'est que tu m'as si bien embrassé, pour de vrai, comme une pauvre enfant qui a du chagrin...
C'est toi? C'est la voix? J'ai bien entendu? « Oui, une pauvre enfant qui demande pardon d'avoir été si injuste... »